"On est en péril" : à Bordeaux, Libourne, Pau ou Bayonne, greffiers et magistrats dans la rue pour réclamer des moyens "dignes"

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Écrit par Hélène Chauwin avec l'AFP

C’est une mobilisation aussi inédite que suivie. L’ensemble des syndicats de magistrats et greffiers appelaient à la grève ce mercredi. Des rassemblements à la mi-journée devant la plupart des cours d'appel et devant certains tribunaux, aux côtés des avocats pour réclamer des moyens "dignes" pour la justice. Témoignages.

Trois cents magistrats en robe devant le tribunal de Bordeaux, ce mercredi midi. Soixante-dix devant le tribunal de Bayonne. 150 magistrats et personnels à Pau. La mobilisation fera date. La profession n'a pas l'habitude de manifester. 

Nous sommes loyaux et respectueux de la légitimité. Mais là, on est au bout !

Marc Mariée, procureur adjoint de Bayonne

France 3 Aquitaine

Marc Mariée est procureur adjoint à Bayonne. Avocat pendant treize ans, avant de devenir magistrat, il y a vingt-huit ans. Au delà des moyens matériels qui font défaut, il parle de lassitude générale et de perte de sens du métier. "On nous demande toujours plus, toujours plus vite" résume-t-il.  

Le procureur adjoint de Bayonne évoque des réformes "incessantes" depuis des années, qui ont accru la charge de travail. Or, souligne Marc Mariée, " nos effectifs n'ont pas changé". Ils sont onze magistrats du Parquet à Bayonne et Pau pour l'ensemble des Pyrénées-Atlantiques. 

Pour illustrer son propos, il s'appuie sur l'exemple des violences conjugales, mises en avant par le gouvernement.  "Les plaintes ont explosé" constate-t-il  "Et c’est tant mieux !" Mais il faut faire face à des signalements quotidiens d'écoles, de médecins. Autre réforme, celle "du droit des mineurs revient à doubler le nombre d’audiences. Il va falloir statuer en deux fois, sur la culpabilité et sur la peine".  

Marc Mariée témoigne de collègues qui partent en week-end avec, sous les bras, des montagnes de dossiers. Car, il y est question de vies brisées. 

"Tout est urgent dans les violences conjugales. On a des femmes violentées, des enfants témoins. Les signalements de mineurs en danger sont tout aussi urgents. Je dois choisir entre un dossier de violences  conjugales et celui d'un mineur en danger ? On a le sentiment permanent d’être en équilibre précaire, à la veille de commettre une erreur". 

Un risque que le procureur adjoint avoue mal vivre. Alors il passe son temps à "courir dans tous les sens, dans tous les domaines". 

Car il est parfois amené à démarcher les mairies pour trouver des locaux où loger des familles. Quand la médecine légale a été transférée à Bordeaux, il a du contacter les pompes funèbres pour négocier les tarifs, se souvient-il. Des tâches qu'il n'imaginait pas avoir à faire en tant que magistrat.  

La profession ne sait plus ce que l'on attend d'elle. Mal payée, mal aimée, elle n'est  "pas considérée, pas soutenue comme il faut, un peu méprisée" confesse Marc Mariée. Or, rappelle-t-il, "il n’y a pas de démocratie sans justice et pas de justice sans les moyens"

La fatigue nous affecte tous. On rame. On vide le fleuve avec un panier.

Le procureur adjoint de Bayonne suggère une évaluation objective de la charge de travail pour dégager le nombre de magistrats nécessaires. Il souligne l’ampleur qu’a pris spontanément le mouvement de protestation, qui révèle le malaise profond des magistrats. 

Une forte mobilisation générale comme également à Pau, où 150 magistrats et personnels se sont rassemblés ce mercredi midi devant le tribunal. Ils auraient besoin de trois fois plus de magistrats. 

A Libourne, le tribunal judiciaire et le barreau avaient donné rendez-vous ce mercredi à 13h30 sur les marches du palais de justice. 

Sophie Vignaud  est Vice-Présidente au Tribunal de Libourne, en charge du correctionnel et des affaires familiales.

Elle juge des délits (vol, escroquerie, abus de confiance, coups et blessures graves…) commis par des personnes majeures. Et peut prononcer des peines allant jusqu’à 10 ans d’emprisonnement.  Magistrate depuis 20 ans, elle déplore un quotidien mené au pas de charge.

