Burn out : l’hébergement « Au temps pour toi » accueille les épuisés du travail

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Depuis 2018, au sud de Limoges, à Saint-Paul, l’association « Au temps pour toi » accueille des personnes en burn out. Mais depuis quelques mois, elle peine à trouver des financements pour assurer l’avenir. Elle lance un appel aux dons. (Republication du 19 décembre 2022).

Les oiseaux chantent, les poules caquettent et dans ce lieu isolé, au beau milieu de la campagne, on entend aussi le bruissement des feuilles. À l’abri des regards, l’association « Au temps pour toi » s’est installée en 2018. Un lieu rare car, c’est l’un des cinq endroits en France qui hébergent des personnes épuisées par le travail.

Le burn out n’est pas reconnu comme maladie professionnelle. Pour cette raison, les chiffres officiels manquent. Mais selon le cabinet Empreinte Humaine, 2,5 millions de salariés en France étaient en burn out après la crise sanitaire du Covid

Selon le Ministère de la santé belge, le burn out provoque une invalidité d’une durée moyenne de sept  mois et 15% des personnes touchées ne retourneront jamais sur le marché du travail. 

Au sud de Limoges, près de la commune de Saint-Paul, cet ancien corps de ferme domine la vallée et offre une vue bucolique sur la forêt et les vaches limousines. Parmi les hébergés, il y a Marie, 40 ans. "Moi je suis arrivée en août. J’étais au bout de ma vie, j’ai cru que j’allais mourir tellement j’étais fatiguée. Je faisais des crises d’angoisses quotidiennes. J’étais incapable de faire quoi que ce soit, aller chercher le pain à la boulangerie, c’était impossible". Un séjour en hôpital psy et des médicaments ne guérissent toujours pas la Nantaise. 

« Revenir à soi, à des choses simples, être entourée de bienveillance, de non-jugement, c’est ce dont j’avais besoin et ça, je l’ai trouvé ici » ajoute-t-elle, soulagée.  « Ici avec Orson le chien, je ramasse des châtaignes, des champignons. Quand ma tête part dans tous les sens, je me mets à colorier, et ça fait tout de suite redescendre la pression. Je fais du chat, exprime-t-elle pour dire qu’elle se repose, je regarde la nature, je m’autorise à ne rien faire, à dire non, à être moi » poursuit cette hébergée qui vit sa dernière journée ici.  

Ça a changé ma vie de venir ici. Je me sens renaître.

Marie, hébergée

Un refuge sans professionnel de santé

"Au temps pour toi" se distingue par sa familiarité. « Ici, ça fait comme dans une famille » exprime Simone* à son arrivée. Cette ancienne infirmière d’une cinquantaine d’années vient d’Auvergne. Aujourd’hui, elle commence son séjour avec une légère appréhension. « Il va falloir oser être en confiance et réapprendre à vivre avec les caractères de chacun. Dans ce lieu, j’ai envie de m’autoriser à faire des choses plus créatives, manuelles. »  


C’est un endroit pour sortir de chez soi, de sa solitude, de ses automatismes.

Aurore André, directrice de la maison

« Ici les gens se retrouvent avec d’autres personnes qui traversent les mêmes fragilités, ils ne se connaissent pas, donc ça veut dire qu’il n’y a pas d’attente, les masques peuvent tomber. J’aime bien dire que les émotions qu’on vit ne nous définissent pas.»  Aujourd’hui, cette grande maison ne peut recevoir que quatre résidents en même temps. À leurs côtés, quatre encadrants, dont deux en permanence avec eux, qui aiment définir ce lieu comme « la maison de prise de recul ». Leur particularité : ne pas être des professionnels de santé mais avoir eux-mêmes vécu un burn out et s’en être sortis. Ici, ils partagent leurs expériences.  

« Je cherchais un endroit sans accompagnement médical » raconte Jean-Luc*. Il est le premier agriculteur à venir ici. Initiateur d’un gros méthaniseur, il enchaînait les journées de seize heures, sans repos hebdomadaire. Epuisé mentalement, avant d’arriver là, il a failli passer à l’acte.  

