Une peau fine et brillante, une chair bien orangée, de belles feuilles et un "cul vert" qui lui est caractéristique : la clémentine de Corse se reconnaît entre toutes les autres variétés méditérannéennes. Des qualités gustatives et visuelles qui lui ont permis de décrocher en 2007 une indication géographique protégée, et que les 159 producteurs insulaires s'attachent à préserver.

Star des étals hivernaux

Avec sa fine peau rouge-orangée, sa chair aussi ferme que juteuse et son goût mi-sucré, mi-acidulé, la clémentine de Corse, unique clémentine française, se taille chaque année une place dorée sur les étals marchands des mois de novembre à janvier.

« Dès les premières fournées que l’on met en rayon, elles partent comme des petits pains », assure cette vendeuse d’un supermarché de Bastia. À l’exemple de François, 48 ans : ce père de famille a rempli son chariot de trois sacs pleins à craquer de clémentines : « C’est le fruit de Noël par excellence ! Mes enfants les dévorent comme des bonbons. »

Un succès qui s’exporte également sur le continent. Sophie, étudiante en master à la Sorbonne, a fait de l’agrume « son goûter officiel d’hiver », quand Christiane, retraitée parisienne, affirme pouvoir en déguster « facilement un bon kilo en deux jours ».  « Elle n’a rien à voir avec la clémentine d’Espagne, poursuit la septuagénaire. Ce sont deux produits complétement différents, et la clémentine de Corse est cent fois meilleure. »
 
Les clémentines, "fruits de Noël par excellence" / © Axelle Bouschon
Les clémentines, "fruits de Noël par excellence" / © Axelle Bouschon

Un fruit hybride

Issue d’un croisement entre la fleur de mandarinier et le pollen de l’oranger, la clémentine est découverte en 1892 par le botaniste Louis Charles Trabut. Alors de visite en Algérie, il observe les premiers plans hybrides du fruit dans la pépinière du frère Clément, et décide de nommer le fruit en son honneur.  

Il faut attendre 1925 pour que des premiers clémentiniers soient relevés en Corse, à Figaretto. Une clémentine au goût de nos jours « incomparable » à celui de ses cousines cultivées en Algérie, au Maroc, au Liban, en Tunisie, en Italie, et surtout en Espagne, sa principale concurrente. C’est du moins ce qu’assure l’organisme éponyme qui lui est consacré. Et ce, « grâce à un climat tempéré, une pluviométrie et une hygrométrie plus élevées que dans les autres régions de productions méditerranéennes », qui lui donneraient sa couleur et son goût « très apprécié de tous les connaisseurs ».
 

Cette année, on a une qualité qui est bien présente, avec un taux d'acidité, de sucre et de jus vraiment acceptable


Détentrice de l’appellation IGP (Indication géographique protégée) depuis 2007, la clémentine de Corse est aujourd’hui cultivée par 159 producteurs, pour la majorité basé dans la Plaine orientale.  

Et cette année, nombre d’entre eux s’accordent à dire que la récolte démarre bien. Ou du moins, mieux que l’année dernière. « On a une qualité qui est bien présente, je suis content » se réjouit ainsi Paul-Marie Tiberi, agrumiculteur à Vintiseri.  « Le taux d’acidité, de sucre et de jus est vraiment acceptable. » A la tête d’une exploitation de 4 hectares et de 1650 clémentiniers, il observe avec satisfaction ses premiers fruits de la saison.
 
Chaque année, entre 1 200 et 1 400 saisonniers sont embauchés pour assurer les récoltes de clémentines / © Christian Giugliano
Chaque année, entre 1 200 et 1 400 saisonniers sont embauchés pour assurer les récoltes de clémentines / © Christian Giugliano

« Gilets jaunes » et intempéries : une saison 2018 compliquée

Un bon début qui rassure, après une saison 2018 fortement impactée par des conditions météorologiques dégradées – notamment suite à la tempête Adrian – et le mouvement des « gilets jaunes ».

Du fait des vents et des pluies, le fruit n’avait pas bien poussé ; et l’envoi de clémentines sur le continent avait été en partie compromis par les manifestations : le calendrier des charges de l’IGP impose aux producteurs des livraisons dans les 72h de conditionnement. Mais sans camions disponibles et avec des routes bloquées, plusieurs commandes avaient dû être annulées.

Les producteurs avaient craint, alors, le péril financier de la filière et la mise au chômage technique d'une partie des 1200 saisonniers embauchés. « Heureusement, les dégâts ont au final été limités » et la production écoulée sans pertes importantes, explique Emilie Giraudet, attachée de presse de l’association « Clémentines de Corse ».

