Bordeaux : flambée des hospitalisations de jeunes adolescents en psychiatrie à Charles-Perrens

"En 20 ans de carrière, je n'ai jamais vu un tel afflux de jeunes adolescents aux urgences psychiatriques". Depuis novembre, l'hôpital psychiatrique Charles-Perrens de Bordeaux assiste à une hausse de 65 % des hospitalisations. Le phénomène est inédit, selon les médecins. 

L'unité de soins Upsilon de l'hôpital psychiatrique Charles-Perrens de Bordeaux accueille des enfants et des adolescents.
L'unité de soins Upsilon de l'hôpital psychiatrique Charles-Perrens de Bordeaux accueille des enfants et des adolescents. © Hôpital Charles-Perrens

Toutes les urgences pédiatriques et psychiatriques sont saturées. "40 % des jeunes admis aux urgences présentent des troubles graves et ce sont des primo-consultations, c'est-à-dire qu'ils n'avaient  jusque-là aucun problème de santé. Ils étaient inconnus des services. Le lien avec la pandémie de la Covid-19 est incontestable", selon la direction de l'hôpital Charles-Perrens. C'est un phénomène général, national et même européen : la détresse des jeunes.

90 % des hospitalisations sont des filles âgées de 13 ans 

Le professeur Manuel Bouvard, psychiatre de l’enfant et de l’adolescent, est le chef du pôle enfants et adolescents de Charles-Perrens. Pour lui, ce phénomène est inédit par son ampleur et l'âge des patients.
"Ça fait 20 ans que je suis là et je n'ai jamais vu un tel afflux de très jeunes adolescents entre 11 ans et 16 ans, des enfants, des pré-ados qui sont des collégiens, c'est inhabituel. La vulnérabilité des 14-18 ans est connue mais là c'est nouveau. La tranche d'âge est plus jeune et les cas d'hospitalisations sont à 90 % des filles de 13/14 ans, s'inquiète le professeur Bouvard, "il y a même des enfants de 8-10 ans qui manifestent une détresse psychiatrique".

Ce pic touche des filles, particulièrement entre 11 et 15 ans. Les troubles sont graves : pensées suicidaires, passages à l’acte par strangulation, scarifications sur le corps, et beaucoup de troubles de l’alimentation, des formes sévères d'anorexie mentale qui nécessitent des hospitalisations. 

Entre 5 et 10 jeunes sont admis chaque jour aux urgences pédiatriques et psychiatriques.

Professeur Manuel Bouvard, chef du service enfants et adolescents de Charles-Perrens

Une crise inédite, il faut gérer l'afflux des hospitalisations 

Le phénomène a commencé en novembre 2020. Et depuis, il s'inscrit dans la durée. "Il y a un effet retard par rapport aux deux premiers confinements", a constaté Thierry Biais le directeur de Charles-Perrens.
Les consultations et les hospitalisations pour un motif psychologique et psychiatrique sont en constante progression. La hausse est de 65% et dans 80 % des cas, il faut une hospitalisation et une prise en charge pédopsychiatrique, c'est ce qui explique cet engorgement".
Des chiffres très inquiétants pour les spécialistes qui voient un phénomène durable dans le temps. Les problèmes qui surviennent en ce moment chez des jeunes durant ce troisième confinement se feront sentir probablement dans plusieurs mois. Il y a beaucoup de cas de déscolarisation, certains enfants ont modifié leur rapport à l'école ces derniers mois, selon le Professeur Bouvard.

Comment s'organiser ?

En capacité de places, Bordeaux a 55 lits de pédopsychiatrie répartis entre le CHU Pellegrin et Charles-Perrens. Et des unités de soins complémentaires comme l'unité Upsilon. "Les besoins actuels sont de 80 enfants sur l'agglomération. Il y a des hospitalisations dans les services de pédiatrie en attendant qu'une place se libère en psychiatrie. Une équipe mobile intervient pour le suivi, l'évaluation et rencontrer les familles. Il y aussi des infirmières spécialisées et un psychologue", détaille Thierry Biais.
"On a aussi réservé 5 lits sur 12 au service des urgences psy adultes pour les patients mineurs".
L'hôpital Charles-Perrens a par ailleurs un projet de création d'une dizaine de places d'hospitalisation à domicile. "Il y a aussi les jeunes adultes à prendre en charge avec la problématique des étudiants", précise le directeur. "Le temps d'hospitalisation est d'un mois environ mais nous sommes obligés de réduire cette durée pour faire de la place et anticiper le retour à la maison. Malheureusement, certains jeunes reviennent parfois deux à trois fois aux urgences psychiatriques", regrette le Professeur Bouvard.