Je ne voulais pas être avec des médecins. Ici, on est tous passés par des moments de fragilités. Je trouve ça intéressant. Je ne voulais pas de donneurs de leçons mais un endroit bienveillant, où s’isoler.

Jean-Luc*

Comme pour cet homme du Nord-Ouest, marié et père de famille de 52 ans, être entouré par des gens qui ont vécu un burn out réconforte Marie. « J’ai des points communs avec eux, je peux m’identifier à eux. Là où ils en sont maintenant, ça me rassure. J’ai besoin de savoir qu’on s’en sort. »  

 

« Un burn out, c’est parfois effrayant à vivre » raconte Aurore, la directrice. « Ne plus pouvoir faire 100 mètres à pied, ne plus pouvoir se concentrer… on ne se reconnaît plus. Les résidents ont souvent un suivi psychologique avec un thérapeute à distance. Nous, on est avec eux, on est là pour soutenir, écouter, témoigner. On leur propose de revenir vers des choses simples, dans un cocon où ils sont chouchoutés et où les repas sont préparés » poursuit cette Belge de 38 ans.  

 

Pas de blouse blanche, pas de Javel : ici, la vie ressemble plus à un quotidien familial où les repas se prennent ensemble, où certaines activités se partagent. C’est le cas de la méditation du matin, un temps commun pour s’exercer à lâcher prise et à vivre le moment présent. Ensuite, chacun peut vaquer à ses occupations : marche, course à pied, bricolage, jardinage, lecture, coloriage, le tout sans écran et le téléphone portable limité à deux heures par jour.  

« Quand je suis arrivé là, j’avais peur de m’ennuyer » confie Jean-Luc*. « Je ne suis pas quelqu'un qui va se poser, encore moins tricoter ou faire du coloriage » ajoute-t-il le regard fuyant. « Courir me fait du bien. La méditation, je sens que ça va pouvoir m’aider. C’est quelque chose de nouveau pour moi, ça me perturbe. J’ai tout le temps quelque chose dans la tête, j’ai du mal à me concentrer sur ma respiration, je trouve que les séances sont trop longues. C’est un peu comme la nuit, quand je cherche le sommeil. Mais, ça me donne des clefs. Cela fait 8 jours que je suis là et je me sens déjà changer. »

De l’hébergement pour toxicos aux personnes en situation de handicap, aux gens en burn out…

 

L’idée d’un hébergement pour personnes en burn out a germé dans la tête du belge Jean-Baptiste van den Hove. En 2013, il fait un burn out. À l’époque, l’homme, toujours tiré à quatre épingles, le costard vissé sur le dos, travaille dans les télécoms, « à 200% », comme il dit. Il s’occupe des gros dossiers...

Mais vient le temps de la restructuration et des conditions de travail dégradées. Il perd le sens de son métier. L’angoisse arrive, puis les insomnies. Quand Jean-Baptiste mène des réunions, il ne supporte plus sa voix, il se cache pour s’endormir quelques minutes aux toilettes, il doit se tenir pour marcher dans les couloirs sinon le cadre bascule. Il perd 10 kilos. Arrêté chez lui pendant un mois, il tourne en rond. « J’ai senti que je ne pouvais pas rebondir. Mes amis, me parents me disaient des choses que j’aurais pu dire, donc il n’y avait rien de nouveau. Je sentais qu’en restant dans le même environnement, je ne trouverais pas la solution.» Alors, Jean-Baptiste quitte Bruxelles. Il change radicalement de contexte en se rendant dans un centre pour toxicomanes. Il passe 14 mois là-bas.   

Les toxicos sont des fuyards de leur vide intérieur à travers le produit. Moi, j’étais un fuyard de mon vide intérieur à travers le travail.

