En confinement prolongé, les théâtres privés en région lancent un SOS

Désormais fédérés au sein d'une association, les théâtres privés de France tentent de faire entendre leurs voix. Promis à une lointaine réouverture, ils ne savent s'ils pourront tenir jusque là.

Le théâtre Trianon, à Bordeaux, sans spectateurs
Le théâtre Trianon, à Bordeaux, sans spectateurs © Brice Payen
Julien Boissier Descombes ne décolère pas. Directeur général de la BD Comédie, à Gond-Pontouvre, près d'Angoulême, il ne voit plus comment faire face à ses 7.000 €uros de charges fixes mensuelles... Ses deux salariés (dont sa compagne) sont au chômage partiel. Son réseau d'une trentaine de comédiens attend, avec l'espoir d'une prolongation de leurs droits à l'intermittence. Mais pour lui, c'est un peu le vertige du grand vide.

Mon théâtre a 159 places. Si j'applique la distanciation, il me reste 38 places. Mon seuil de rentabilité est à 42 ! C'est pas la peine que j’ouvre ! Et puis, le long de la scène, je mets un plexi de 6 mètres ? Des masques pour les comédiens ?
- Julien Boissier Descombes, directeur général de la BD Comédie

Ils sont 14 comme lui en Nouvelle-Aquitaine (dont 10 rien qu'en Gironde), et plus de 70 en France, à s'être fédérés au sein de l'association des théâtres privés en région. Cette entité a à peine une semaine d'existence officielle. "C'est l'un des rares avantages de cette crise du Covid-19… On est pas tout seuls à vivre cette merde.. Ces difficultés auront été un accélérateur de regroupement, d'élan solidaire. On a chacun nos compétences, mais au moins on tape aux portes ensemble".

Hypothèque sur les hypothéthiques spectateurs

A Bordeaux, Xavier Viton gère trois théâtres, le Trianon, le Molière et le Victoire. Il fait vivre une cinquantaine de salariés par mois (certains sur des petites durées). En quinze ans de métier, il avait pu constituer des réserves financières, mais elles avaient déjà été réduites à néant par la chute de fréquentation qui a suivi l'attentat au Bataclan en novembre 2015, et surtout les samedis de manifestations des Gilets jaunes.

Arrivent alors le coronavirus et la fermeture administrative, c’est la banquière qui est venue nous aider. On a hypothéqué sur nos futurs spectateurs, on est dans une fébrilité totale, on ne maîtrise plus rien ! Tout est faux, notre vision financière est fausse. L’argent que l’on a, c’est l’argent qu’on n'est pas sûr de générer.
- Xavier Viton, gérant de trois théâtres à Bordeaux

Il dit avoir dépassé sa colère, en est au stade de la résignation. Il se demande si chacun va retrouver ses spectateurs dans les mois qui vont venir. Est-ce-que les habitudes prises (de culture à la maison) vont rester ? "On retrouvera nos fans, qui nous témoignent leur affection. Ça, ça fait du bien, recevoir un peu. On donne beaucoup, c’est notre raison de vivre, offrir du divertissement, du rêve. Ce confinement remet en cause notre fondamental ! C'est comme couper les mains à un maçon… c'est compliqué !"

S'ajoute à cette souffrance morale la sensation d’avoir la corporation la moins écoutée du ministère de la Culture. "Ce que je crains le plus, c’est pour nos artistes. Sans théâtre, ils font quoi ? Ils jouent où ? C'est terrible pour les jeunes qui voulaient se lancer, les portes seront extrêmement difficile à ouvrir, avec la carence de travail et de lieux… C'est effrayant." 

"On nous prend pour des cons !"

