Histoire : une pétition pour faire entrer Joséphine Baker au Panthéon

Lancée le 8 mai pour rappeler l'engagement résistant de la plus française des Américaines, la campagne "Osez Joséphine" fait des émules. Elle salue la femme l'artiste, la combattante, et surtout la porte-voix d'un discours humaniste de tolérance universelle. 

En 1961 aux Milandes, Joséphine Baker reçoit la croix de guerre et la légion d'honneur des mains de Martial Valin, Commandant en chef de l'armée de l'air Française de 41 à 44
En 1961 aux Milandes, Joséphine Baker reçoit la croix de guerre et la légion d'honneur des mains de Martial Valin, Commandant en chef de l'armée de l'air Française de 41 à 44 © AFP

"Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'y a pas assez de femmes au Panthéon, qu'elles ne représentent pas la place des femmes qui devraient y être, et Joséphine Baker a tout pour y être". Voilà comment commence Laurent Kupferman, à l'initiative de la pétition "Joséphine Baker au Panthéon" . En effet, à l'heure actuelle, seules cinq femmes sont entrées au Panthéon sur quatre-ving Illustres, une paille.

Un projet repris à Régis Debray

L' idée a déjà été initiée par l'écrivain et philosophe Régis debray qui, en 2013, en avait soufflé un mot à François Hollande avant d'écrire une tribune dans le Monde 

Rien ne serait plus dépaysant, moins hypocrite et narcissique, que de hisser cette Américaine naturalisée en 1937, libertaire et gaulliste, croix de guerre et médaille de la Résistance, au coeur de la nation. Elle est à hauteur d'homme.

Régis Debray

 

A l'époque il en parle à Brian Bouillon-Baker, fils de Joséphine Baker, qui obtient l'assentiment de tous ses frères et soeurs, pourvu que son corps n'y soit pas transféré. Ainsi, toutes les conditions sont réunies pour une panthéonisation car Joséphine Baker ne s'y est jamais opposée de son vivant, comme elle n'y a jamais pensé. "Elle aurait été très fière mais aurait quand même été surprise, et par modestie aurait dit: Y a d'autres personnes bien plus prioritaires", précise Brian Bouillon-Baker

Le projet n'aboutit pas sous Hollande, mais les propos d'Emmanuel Macron en janvier au Panthéon ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd. Le fils se souvient. "Le président en a parlé de lui-même au mois de janvier, en parlant de l'intégration d'étrangers en France et en prenant l'exemple de ma mère". Aussi quand Laurent Kupferman reprend le flambeau du projet de Régis Debray, à l'aide d'une pétition publique, Brian Bouillon-Baker se réjouit:

L'intérêt c'est de rassembler des artistes, des politiques et des anonymes surtout. Quoi qu'il arrive, ce sera de toute manière une réussite pour célébrer la mémoire de ma mère.

Brian Bouillon-Baker

La symbolique du 8 mai : Joséphine la militante et résistante

Joséphine quitte les Etats-Unis quand elle a 18 ans. Elle quitte un pays segmenté, coupé en deux par les lois raciales, et parvient à se faire une place dans les plus grands cabarets de l'hexagone.
En l'espace d'un an, avec sa "revue nègre", la jeune femme noire devient une star et dira de la France, qu'il est un pays où on la regarde normalement et où elle peut se réaliser en tant que femme.
Les années qui suivront seront celles d'un succès retentissant au travers d'autres revues, d'autres spectacles de music-hall, mais également à travers des rôles au cinéma. La carrière de Joséphine Baker était intimement liée au mouvement dit de Renaissance nègre dont elle fut une militante acharnée.
 

Joséphine Baker pose en 1934, elle a 28 ans
Joséphine Baker pose en 1934, elle a 28 ans © AFP

Française depuis 1937, Joséphine n'hésite pas une seconde au début de la guerre et devient lieutenant au 2ème bureau du contre-espionnage dès septembre 1939.

Puis après la bataille de France, elle s'engage le 24 novembre 1940 dans les services secrets de la France libre, en France puis en Afrique du Nord. " Les douaniers lui demandaient des autographes plutôt que de vérifier ce qu'elle transportait comme documents. Elle avait alors dans ses partitions des documents écrits à l'encre sympathique pour aider les alliés" raconte Laurent Kupferman. 

