La Rochelle : les scientifiques face à leur responsabilité environnementale

"Esprit de velox" est un projet porté par le rétais François Frey. Objectif : construire le premier navire de recherche océanographique sans impact pour l'environnement. Dans ce cadre, une conférence est organisée vendredi à La Rochelle sur le thème de "recherche et innovation responsables".

"Esprit de Velox", un laboratoire flottant multidisciplinaire et un ambassadeur de la cause environnementale
"Esprit de Velox", un laboratoire flottant multidisciplinaire et un ambassadeur de la cause environnementale © JF. Vergne - Esprit de Velox

"Science sans conscience n'est que ruine de l'âme" ; avec la réouverture des estaminets et autres tavernes, La Rochelle avait, cette semaine, une bonne raison de convoquer Rabelais à quelques agapes. Mais, vendredi au Musée Maritime, on va surtout se nourrir et s'abreuver des paroles d'un panel de scientifiques qui vont débattre d'un sujet hautement sensible : leur responsabilité face à la crise climatique.

Velox, une goélette qui allait révolutionner le yachting à la fin du XIXème siècle
Velox, une goélette qui allait révolutionner le yachting à la fin du XIXème siècle © J.Taglang

D'aucuns se rappeleront pour l'occasion de la première partie de la citation de l'auteur de Gargantua : "la sagesse ne peut pas entrer dans un esprit méchant". Nul doute que l'officier de marine François Frey n'en manquait pas de sagesse (quoique) quand il a lancé, en 2014, son projet "Esprit de Velox". Celle des anciens d'abord qui, en 1875, construisaient la goélette Velox, un fameux deux mats sans propulsion moteur, une révolution architecturale pour l'époque. Celle surtout des ingénieurs de sa génération qui sont aujoud'hui persuadés de l'urgence climatique. 

"Esprit de Velox" accueillera à son bord chercheurs, ingénieurs mais aussi artistes ou diplomates.
"Esprit de Velox" accueillera à son bord chercheurs, ingénieurs mais aussi artistes ou diplomates. © JF Vergne-Esprit de Velox

Sur ce multicoque de 70 mètres va embarquer un équipage d'une quarantaine de personnes. Biologistes, géographes, des start-ups de jeunes ingénieurs ou des chercheurs de grandes entreprises, mais aussi des artistes, peintres ou écrivains. A eux de construire ce fameux monde d'après dont on a tant parlé pendant cette crise sanitaire. Car à l'âge de l'anthropocène, chacun dans son domaine doit aujourd'hui réfléchir à l'impact de ses travaux et réflexions sur l'avenir de la planète. C'est tout l'objet de ce débat intitulé " recherche et innovation responsables".

François Frey, ingénieur et marin, porte le projet d'"Esprit de Velox"
François Frey, ingénieur et marin, porte le projet d'"Esprit de Velox" © Esprit de Velox

"Qu’est-ce que je fais dans un monde idéal pour que les choses bougent ?" ; c'est la question initiale qui tarabustait l'esprit intranquille de François Frey après plusieurs années à plancher sur des programmes européens de RSE et les angoisses métaphysiques des industriels dans leur R&D. Une novlangue qui tentait en vain d'apprivoiser les injonctions environnementales. En bon marin, il a donc décidé de construire un bateau, un laboratoire flottant à zéro émission qui permettrait d'imaginer un monde sans énergie fossile.

"Le terrain est prêt. Les scientifiques et les industriels sont en attente de ce genre de projet", explique l'ingénieur des Arts et Métiers, "ces derniers en particulier sont en train de se demander comment ils existeront dans le monde dans trente ans. Pour eux, c’est aussi une question de survie. C’est plutôt avec les institutionnels que ça coince, parce qu’à chaque fois que ces notions ont émergé, ils les ont vidé de leur sens. Responsable, soutenable, durable, solidaire, des mots que les politiques n’ont eu de cesse d’essayer de récupérer. Les scientifiques, le monde industriel et la recherche au sens large ont le même problème avec les institutionnels étatiques. Le politique a besoin d’être élu et fonctionne sur un cycle très court et n’ose pas prendre de risque. On l’a bien vu avec la dernière convention citoyenne pour le climat".

Jean-François Bourillet est directeur adjoint du département Ressources physiques et Écosystèmes de fond de Mer de l'IFREMER
Jean-François Bourillet est directeur adjoint du département Ressources physiques et Écosystèmes de fond de Mer de l'IFREMER © Esprit de velox

Jean-François Bourillet, un des intervenants du débat, est ingénieur géologue à l’Ifremer. Dans la feuille de route de l'institut français de recherche pour l'exploitation de la mer, il y a notamment une mission d'information des puissances publiques. "J'appelle ça le lien entre connaissance et gouvernance", explique-t-il. En exemple, il cite les recherches qui sont actuellement effectuées dans les grands fonds du Pacifique sur les nodules polymétalliques, des concrétions rocheuses riches en minerais qui équipent, entre autres, nos téléphones portables. "L'industrie en a besoin et il y a une forte pression économique", explique le chercheur. 

