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Les Mères Veilleuses : à Bordeaux, un squat pour femmes menacé d’expulsion

Laurence, résidente du squat Les Mères Veilleuses.
Laurence, résidente du squat Les Mères Veilleuses.

Ce vendredi 20 septembre, le procès du squat des Mères Veilleuses a eu lieu au Tribunal d'instance de Bordeaux. Le propriétaire a demandé l'expulsion des femmes avant la trêve hivernale, une décision qui exposerait les squatteuses et leurs enfants au froid et à la violence de la rue.

Par Jean-Baptiste Arcuset

" Dans notre squat, les femmes sont en sécurité. Si elles retournent dans la rue, elles risquent d’être violentées, violées ... La prostitution reste le risque majeur. 
 Isolées, elles peuvent être kidnappées par un mafieux qui va les enfermer, confisquer leurs papiers, les droguer, les obliger à vendre leur corps. La réalité c’est ça "
, explique Juliette, membre de l’association Le Squid qui vient en aide aux sans-abris.

Ce vendredi 20 septembre, au Tribunal d’instance de Bordeaux, a eu lieu le procès des Mères Veilleuses, un squat pour femmes tenu par des femmes. Le propriétaire des lieux demande l’expulsion des résidentes avant la trêve hivernale et environ 8 000 euros de loyers, de dommages et intérêts, ainsi que le remboursement de frais de justice. Une demande d’argent rare dans ce genre de procès.  

Quand Le Squid a ouvert le squat en avril, "ça faisait cinq ans que le bâtiment était abandonné, même les voisins disent que c’était du gâchis. Et ils préfèrent que ça soit nous qui occupions les lieux plutôt que la mafia, très présente dans le quartier ".


"Trop de préjugés sur le squat "


Située dans une petite rue derrière la gare Saint-Jean, le squat des Mères Veilleuses est une maison à deux étages avec un jardin en guise d’entrée. Des vélos d’enfants y sont rangés contre un mur en brique, à l’ombre d’un arbre, à côté d’une table en bois entourée de quelques chaises.

À l’intérieur, une vingtaine de femmes et d’enfants (français ou demandeurs d’asile) se partagent le salon, la cuisine et une dizaine de chambres équipées de lits ou de matelas ainsi que de meubles.  Les parties privées et communes sont propres, le ménage y est fait deux fois par jour.  Un endroit calme et apaisant pour des personnes qui ont connu la rue, ou pire, bien loin de l’image sordide que le grand public associe au mot " squat ".
 
Le salon du squat.
Le salon du squat.


" Les gens ont beaucoup de préjugés sur ce genre de lieu, analyse Juliette. C’est comme pour une habitation normale, tout dépend des personnes qui habitent dedans. Ça peut être sale comme bien entretenu. Nous, on fait pas ça n’importe comment. Quand on ouvre, on fait venir un électricien et un plombier pour sécuriser. Les normes d’hygiènes sont acceptables, il y a des bébés, on fait attention."

 
Dessin d'un enfant des Mères Veilleuses.
Dessin d'un enfant des Mères Veilleuses.
 

L’entraide en maître-mot


" Les Mères Veilleuses, c’est une ambiance familiale, à l’inverse de certains des foyers institutionnels.  Lola par exemple (une résidente) a perdu sa maison dans un incendie. Elle est allée dans des centres, mais ne s’y est pas sentie à l’aise à cause des règles et horaires stricts. Tu n’es pas libre de tes mouvements." 


Si elles ont le moral à zéro, elles peuvent en discuter. Si elles veulent avoir un peu d’intimité, c’est possible


Or, ces femmes qui ont connu la rue, l’immigration, ressortent souvent traumatisées des violences vécues. Parfois battues, violées, elles ont besoin de temps pour se reconstruire. " L’avantage ici, c’est qu’elles sont deux ou trois par chambre. Si elles ont le moral à zéro, elles peuvent en discuter. Si elles veulent avoir un peu d’intimité, c’est possible. Ça ressemble à une maison qu’elles auraient pu habiter si elles n’avaient pas connu des accidents."



C’est également l’avis de Laurence, la cinquantaine, qui vit en squat depuis un an. Comme Juliette, elle est responsable au sein des Mères Veilleuses. A l’inverse de cette dernière cependant, elle n’a pas choisi ce mode de vie.
Obligée de vendre sa maison et sa voiture à cause de dettes cachées de son ex-mari et de son fils, elle a passé trois semaines dans la rue avant de rencontrer Le Squid et d’intégrer un squat.
"Être ici, ça m’a permis de retrouver le moral, de me sentir en sécurité. Mais aussi de rencontrer d’autres gens et d’autres cultures. Cela m’a apaisée, m’a appris à partager, à aimer aussi.
 

Avant, j’aimais différemment. J’étais dans mon petit confort et je ne me souciais pas des autres, seulement de ma famille.

Aujourd’hui c’est différent et je suis fière d’être là 

 
Laurence, en train de lire dans sa chambre.
Laurence, en train de lire dans sa chambre.

 

L’utilité des Mères Veilleuses


Les "Mères Veilleuses" n’est une étape que transitoire pour la plupart de ses occupantes, un moyen pour rebondir. Si Laurence est présente depuis l’ouverture du squat, en moyenne, une femme reste sur place un mois avant de trouver une solution de logement plus pérenne. Mais pour celles sans enfant qui ne sont pas prioritaires, l’attente peut être beaucoup plus longue. Ce qui rallonge encore la liste des personnes souhaitant intégrer la maison. Actuellement, cinq femmes espèrent qu’une place se libère.

"Ici on est utile car on fixe les sans-abris ", précise Juliette. Parce que Le Squid travaille en collaboration avec le CCAS (Centre communal d’action social) de Bordeaux, le suivi médical est facilité, mais aussi le suivi administratif, la recherche d’un travail.

" On parle d’insertion ou  de réinsertion, mais il faut créer les conditions pour qu’elles puissent se faire."  Disperser les SDF  peut s’avérer contre-productif et les pousser dans l’alcool, la drogue et des actions dangereuses pour tenter de s’en sortir.  Rabaisser quelqu’un au point qu’il n’ait plus rien à perdre, c’est mettre le feu aux poudres."


On ne peut pas se permettre de laisser crever des gens sous notre fenêtre.


Pour Juliette, l’argument selon lequel créer de bonnes conditions d’accueil pour les migrants encouragerait l’immigration est faux.  "S’ils viennent ici, c’est qu’ils n’ont pas le choix. Ils ont quitté des pays en guerre, des situations qui n’étaient plus vivables chez eux. Donc, de toute manière ils vont venir, ils sont là. Qu’est-ce que l’on fait ? On ne peut pas se permettre de laisser crever des gens sous notre fenêtre. "
 

Décision le 17 octobre


La décision du juge du Tribunal d’instance sera rendu le 17 octobre, une attente synonyme d’angoisse pour les résidentes, qui se demandent ce qu’elles vont devenir. "Surtout celles avec des enfants, parce qu’ils sont scolarisés." Les squatteuses savent qu’elles ne pourront pas rester éternellement dans le bâtiment, mais espèrent au moins y passer l’hiver. Le temps pour elles de trouver une solution, pour éviter le froid et la violence de la rue.
 

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