Ainsi, en 2018, 31 250 tonnes de clémentines insulaires ont été commercialisées. Un total en hausse depuis une dizaine d’années. Et cette saison, malgré des récoltes débutées plus tard qu’à l’habitude – en raison des intempéries, notamment -,  « on ne devrait pas avoir de problèmes de commercialisation » estime Paul-Marie Tiberi.

 

Des champs de clémentiniers aux consommateurs

Le prix de la clémentine de Corse, plus élevé sur l'île de beauté que sur le continent, fait polémique / © Axelle Bouschon
Le prix de la clémentine de Corse, plus élevé sur l'île de beauté que sur le continent, fait polémique / © Axelle Bouschon

Les clémentines corses, plus chères en Corse ?

En moyenne, chaque année, chaque hectare de son exploitation produit entre 25 à 30 tonnes de fruit. 70% de ses ventes se déroulent ensuite sur le continent. Et si les clémentines de Paul-Marie Tiberi, comme celles des autres producteurs insulaires, sont similaires en tout points qu’elles soient achetées en Corse ou à Paris, reste une différence étonnante constatée par de nombreux consommateurs : leur prix.

Ainsi, il faut cette année débourser aux alentours de 3 euros dans les surfaces commerciales et les primeurs insulaires pour en obtenir un kilo. Sur le continent, c’est 50 centimes de moins.

Un écart en défaveur des insulaires qui inspire à certains des théories quelque peu farfelues : « C’est une tactique du gouvernement français pour se réapproprier la clémentine corse. Une fois qu’ils auront fait exploser les prix ici, plus personne ne voudra en acheter. Et ils pourront changer son nom en clémentine continentale » croit ainsi savoir Jean.

Faux, assure Anne-Marie, commerçante dans un hyper-marché de Bastia. « Le prix n’est pas dicté par le gouvernement, sourit-elle, mais par les fournisseurs. Après, libre à chaque revendeur de décider de la marge qu’il applique sur le produit. »
 

Il faudrait peut-être faire une centrale d’achat en Corse, qui serait plus avantageuse pour les consommateurs et agriculteurs corses


Autre point d’explication : bien que produite en Corse, les clémentines sont d’abord envoyées dans des centrales d’achats continentales, qui ont ensuite la charge de les redistribuer aux diverses enseignes commerciales de France, île de beauté comprise. Pour résumer, les clémentines font donc l'aller-retour entre le continent et la Corse avant d'y être vendues.

Un voyage au triste bilan carbone qui impacte à la hausse le prix de l’agrume sur l’île. Et qui s’explique par un réseau de distribution insulaire déficient. « Il faudrait peut-être faire une centrale d’achat en Corse, qui serait plus avantageuse pour les consommateurs et agriculteurs corses » propose Paul-Marie Tiberi.
 
Clémentines : ouverture de la saison des récoltes
Intervenant : Paul-Marie Tiberi, agrumiculteur. Equipe : Pierre NICOLAS - Guillaume LEONETTI - Christophe GINESTE

Assurer la relève

Aujourd’hui, la filière de clémentine corse se porte « bien », assure Emilie Giraudet,  de l’organisme éponyme. Une situation prospère qui n'est enregistrée que depuis une dizaine d’années seulement, et en grande partie due à l’obtention de l’appellation IGP. Un gage de qualité qui lui a permis de « retrouver son identité » expliquait en 2014 Jean-André Cardosi, à la tête du domaine de 40 hectares de Vignarela, en Haute-Corse.

Ces très bons résultats – la filière est aujourd’hui la deuxième puissance économique agricole de l’île, derrière la viticulture - ont remis au devant de la scène la question de la transmission des exploitations. Car pour nombre de producteurs, le temps presse : un exploitant sur deux a plus de 50 ans. Bien souvent, c’est au sein du cadre familial que s’effectue cette reprise.
 
C’est le cas de Paul-Marie Tiberi, qui a repris l’exploitation de son père ; et de Jean-Claude Mancel, qui s’apprête à léguer les rênes de la sienne à son gendre. Agrumiculteur et président de l’Aprodec (association de promotion et de défense de la clémentine corse), le septuagénaire essayait depuis plusieurs années maintenant de transmettre son exploitation. Jusqu’à ce que son beau-fils passe en secret son diplôme d’agriculteur, et lui propose de reprendre la tête du domaine familial de 21 hectares. « C’est une décision qu’ils ont pris seuls avec ma fille. Je suis vraiment heureux. » sourit l’exploitant. Lui-même avait hérité le terrain de son père. 

Comme Jean-Paul Mancel, une trentaine de chefs d'exploitations sont actuellement en cours de passage du relais à des membres issus de leur famille. Au grand soulagement de ceux-ci, rassurés de laisser leurs biens dans des mains de confiance. Et d’ainsi enfin pouvoir s’octroyer une retraite bien méritée.