Ils ont fait leurs comptes, il leur faudrait une dizaine de millions d'euros pour être sauvés. Reçus au ministère de la Culture, ils ont pu plaider leur cause mais attendent toujours... Julien Boissier Descombes s'emporte "Que l’État réagisse maintenant ! Pas dans trois mois, quand on aura mis la clé sous la porte ! On nous dit "Il doit nous rester une enveloppe de 15 millions, on va essayer de vous sortir 1 million..." On nous prend pour des cons ! Imaginez, on nous dit au ministère "Faites comme si vous ouvriez normalement à la rentrée…" alors je prépare un programme, Timsit en novembre, et puis arrivé en septembre on m'annoncera une fermeture jusqu'en janvier ?"

A titre personnel, le Charentais a reçu l'aide de 1500 euros offerte aux indépendants. Dans les deux jours qui suivent, la Banque Publique d'Investissement lui propose un crédit avantageux... Il découvrira plus tard que l'avoir accepté lui supprime le droit à d'autres aides, soit 8000 euros "en moins".

La seule solution qu'on nous propose pour survivre, c'est d'en prendre pour 20 ans de crédit, c’est pas un objectif ça ! On ne peut plus travailler, on nous a bloqué, ok, mais faites en sorte qu’on puisse rouvrir ! Sinon, il n’y a plus de culture.
- Julien Boissier Descombes, directeur général de la BD Comédie

Même sentiment d'injustice pour Xavier Viton, à la tête de trois théâtre bordelais. "Pourquoi notre ministre Franck Riester ne prend pas des résolutions fortes pour sauver ces petites scènes ? Tous les artistes commencent par des salles comme les nôtres... Ils nous ont adressés des vidéos de soutien d'ailleurs [en page d'accueil du site de l'association]. Notre métier est une niche (100 théâtres) mais comme c'est "rien", ce n'est pas difficile à sauver... On a le sentiment que les responsables ne comprennent pas notre métier, ils ne reconnaissent pas notre vertu."

L’Etat est victime autant que nous. Moi, la première chose que j’ai faite, c'est mettre mes salariés à l’abri, en chômage partiel, comme un capitaine avec son équipage. Maintenant, il faut s’occuper du bateau, le théâtre comme entreprise. Et là, on ne rentre pas dans la case "aide au commerce", nous n'avons aucune aide ferme. C'est très angoissant !
- Xavier Viton, gérant de trois théâtres à Bordeaux

Quelles perspectives ?

Pour Julien Boissier Descombes, à Gond-Pontouvre, c'est une erreur de considérer que la culture n'est pas prioritaire. "En ce moment tout le monde vit par la culture, mais on doit se taire ? Au lieu de filer des anti-dépresseurs, on devrait prescrire une heure de rire. On est un vecteur social, c'est tellement important pour changer son état d’esprit, refaire vivre l’intérieur de la tête."

L'un comme l'autre comprenne bien la difficulté de l'équation qu'affrontent le pays, le gouvernement. "On ne peut accuser personne, nos dirigeants font ce qu’ils peuvent, il y a tellement de données contradictoires" analyse Xavier Viton. Mais chacun espère pouvoir redémarrer quand ça sera le moment. "Est-ce que le public reviendra ? Est-ce qu’il reviendra suffisamment ? Nous, on est au bout du bout de la chaîne, pas indispensable à la survie, mais indispensable à la vie… Si on veut une société vivante, il faut du spectacle, du divertissement."

L'association des théâtres privés en région espère des réponses concrètes de la part du Ministère de la Culture. "Quand l’Etat nous oblige à fermer, pour des raisons justifiées, on attend un minimum…"
 
Deux associations, une taxe
Si l’association des théâtres privés en région est née de la crise sanitaire actuelle, elle fédère aussi une autre indignation. Celle de « découvrir » que la taxe de 3,5% sur la billetterie de tout spectacle vivant était gérée par une association fondée en 1964, l’association de soutien au théâtre privé. Association composée quasi-exclusivement de théâtres parisiens (52, pour un théâtre bordelais et un lyonnais). Charge à elle de distribuer entre cette cinquantaine d’adhérents la trentaine de millions d’euros collectés chaque année.
Les quelques 70 théâtres de province adhérents de la nouvelle association devraient ainsi, prochainement, réclamer leur part de cette manne financière issue, également, de leurs entrées.
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