Elle organise également des concerts pour financer l'armée de la France Libre, et tente de remonter le morale des troupes avec des représentations. 

Joséphine Baker, grande résistante française, récompensée par la Croix de Guerre, et la Légion d'Honneur en 1961, aux Milandes.
Joséphine Baker, grande résistante française, récompensée par la Croix de Guerre, et la Légion d'Honneur en 1961, aux Milandes. © AFP

Ses activités durant la guerre sont telles qu'elle sera gratifiée de la médaille de la Résistance française avec rosette et quelques années plus tard des insignes de chevalier de la Légion d'honneur et la Croix de guerre 1939-1945. 

Elle reçoit des honneurs qu'aucun autre artiste n'a reçu, dignes de son engagement très significatifs. Elle n'est plus américano-française, elle symbolise l'artiste française pour moi.

Laurent Kupferman

L'Humanisme à la française

"Maman était profondément reconnaisante à la France d'avoir pu accéder à une certaine notoriété et sutout à une liberté d'opinion. Ça a servi de socle pour promouvoir ce Droit à la différence" évoque Akio Bouillon, fils de Joséphine Baker. 

La différence ne doit pas séparer mais doit réunir.

Joséphine Baker

Akio, le fils de Joséphine Baker, devant le château des Milandes
Akio, le fils de Joséphine Baker, devant le château des Milandes © AFP

Petit, il entend régulièrement cette injonction de sa mère, qui désormais sonne pour lui comme un mantra.
Il est élevé dans "la tribu arc en ciel" que constitue Joséphine Baker aux Château des Milandes, où elle développe son « Village du Monde » : 12 enfants de 12 origines différentes et l'idée d'une tolérance universelle.


Celle qui a participé à la marche sur Washington de Martin Lutter King écrit plusieurs ouvrages dont « Mon Sang dans tes veines », réflexion sur l’injustice de la discrimination raciale.

Joséphine Baker entourée de la "tribu arc en ciel" aux Milandes, accompagnées de son mari, Jo Bouillon
Joséphine Baker entourée de la "tribu arc en ciel" aux Milandes, accompagnées de son mari, Jo Bouillon © AFP

Elle dira : "Ils ont tous une race différente mais pourtant ils ont tous le même sang et s'aiment profondément", rappelle Angélique de St Exupéry, propriétaire actuelle du Château des Milandes, et conservatrice d'un musée dédié à Joséphine Baker. 

"En pleine guerre froide, elle va chercher un enfant coréen et un autre au Japon, alors qu'elle aurait déjà pu mourrir plein de fois pendant la guerre, et qu'après elle ait demandé des clauses de mixité de son public, pour ne pas jouer uniquement devant des blancs, elle a aussi été la seule femme à prendre la parole aux côtés de Martin Luther King. Toute sa vie a été une lutte pour la tolérance" raconte Angélique de Saint-Exupéry. 

"Elle était utopiste et alors?" dit Laurent Kupferman, "aux côtés de Martin Luther King, elle se présente comme française dans son uniforme français et déclame "Aujourd'hui c'est le plus beau jour de ma vie mes frères et mes soeurs vous commencez à vous émanciper""

Sa lutte contre le racisme et le communautarisme se fonde sur un universalisme à la française. Sur l'idée que nous bâtissons un collectif pour que chacun puisse s'y intégrer. C'est çà que j'aimerais voir célébrer avec son entrée au Panthéon.

Laurent Kupferman

Dans le contexte actuel, son fils trouve également que sa mère mérite cette place de choix "Aujourd'hui, avec tous ces problèmes d'antisémitisme et de communautarisme, ma mère redevient actuelle", dit son fils Brian Bouillon, "C'est vrai que ces problèmes là sont des problèmes qu'elle empoignerait à nouveau. Elle aurait dit on se retrousse les manches et aurait montré sa tribu arc en ciel qui était pour elle ce symbole de tolérance". 

Et déjà il voit la plaque qui pourrait résider au Panthéon "Joséphine Baker a aimé la France et l'a servie". 

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