Les réfugiés républicains espagnols piliers de la Résistance en Limousin

Il y a 80 ans, en Espagne, le général Franco remportait la victoire sur les Républicains, provoquant un exode massif de réfugiés vers la France. 
Plusieurs milliers d'entre eux furent accueillis en Limousin et beaucoup jouèrent un rôle essentiel dans la Résistance… 

Le bataillon du "Capitaine Tito" alias Francisco Valero lors du défilé de la libération de Bellac en août 1944
Le bataillon du "Capitaine Tito" alias Francisco Valero lors du défilé de la libération de Bellac en août 1944 © Amada Pedrola Rousseaud/collection personnelle
Spécialiste de l'époque troublée de la guerre civile espagnole, l'universitaire Tiphaine Catalan travaille depuis plusieurs années sur le parcours des exilés espagnols réfugiés en Limousin après la défaite des Républicains.

Au fil de ses recherches elle a constaté l'ampleur de cet exil.

Quatre-vingt ans plus tard, ses travaux bientôt publiés montrent également le rôle essentiel qu'ont joué de de nombreux anciens combattants républicains de la Guerre d'Espagne dans les mouvements de résistance du Limousin.
 

Une guerre civile


Espagne, 1936 : après l'arrivée au pouvoir d'un Front Populaire,  la contre révolution du général Franco dégénère en guerre civile.

La lutte entre les militaires nationalistes et les défenseurs de la République pousse de nombreux Espagnols sur les routes de l'exil.

En 1937 les premiers réfugiés, une centaine de femmes et d'enfants, arrivent en Limousin. Ils suscitent un important élan de solidarité. Des comités de soutien se mettent en place.
 
Camion d'aide aux républicains espagnols à Guéret en 1936
Camion d'aide aux républicains espagnols à Guéret en 1936 © France 3 Limousin

 
Des enfants réfugiés espagnols accueillis au Mas-Eloi à Chaptelat en 1937
Des enfants réfugiés espagnols accueillis au Mas-Eloi à Chaptelat en 1937 © Photothèque Paul Colmar

 

La Retirada : 7 000 réfugiés espagnols arrivent en Limousin


En 1939 Franco écrase les Républicains : des milliers de nouveaux réfugiés franchissent alors la frontière, c'est la Retirada.

En quelques semaines, près de 7 000 exilés espagnols arrivent en Limousin, beaucoup par le train.

Des femmes et des enfants encore, mais aussi pour la première fois, 3 500 d’hommes. La plupart sont des combattants républicains qui ont combattu les troupes de Franco pendant plusieurs années et qui ne peuvent plus rester en Espagne.

Femmes et hommes vont être séparés.

700 femmes vont être regroupées dans l’ancienne caserne de Magnac-Laval dans le nord de la Haute-Vienne.
D’autres seront envoyées à Bellac, dans le château du Chatelard à Saint-Junien ou dans l’ancienne prison désaffectée d’Aubusson en Creuse.
 

70 morts dans le camp de Nexon


La plupart des hommes vont être regroupés dans des camps, puis dans 14 compagnies de travailleurs étrangers (CTE) où ils jouissent d’une relative autonomie. Dépendants du ministère des armées ils effectuent des travaux pénibles laissés en jachère par les français mobilisés.

Des camps dits « de concentration » sont implantés à Saint Germain les Belles, Saint Paul d'Eyjeaux , Nexon, Sereilhac et La Meyze.

Durant l'hiver 1942, 70 réfugiés espagnols mourront de froid, de maladie et d'épuisement dans le camp de Nexon.
 
Camp de Nexon
Camp de Nexon © France 3 Limousin


En 1940, après la défaite et l’armistice face à l’Allemagne, les réfugiés espagnols deviennent indésirables et suspects pour le gouvernement de Collaboration de Pétain.

En Limousin, beaucoup de femmes et d’enfants vont être expulsés de leurs lieux d’accueil pour laisser la place aux nouveaux réfugiés alsaciens.
 

Disséminés dans des Groupements de Travailleurs Etrangers 


La surveillance des hommes va se renforcer. Les Compagnies de Travailleurs Etrangers (CTE) vont être transformées en Groupements de Travailleurs Etrangers (GTE).

Bien que le régime de Vichy les considère comme des ennemis potentiels, ils vont être dispersés dans les campagnes dans des petits groupes jouissant d’une relative autonomie.

Pour pallier le manque d’hommes mobilisés sur le Front ils effectuent des travaux de force sur des chantiers, dans les forêts, dans les fermes ou dans les mines.

En Corrèze, les barrages de l’Aigle et de Bort-les-Orgues seront construits en partie par les GTE espagnols.
 
