Verdict de la Cour d'Assises de la Creuse : les deux accusés condamnés pour le meurtre d'Alexis à 22 ans de réclusion criminelle

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Écrit par Isabelle Rio

Les jurés ont retenu le meurtre et donc l'intention de donner la mort à Alexis ce 28 août 2018 dans un hameau de Domeyrot. Les réquisitions de l'avocat général ont été intégralement suivies, même majorées de deux années supplémentaires pour Frédéric Bernady. Une peine de sureté des 2/3 a été prononcée. .

Un peu plus de six heures de délibéré. Le jury a finalement retenu la qualification de meurtre pour condamner le père d'Alexis, Frédéric Bernady, à une peine de 22 ans de réclusion criminelle assortie d'une peine de sûreté de deux tiers. Un suivi socio-judiciaire avec injonction de soins pendant 15 ans a également été prononcé. Même condamnation à l'égard de Roland Michaud.

Les magistrats ont par ailleurs déchu Frédéric Bernady de l'autorité parentale sur ses deux enfants mineurs actuellement placés en familles d'accueil.

Ils ont 10 jours pour relever appel de la décision.

Ce matin, réquisitoire et plaidoiries de la défense

Des démonstrations puissantes pour convaincre chacun le jury de sa vérité du dossier.

Qui ? comment ? pourquoi ? Ce 28 août 2018, entre 1h et 2h du matin, la vie d'Alexis s'est arrêtée nette, face contre terre, devant une maison de ce petit hameau de la commune de Domeyrot en Creuse. Une maison dans laquelle il avait passé la soirée avec son père et ce vieil ami de la famille, au cours de laquelle une bouteille de whisky de 2,5l a été vidée à trois.

Ils y sont entrés à trois. En sont-ils sortis à deux ou à trois ? Aujourd'hui, dans le box de la Cour d'Assises, ils sont deux à expliquer ce qui s'est passé. Alexis lui, a succombé à des lésions telles que leur gravité a provoqué son agonie puis sa mort, avant d'être découvert cinq heures plus tard au petit matin.

Des versions, des hypothèses, des ressentis, des suppositions...

Et il est bien là le problème de ce procès. C'est que personne d'autre que ces deux-là n'y était. Mais après plus de deux ans d'enquête et aujourd'hui plus de trois ans après les faits, Frédéric Bernady, 47 ans, est accusé du meurtre de son fils qui était âgé de 19 ans et Roland Michaud, 69 ans, est accusé d'avoir récidivé 10 mois après sa libération de sa précédente condamnation pour homicide.

Pour l'avocat général, Bruno Sauvage, l'étude de tous les éléments recueillis, qu'ils soient matériels ou issus de déclarations, conduit à la culpabilité des deux. A ses yeux, ils sont tous deux coupables d'avoir tué Alexis. L'un et l'autre. 

Parce que pour l'avocat général, la violence de l'agression ne peut être l'oeuvre  d'un seul homme. Alexis allait avoir 20 ans, il était décrit comme un gaillard par son entourage, il n'était pas le dernier à se bagarrer donc il se serait défendu face à un seul homme. Mais pas deux. 

"Il a été roué de coups, un vrai passage à tabac. Aucune trace de défense. Et si l'on met de côté quatre lésions qu'il est possible d'expliquer par la chute de sa propre hauteur, comme un piquet" ont déclaré les accusés, "il reste au moins quatre autres, des hématomes constatés à gauche, à droite, derrière, devant, un traumatisme crânien, et des compressions au cou et au thorax, jusqu'à provoquer une asphyxie pendant au moins trente secondes, la perte de connaissance puis la mort". 

Des violences qui pour l'accusation signent une co-action, une réunion. Et de poursuivre sur les constatations matérielles relevées qui ne collent pas avec les déclarations des accusés. Qui ne collent pas avec leur ligne de défense "ce n'est pas moi, c'est lui".

L'avocat général pendant plus de deux heures a démonté point par point les versions, les mensonges des accusés. "Des mensonges réfléchis et sans émotion" ajoute t-il. Avec pour Frédéric Bernady, cette position échafaudée dès la nuit même du drame. Un scénario construit de toutes pièces, qui évoluera au fil de l'enquête et même des débats cette semaine "pour sauver sa peau, sans jamais penser à son fils qu'il a laissé agoniser derrière lui". 

Reste l'intention. Une qualification de meurtre impose l'intention de donner la mort. Oui elle existe pour l'avocat général si l'on considère cette compression au cou et sur la cage thoracique. Les jurés devront apprécier si cette compression était bien volontaire. A défaut, la qualification à retenir deviendrait des violences volontaires ayant entraîné la mort, sans intention de la donner.