Face à l'afflux et pour alléger les urgences, de nouveaux créneaux de rendez-vous d'urgence ont été ouverts dans les CMPEA, les centres de consultation en ville pour enfants et adolescents, qui dépendent de Charles-Perrens sur l'agglomération bordelaise, le bassin d'Arcachon et le Médoc. 

"Ce phénomène est inédit".
Thierry Biais, directeur du centre hospitalier Charles-Perrens ( à gauche) et le Professeur Manuel Bouvard, Chef de Pôle PUPEA (enfants et adolescents).
"Ce phénomène est inédit". Thierry Biais, directeur du centre hospitalier Charles-Perrens ( à gauche) et le Professeur Manuel Bouvard, Chef de Pôle PUPEA (enfants et adolescents). © Hôpital Charles-Perrens

Comment expliquer cette détresse psychologique des jeunes ?

Le Professeur Manuel Bouvard est inquiet face à l'ampleur de ce phénomène, "de cette flambée des urgences psys".

Parmi les jeunes patientes, ce sont surtout les restrictions alimentaires qui surviennent dès 11/12 ans. Il y a beaucoup de cas de déscolarisation, "certains enfants ont modifié leur rapport à l'école ces derniers mois", selon le Professeur Bouvard.
"C'est aux âges du collège que socialement le groupe se met en place. L'arrêt de la scolarisation joue un rôle important dans leur mal être, car les jeunes ne se voient plus ou très peu. A cela s'ajoute le stress familial, durant cette pandémie, les violences intrafamiliales ont augmenté et les enfants sont confrontés à cela. Concernant la détresse psychologique des très jeunes filles, on n'a pas d'explications, il y a des interrogations des spécialistes mais il faudra analyser le phénomène. La puberté joue évidement un rôle, l'estime de soi. Les réseaux sociaux aussi. Les jeunes passent encore plus de temps sur leur téléphone portable. Durant les confinements, il y a eu une surutilisation des écrans et le harcèlement s'est amplifié par la même occasion".

Quels sont les signaux d'alerte ?

Tout changement de comportement doit alerter les parents. A surveiller, si l'enfant se replie sur lui, s'il présente des marques type scarifications sur les bras, etc. Il faut demander à son enfant comment il va et l'écouter. Au moindre signe suspect, il faut en parler au médecin généraliste. La déscolarisation est un vrai problème et les troubles psychologiques se feront sentir plus tard. Le professeur Bouvard insiste sur le fait que "la situation va perdurer et marquer les cursus durablement".

Des séances psy pour les enfants payées par l'Etat

L’impact psychologique de la crise sanitaire de la Covid pèse sur les enfants et les adolescents dans tout l'hexagone. Emmanuel Macron qui était en visite dans le service de pédopsychiatrie du CHU de Reims mercredi 14 avril, accompagné du ministre de la santé Olivier Véran, a souligné "la souffrance des plus jeunes".
Le Président de la République a annoncé la mise en place d'un forfait psy pour pallier ses difficultés. Ce forfait de 10 séances prépayées pourra être utilisé chez un psychologue pour enfants.
Il concerne les enfants dont la santé psychique est affectée par la crise sanitaire. Les séances seront sans frais pour les familles.

Une mesure "utile" selon le directeur de Charles-Perrens, "il faut faire de la prévention pour soulager les urgenges et désamorcer les situations de détresse. Pour cela, nous travaillons aussi avec l'Agence régionale d'hospitalisation pour l'hospitalisation à domicile. Une ligne téléphonique pour les médecins de ville est également en place pour les aider à orienter les enfants".

 

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