Jean-Baptiste van den Hove, fondateur de l’association Au Temps pour toi

Il subit les six premiers mois, mais en ressort grandi. « Les mecs te décapent, te montrent tes incohérences. Ils m’ont montré qui j’étais, montré mes limites, mes fragilités. »  L’expérience ne s’arrête pas là. Jean-Baptiste va passer un an comme bénévole dans une association pour personnes ayant un handicap mental. « On m’a dit, sois avec Christophe, une personne autiste de 50 ans. Ne rien faire, être avec l’autre, c’est déjà une activité. Au début, Christophe ne voulait rien de moi. Il hurlait quand je voulais l’aider. Pendant trois mois, il m’a laissé le temps de comprendre de quoi il avait besoin. Les personnes avec un handicap m’ont indiqué le chemin du cœur. Christophe avait tout dans le cœur. Si le handicap était jugé à la pauvreté du cœur, Christophe serait président. »  

 Après avoir mieux compris qui il était grâce au groupe, avoir appris à être dans l’instant présent, à ouvrir son cœur, Jean-Baptiste est de nouveau sur pied. N’ayant pas rencontré de structure adaptée pour le burn out, il a l’idée d’en créer une. En 2015, il va présenter son projet à des sociologues, des anthropologues, des avocats… les retours sont positifs, alors il fait un premier essai dans un gîte.

Face à la demande et après avoir trouvé le lieu adéquat en Limousin, avec ses acolytes, Jean-Baptiste décide d’ouvrir Au temps pour toi. L’aventure démarre véritablement en 2018.  

Qui et comment être hébergé ?

En trois ans, plus d’une centaine de personnes sont passées par Au temps pour toi. Des gens en burn out, de partout en France et de Belgique, avec des symptômes importants : épuisement, angoisse, douleurs articulaires… Viennent surtout des femmes. À 60%. De tous âges et de tous horizons professionnels. En moyenne, les gens restent 21 à 42 jours. Au maximum, ils ne peuvent pas dépasser neuf mois.  

Depuis sa création, la demande grandit. Chaque semaine, il y a une dizaine de demandes d’hébergement. Mais pour être intégré au lieu, Aurore André et Jean-Baptiste van den Hoeve, tous deux directeurs, étudient les dossiers. Il faut que les gens soient en burn out sans pathologie conjointe, il faut qu’ils soient prêts à s’isoler et qu’ils aient le budget. Car le lieu fonctionne grâce à des dons. Les séjours ne sont pas gratuits, ils coûtent 55 euros par jour au résident. 

Besoin de 80 000 euros pour se maintenir

 "55 euros par jour par personne, c’est insuffisant pour survivre. Une personne hébergée par jour nous coûte 100 euros. Mais on ne peut pas demander cette somme aux gens", explique Jean-Baptiste. Pour fonctionner, l’association a besoin de 150 000 euros par an. Le burn out n’étant pas reconnu comme une maladie professionnelle, le financement vient principalement de donations de particuliers ou de fondations.  

Cette année, il nous manque 80 000 euros pour nous maintenir. Si on ne les trouve pas, on risque de fermer temporairement. C’est pour cette raison que nous avons lancé un appel aux dons sur notre site internet.

Jean Baptiste van den Hove

Fondateur de l’association Au Temps pour toi

Grâce à cet appel aux dons, les membres de la structure espèrent bien poursuivre l’aventure. Ici, les projets ne manquent pas. L’association a déjà commencé des travaux en investissant une deuxième partie de la ferme. Objectif : créer quatre chambres supplémentaires de sorte que le lieu puisse accueillir huit personnes en même temps. Pour optimiser le nombre d’animateurs, Jean-Baptiste réfléchit aussi à plusieurs maisons comme celle-ci, pour lui « ce serait une des solutions pour atteindre un équilibre financier et arriver à un modèle rentable ».  

« Ce nid de fragiles heureux » comme il l’appelle, remplit son rôle. Plus d’une centaine de personnes sont passées par là et sont reparties les idées claires, le sourire aux lèvres, retrouvant une vie normale. Pour y entrer, la liste est longue. Mais Jean-Baptiste, Aurore et les autres espèrent bien pouvoir y répondre.  

 

* Pour respecter leur anonymat, ces prénoms sont modifiés. 

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