Covid : la Corse toujours en tête des vaccinations, malgré l'épouvantail AstraZeneca

A l'heure où la vaccination est un enjeu majeur, la Corse caracole en première ligne. L'île affiche près de 25 % d'insulaires ayant eu leur première dose. Les Corses ont opté en masse pour le vaccin. Mais pas n'importe lequel. Comme ailleurs, le personnel soignant doit faire sans l'AstraZeneca.

A Lupinu, plus de 800 personnes sont vaccinées chaque jour.
A Lupinu, plus de 800 personnes sont vaccinées chaque jour. © Sébastien Bonifay FTV

A l'entrée du centre de vaccination de Lupinu, le principal centre de Bastia, Odette tente de négocier une vaccination dans la journée. Les pompiers chargés de filtrer les patients lui expliquent que ce n'est pas possible. Il faut prendre rendez-vous.

Il y a bien une possibilité, assez aléatoire : être inscrite sur une liste d'attente, pour être appelée par les services du centre si, par chance, il reste des doses en fin de journée. 

Odette a envie de se "débarrasser de ce truc", alors elle dit oui à tout. Elle habite du côté de Saint Joseph, mais elle se débrouillera pour venir en urgence. On lui précise, comme toujours, qu'au centre de Lupinu, c'est Pfizer ou Moderna. Et pas AstraZeneca. 

La sexagénaire repart vers l'arrêt de bus le plus proche, en lançant par dessus son épaule : "Moi je m'en fous d'avoir une phlébite. Le tout c'est de pas avoir le Covid !"

Toujours les mêmes questions, les mêmes inquiétudes

Bernard, un infirmier qui passait par là, pour réceptionner le prochain patient, éclate de rire. "Ca, c'est pas courant !" Comme ses collègues, il est en fin de parcours de vaccination. Et des anti-AstraZeneca, il en croise en paquet par jour. 

C'est lui, en effet, qui injecte le vaccin, après un passage du patient chez le docteur, pour l'entretien traditionnel. Ce dernier vérifie qu'il n'y a pas que contre-indication, avant de donner les dernières explications, histoire de le rassurer.

C'est au tour de François-Marie, 67 ans. Le médecin qui l'a reçu tend son dossier à Bernard. "Il n'y a pas de souci particulier, pas d'anti-coagulants, pas de problème d'allergies.. C'est bon pour la vaccination". L'infirmier désigne un box au patient, et nous fait signe de les suivre. "On va aller traumatiser le monsieur, c'est parti..." 

Apparemment, François-Marie n'est pas du genre facile à traumatiser. "Jamais de la vie, ça me fait peur ! Il faut le faire et je le fais, pour être tranquille". Mais il a quand même vérifié, en arrivant, que dans la seringue, c'était parfum Pfizer.

bernard vaccine François-Marie, 67 ans.
bernard vaccine François-Marie, 67 ans. © Sébastien Bonifay FTV

Tous les patients ne sont pas aussi faciles que François-Marie.

Alors qu'ils sont noyés dans les informations Covid19, et qu'ils vivent au rythme des informations contradictoires sur les vaccins, au moment de la première piqûre, dans leur tête, c'est souvent la confusion, ainsi que le raconte Bernard. "C'est vraiment étonnant. Quand ils sortent de chez les docteurs, on dirait qu'ils n'ont rien compris du tout. Ils posent, et reposent, les mêmes questions. Liées, toujours, à la crainte du vaccin, et à l'AstraZeneca."

Ils sont tellement peur qu'ils n'entendent pas ce qu'on leur dit.

Bernard, infirmier

Au milieu de la salle polyvalente de Lupinu, il y a l'étape post-vaccinale. Durant les quinze minutes qui suivent l'injection, les patients doivent s'asseoir dans la zone de surveillance. Et attendre le feu vert de l'infirmier qui leur dit qu'ils peuvent partir, après avoir constaté qu'il n'y avait pas d'effet secondaire malvenu. 


Mais il arrive que les infirmiers doivent courir après les patients, qui, soulagés ou encore chamboulés par l'expérience, prennent la porte dès leur sortie du box. Sans même aller prendre leur rendez-vous pour la deuxième injection. "On vient de le leur dire, pourtant. Et ils nous ont écouté. Mais ils sont dans leur truc, ils ont tellement peur qu'ils n'entendent pas ce qu'on leur dit. On répète, on répète..."

Dans la zone de surveillance, les nouveaux vaccinés attendent un quart d'heure, le temps de s'assurer qu'ils sont en état de rentrer chez eux.
Dans la zone de surveillance, les nouveaux vaccinés attendent un quart d'heure, le temps de s'assurer qu'ils sont en état de rentrer chez eux. © Sébastien Bonifay FTV

Et pourtant, tout se passe bien, dans l'immense majorité des cas. Une collègue de Bernard nous montre le box barré d'un panneau Déchocage.