A ce titre, une peine de 22 ans a été requise à l'encontre de Roland Michaud, compte-tenu de l'état de récidive dans lequel il se trouverait, ayant déjà été condamné en appel en 2006 par la Cour d'Assises de la Haute-Vienne pour l'homicide à coups de fusil de sa voisine, mère de trois enfants. Compte-tenu de son impulsivité, de son addiction à l'alcool, de son seuil bas de tolérance à la frustration, l'avocat général a requis une peine de sûreté des 2/3 par décision spéciale de la Cour, cette peine de sûreté étant de moitié dans le cas contraire. Comme peines complémentaires, ont été requises l'interdiction de détention d'une arme à feu pendant 15 ans, une inéligibilité pendant 10 ans et un suivi socio-judiciaire avec injonction de soins pendant 20 ans.

A l'encontre de Frédéric Bernady a été requise une peine de 20 ans de réclusion criminelle, avec également une peine de sûreté des 2/3 et les mêmes peines complémentaires. L'avocat général a demandé également à son encontre le retrait de son autorité parentale à l'égard de ses deux jeunes enfants encore mineurs.

Un doute qui ne peut que profiter à l'accusé...

Maître Philippe Lefaure est intervenu en premier au soutien des intérêts de Frédéric Bernady. Habilement, il ne s'est pas arc-bouté sur la version, sur les versions de son client. Pour se rendre entendable auprès des jurés, sans doute las d'entendre l'accusé évoluer dans le flou de ses souvenirs, ne se souvenant pas lorsque ça l'arrange et donnant des précisions qui s'avèrent fausses à d'autres moments, l'Avocat amène les jurés à regarder la scène de crime objectivement.

8 lésions ? 4 sont imputables à la chute. Reste les hématomes diffus, à l'arrière, devant, à gauche, à droite du visage. "Des lésions que ne sont pas celles que provoquent les coups de poings donnés par Frédéric Bernady, lui le boxeur, lui l'ancien militaire, lui l'impulsif. Quand il frappe lui, c'est direct et si puissant que ce ne sont pas des hématomes qu'il provoque, mais des fractures" et de rappeler le coup porté à son frère, une fracture de la mâchoire que la chirurgienne avait pensé être provoquée par une batte de base-ball. Pour lui, les coups qui ont été portés à Alexis sont des coups d'un homme violent certes, mais plus âgé que Bernady. La Cour comprendra naturellement qu'il parle de Roland Michaud, 66 ans au moment des faits.

Quant aux hypothèses, aux scénarios développés par chacun, par le juge d'instruction puis par l'avocat général ... il reste justement des hypothèses. "Alors qu'est ce qu'on fait ? On imagine ? Et on condamne en ayant imaginé ? Et bien non, ce n'est pas comme ça que ça marche. Le Droit, le code pénal, le prévoit : le doute doit profiter à l'accusé". Et de conclure après une longue plaidoirie que "lorsque l'opinion publique entre dans le prétoire, la justice en sort".

Maître Guillaume Viennois, intervenant de son côté pour Roland Michaud, a débuté au contraire sur une certitude. Celle que "personne ne pourra démontrer la culpabilité de Roland Michaud". Et qu'il convient, pour répondre à la mission de Juré se forgeant une intime conviction de se départir de cette atmosphère de culpabilité qui règne dans la salle des Assises depuis l'ouverture du procès, mais aussi à l'extérieur et notamment dans la presse qui emploie régulièrement l'expression "meurtriers présumés" alors même que c'est l'innocence des accusés qui est présumée, un principe fondamental que personne ne doit oublier.

Maître Viennois a déconstruit dans une longue plaidoirie l'image de cet accusé impulsif, sanguin, qui ne peut qu'être coupable puisqu'il a déjà tiré sur sa voisine au petit matin ... S'adressant aux jurés, il leur a rappelé les propos de Voltaire dénonçant "ceux qui condamnent un innocent plutôt que se hasarder à sauver un coupable", Les invitant à se remémorer de grandes affaires criminelles où une évidence devenue une vérité dans la bouche de magistrats ou de procureurs n'était au final pas pour autant devenue la vérité. "L'homme qu'est Roland Michaud ne fait pas de lui le coupable du drame du 28 août 2018. Et ce n'est pas à moi de démontrer l'innocence de mon client, c'est à l'accusation de démontrer sa culpabilité".

Avant de se retirer pour délibérer, la présidente de la Cour d'Assises a donné la parole à Roland Michaud puis Frédéric Bernady comme la loi l'impose. L'un comme l'autre a prononcé ces trois mots "je suis innocent" quand l'avocat général avait, lui, conclu "pour Alexis, que la justice soit rendue".