Mais voilà, s'intéresser à ce biotope n'est pas anodin. "On est dans des phases d’exploration qui vont forcément perturber les écosystèmes. L’industrie extractive est forcément polluante, il ne faut pas se leurrer. La question, c’est donc est-ce qu’on se désengage ou on continue à étudier ce milieu ? On pense nous qu’il faut continuer à travailler là-dessus avec des critères très strictes de durabilité de l’exploitation de la ressource. Les entreprises, ce ne sont pas toutes des entreprises "voyou", elles respectent les règles que les politiques leur  donnent. Notre rôle de scientifiques, c’est donc d’apporter aux décideurs de bonnes informations qui font consensus. Le meilleur exemple, c’est les travaux qui ont été fait par les instituts de recherche sur la surpêche en Europe, qui ne se limitaient pas aux simples constats de stocks halieutiques et qui ont fonctionné".

La recherche au service de l'environnement, un credo de Laurent Champaney, directeur des Arts et Métiers
La recherche au service de l'environnement, un credo de Laurent Champaney, directeur des Arts et Métiers © Esprit de Velox

Le chercheur, garde fou du capitalisme et garant de lendemains qui chantent ? On voit d'ici les commentaires des internautes. Mais y-a-t-il d'autres choix pour ceux qui essayent de comprendre la complexité de ce monde ? En septembre 2019, Laurent Champaney, directeur général de l'École nationale supérieure d'Arts et Métiers, était un des signataires d'une tribune adressée  à l’Etat pour qu’il "initie une stratégie de transition de l’enseignement supérieur positionnant le climat comme l’urgence première". Tout un programme. "L’enseignement a pour mission d’inventer le monde de demain et pour ça il faut faire de la recherche", résume-t-il avant d'intervenir dans le débat "Esprit de Velox".

De fait, beaucoup de jeunes Gad'Zarts (étudiants de l'ENSAM)  commencent à remettre en cause certaines injonctions qui les condamneraient à travailler pour des entreprises incontournables mais pas irréprochables. "On a des étudiants qui sont très sensibles à ces questions, ils sont militants et ils ont déjà changé leurs modes de vie à titre personnel", confirme Laurent Champaney, "quand on leur parle de mobilité internationale, par exemple, ils nous disent qu’ils ne veulent plus prendre l’avion ou refusent des stages dans certaines entreprises qui ont un bilan carbone catastrophique. Des positions un peu à la serpe, alors que souvent ces entreprises ont des plans pour réduire leurs impacts et ont besoin de ces jeunes pour les mettre en action. Notre message, c’est que vous devez vous emparer de ces problématiques scientifiques et vous devez transformer ces entreprises en les faisant progresser dans ces domaines".

Françoise Gaill, chercheuse émérite au CNRS, est très impliquée dans le projet "Esprit de Velox"
Françoise Gaill, chercheuse émérite au CNRS, est très impliquée dans le projet "Esprit de Velox" © Esprit de Velox

De fait, le vieux schéma qui prédominait depuis l'après-guerre qui voulait que la recherche soit synonyme d'innovation, donc de progrès, donc d'emplois et donc de paix sociale a un peu volé en éclat. L'urgence climatique, toujours elle, et l'interdépendance économique mondiale (sans parler des excès de la finance) ont mis les scientifiques devant de nouvelles responsabilités. Beaucoup ressentent aujourd'hui le besoin de signer un nouveau pacte de confiance avec les citoyens, vulgariser leurs savoirs et sortir de cet entre-soi mortifère qui les cantonnait au seul objectif de publier leurs travaux dans des revues qu'eux seuls pouvaient lire. 

"On ne peut plus faire comme si la science était autonome et hors contexte" ; Françoise Gaill est présidente du Cercle Esprit de Velox et participe, entre autres, aux travaux des Nations Unies sur l’état des lieux des océans. "La recherche responsable, ce n’est pas une attitude, c’est un mouvement", explique-t-elle, "la vitesse du changement n’a rien à voir avec ce qu’on a connu il y a vingt ans et, notamment avec les réseaux sociaux, la responsabilité est accrue. Mais les jeunes sont en avance par rapport aux institutions qui traînent un peu des pieds. L’intérêt d’ "Esprit de Velox", c’est justement de donner le goût de l’innovation responsable et de voir le monde avec un regard nouveau".

La conférence "recherche et innovation responsables" est programmée vendredi à 18 heures au Musée Maritime de La Rochelle. Y participeront également Sébastien Dutreuil, philosophe et historien des sciences, ainsi que Nicolas Floc'h, artiste et marin. Les débats seront animés par Brigitte Bornemann, fondatrice du site energiesdelamer.eu. Pour y assister "en présentiel" (comme on dit maintenant), vous pouvez vous inscrire en envoyant un mail à l'équipe d'Esprit de Velox à l'adresse annem@espritdevelox.org. L'événement sera également retransmis en direct sur internet. Un rendez-vous scientifique, citoyen... et responsable.

 

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
sciences culture environnement conférences vos rendez-vous