Une pièce dédiée à la prise en charge en cas d'allergie ou de mauvaise réaction au vaccin. "Je suis là depuis le mois de février. J'étais au théâtre de Bastia avant qu'on déménage ici, et on ne l'a jamais utilisé. On n'a jamais eu le moindre souci." Et pour cause, diraient les esprits chagrin. Ici, c'est Pfizer et Moderna.

80.000 personnes ont reçu une première dose en Corse

Mais ces aléas quotidiens ne doivent pas faire oublier que la campagne de vaccination, sur l'île, est une réussite. Au 13 avril, 80.833 premières doses de vaccin avaient été injectées sur l'île. 33.069 personnes avaient reçu une seconde injection. La Corse caracole en tête de l'ensemble des régions françaises, avec près d'1 personne sur 4 ayant reçu la première dose, contre 1 personne sur 7 dans le reste du pays. 

Au centre de vaccination de Lupinu, plus de 800 personnes sont vaccinées quotidiennement, et le docteur Rosalie Nari-Casalta, qui s'en occupe, vise les 1.000 vaccinations/jour très rapidement.

Ici, pas de jour chômé, ce qui veut dire que 7.000 personnes pourraient passer dans les boxs, à brève échéance, chaque semaine. De quoi faire rougir l'imposant Stade de France, qui s'enorgueillit de vacciner hebdomadairement 10.000 personnes...

Et jeudi 8 avril dernier, au centre de Baleone, le personnel soignant ne s'était pas gêné pour le souligner à Marlène Schiappa, lors de la visite en Corse de la ministre déléguée chargée de la citoyenneté, devant les caméras de France 3 Corse :

Les médecins ont montré la voie

 "La population a accroché, en Corse. Indéniablement", souligne le docteur Rosalie Nari-Casalta à Lupinu. "Les professionnels de santé ont joué un vrai rôle dans ce mouvement. Ils se sont fait vacciner très rapidement, sans hésitation, on l'a médiatisé et ça a rassuré les gens de voir que leur médecin de famille avait sauté le pas."

Ca s'est passé de la même manière dans le rural, nous confie Dominique Piazza, infirmière au centre de vaccination de Luri. Et si le déclic est venu des généralistes, très vite, ça a fait boule de neige . "Au début les gens étaient fébriles, même avec le Pfizer, ils étaient réticents. Et puis il y a eu un effet de masse, on l'a constaté de manière spectaculaire.Tout le monde a commencé à se dire "mon voisin est vacciné, moi aussi je vais y aller". Mais c'est un mécanisme classique, au final"

"L'Astra, croyez-moi, personne n'en veut !"

Et tout ça presque sans l'AstraZeneca, ou Astra, comme l'appelle le personnel soignant. "Ici ça se passe bien, parce qu'on vaccine avec Pfizer", explique Philippe Marchand, le médecin qui a en charge le centre de Luri. "Mais quand je ferme le centre, je redeviens le généraliste de la région, à mon cabinet. Et là-bas, comme tous les généralistes, c'est l'Astra. Et l'Astra, croyez-moi, c'est dur à vendre. Personne n'en veut. C'est catégorique". 

En France y a plus de 1.000 femmes qui ont des problèmes vasculaires liés à la pilule, on n'a pas pour autant arrêté la pilule...

Docteur Philippe Marchand

Sans cette méfiance pour le vaccin suédo-britannique, le taux de vaccinés en Corse serait encore plus important. Le docteur Marchand comprend cette réticence : "l'AstraZeneca n'a pas très bonne presse, c'est le moins qu'on puisse dire. Et puis, autant ne pas se mentir, après l'injection, c'est souvent trois jours au lit... Pour une bonne partie, ça se passe bien, mais chez plus de la moitié, on constate des signes clinique". 

Pour autant, le praticien relativise, et invoque, comme la plupart de ses collègues, la sacro-sainte balance bénéfice-risque. "Il y a une vingtaine de personnes qui ont eu des problèmes vasculaires sur 13 millions de vaccinés... Bien sûr, il faut surveiller ça. Mais en France il y a plus de 1.000 femmes qui ont des problèmes vasculaires liés à la pilule, et on n'a pas pour autant arrêté la pilule..."

Avant la vaccination, l'entretien médical, pour s'assurer que le patient ne présente aucune contre-indication.
Avant la vaccination, l'entretien médical, pour s'assurer que le patient ne présente aucune contre-indication. © Sébastien Bonifay FTV

Le compagnon d'une patiente en train de se faire vacciner derrière la porte hausse les épaules, et lance, d'un air malicieux, au docteur Marchand : "c'est que le début ! Le vaccin Johnson & Johnson n'est pas encore arrivé qu'on n'en veut déjà plus ! Alors vous avez intérêt à en faire des provisions, du Pfizer !" 

Le médecin sourit et replonge dans ses dossiers. L'air serein. Comme le reste de l'île, il a appris à gérer les problèmes au jour le jour, sans s'alarmer. Pour le Johnson&Johnson, ou Janssen, peu importe son nom, on verra plus tard.

En attendant, la Corse a vacciné, en un trimestre, un quart de sa population...

 

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