"Quand on a une audience où on a quinze dossiers le matin sur des affaires familiales, on n’a pas le temps d’entendre les gens et ça leur laisse peut-être un quart d’heure pour s’exprimer. Quand on n’a pas le temps, c’est source d’erreur. Quand on est sur du correctionnel où il y a des enjeux de détention pour les personnes, je vais effectivement individualiser le mieux possible les dossiers et pouvoir donner ce temps dont je devrais disposer logiquement".

Flore Galambrun, elle, est greffière depuis dix-huit ans.  Elle a pour mission, d'enregistrer les affaires, de prévenir les différentes parties des dates d’audience et de clôture. Elle assiste au procès et prend note du déroulement des débats puis rédige les procès-verbaux et met en forme les décisions. Elle joue un rôle d’intermédiaire entre les avocats, le public et les magistrats. Un métier présenté comme  "essentiel du bon fonctionnement du service public de la justice" par le site du ministère

Mais Flore dénonce aujourd'hui des journées à rallonge et un manque de considération :

"Le sentiment que l’on a, c’est qu’on serait interchangeable et que n’importe qui pourrait faire notre métier. On nous parle de la hausse des effectifs de la justice. Mais ce sont des effectifs de vacataires, de contractuels et pas du tout de professionnels formés, compétents, juristes. Dans la justice, il nous faut des juristes. "

Maïtena de Raunies est Juge de l'application des peines. Elle travaille avec les condamnés. Elle est chargée de fixer les principales modalités de l'exécution des peines privatives ou restrictives de liberté en orientant et en contrôlant les conditions de leur application. Maïtena évoque une charge mentale de plus en plus lourde et une perte de sens dans l’activité

"La loi de programmation justice qui est entrée en vigueur l’an dernier, nous réduit encore un peu plus les délais de traitement des procédures. Et, de fait, il faut une réponse rapide pour une exécution de peine rapide. Et au final, cette exécution de peine qui devrait s’inscrire sur une certaine durée, et bien on n’a plus ce temps-là"

La juridiction de Libourne compte 17 juges et 45  agents de greffe pour 245000 habitants.

Le mouvement est partie de la base. Il y a trois semaines, une tribune, écrite par neuf jeunes magistrats après le suicide fin août d'une de leurs collègues proclamait : 

"Nous ne voulons plus d'une justice qui n'écoute pas, qui raisonne uniquement en chiffres, qui chronomètre et comptabilise tout"

Le texte a eu un succès aussi fulgurant qu'inédit. En trois semaines, la tribune avait été signée par 7.550 professionnels, dont 5.476 magistrats (sur 9.000) et 1.583 fonctionnaires de greffe.  Face à une "situation devenue intenable",  les deux principaux syndicats de magistrats ont déposé des préavis de grève ce mercredi. Une première" pour l'USM, majoritaire

"Cela fait des années qu'on dénonce la souffrance au travail, la justice rendue en mode dégradé. Nous sommes arrivés à un point de rupture", fait valoir Natacha Aubeneau, secrétaire nationale de l'USM.  

Sur France info, Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature, réclame  "des recrutements au maximum des capacités des écoles pour sortir la tête de l'eau". 

De son côté, Le garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti, qui avait heurté de nombreux magistrats et greffiers en affirmant que la justice avait été "réparée" grâce à un budget "historique", a tenté lundi de calmer la fronde, venue percuter les Etats généraux de la justice lancés mi-octobre par le gouvernement.

Lors d'une conférence de presse à la Chancellerie, le ministre a défendu son bilan, le mettant en perspective, chiffres à l'appui, avec les "abandons des décennies passées", et a promis de maintenir "les efforts".

Il a notamment annoncé l'augmentation du nombre de places au concours de l'Ecole nationale de la magistrature (ENM) pour permettre l'arrivée de 380 auditeurs de justice dans les juridictions dès 2023, ainsi que la pérennisation de quelque 1.400 postes créés dans le cadre de la justice de proximité.  Dans un message adressé mardi à l'ensemble des magistrats et des agents judiciaires, le ministre a assuré avoir "entendu le mal-être" et les "attentes légitimes" exprimées, assurant qu'il était "déterminé à améliorer durablement (les) conditions de travail et le fonctionnement de la justice".