Construction du barrage de l'Aigle en Corrèze
Construction du barrage de l'Aigle en Corrèze © Le Timbre/France 3 Limousin

Ces petits groupes d’anciens combattants soudés, politisés et éloignés des villes vont rapidement devenir l’un des principaux terreaux des maquis limousins en gestation.
 

Le temps des Maquis


En novembre 1942, les Allemands envahissent la zone libre.

C'est aussi le début de l'entrée des Espagnols dans les mouvements de la Résistance limousine.

Avec l’instauration du Service de Travail Obligatoire en Allemagne (STO) la plupart des hommes des Groupements de Travailleurs Etrangers (GTE) espagnols disséminés dans les campagnes du Limousin vont prendre le Maquis.

Ils vont rapidement y être appréciés et très recherchés. Ils vont s’illustrer par leur expérience, leur efficacité et leur courage.

On va les retrouver indifféremment dans les trois principaux mouvements de Résistance à l’œuvre dans la Région : les Francs-Tireurs et Partisans (FTP), l’Armée Secrète (AS) et l’Organisation de Résistance de l’Armée (ORA).

Forts de leur expérience de la guérilla contre les troupes franquistes mais aussi de leur culture politique, les réfugiés espagnols joueront souvent un rôle de formateurs et d’instructeurs auprès des jeunes Français inexpérimentés qui ont rejoint le Maquis.

Les anciens de la Guerre d’Espagne sont également réputés pour leur expertise en matière d’explosifs. Les « dynamiteros », comme certains les appelaient à l’époque, seront à l’origine de nombreuses opérations de sabotage. 

On estime qu'au moins 2 000 réfugiés républicains espagnols ont combattu dans la Résistance en Limousin.
 

Des figures marquantes de la Résistance


En Creuse, dans les environs de Grand-Bourg, une douzaine d’hommes du 420ème GTE se regroupent et prennent le Maquis autour de Vidal de Juan Baldazo, dit Vidal. Quatre d’entre eux seront arrêtés, torturés et fusillés à la prison de Limoges en 1944.

A Limoges, Casto Balesta, un anarchiste de la CNT qui avait participé à des expériences de collectivisation en Catalogne, prend contact avec l’Armée Secrète. Il en deviendra un des leaders jusqu’à la Libération.

A Treignac, en Corrèze, Joaquim Muro, dit Quino, ancien combattant communiste en Andalousie, rejoint le Colonel Guingouin, le chef du Maquis Limousin,  dont il deviendra l’un des hommes de confiance jusqu’à la fin de la Guerre.
 
Combattants espagnols dans le Résistance Limousine
Combattants espagnols dans le Résistance Limousine © Musée de la Résistance Peyrat-le-Chateau
 
Joaquim Muro dit "Quino"
Joaquim Muro dit "Quino" © Musée de la Résistance Peyrat-le-Chateau

La socialiste barcelonaise Neus Català combat les nazis dans les Maquis de Dordogne et de Corrèze avant d’être arrêtée, emprisonnée à Limoges, torturée puis déportée à Ravensbrûck.

En juillet 1944, lors de la célèbre bataille du Mont Gargan, le colonel Guingouin les charge de contenir l'avancée allemande dans le cimetière de Saint-Gilles-les-Forêts.
Ils tiendront leur position pendant plusieurs jours face aux Allemands et aux miliciens, permettant à la Résistance d’évacuer plus facilement les armes et les munitions parachutées par les Alliés.
 

Le "Capitaine Tito"


En 1942, âgée de 5 ans, Amada Pedrola Rousseaud arrive à Bellac avec sa mère, une militante communiste qui avait fui Barcelone. Elle se souvient de son oncle qui les y a rejoints.

Après avoir combattu Franco dans l'armée républicaine en Catalogne Francisco Valero avait fui l’Espagne en 1939 avec les derniers réfugiés à franchir la frontière. Puis il avait rejoint la Résistance en Limousin après s’être évadé d’un camp de travail de l’organisation Todt en Bretagne.
 
Francisco Valero dit "Capitaine Tito"
Francisco Valero dit "Capitaine Tito" © Collection particulière Amada Rouseaud

Devenu le "capitaine Tito", il créé alors son propre groupe de l'Armée Secrète à Bellac : le "groupe Cherbourg".

Avec 200 maquisards sous ses ordres, dont une majorité d’Espagnols, le « capitaine Tito » se spécialise rapidement dans les opérations de commandos et de sabotage.

Depuis son camp dissimulé dans les bois du Roy il organise des opérations de récupération de parachutage d’armes effectués par les alliés au Dorat.

Il fait exploser un pont sur la Glayeule à Bellac et en 1944 il mène des combats contre les Allemands à Droux.

 
Brigade de résistants espagnols du "Capitaine Tito" lors de la libération de Bellac en 1944
Brigade de résistants espagnols du "Capitaine Tito" lors de la libération de Bellac en 1944 © Collection particulière Amada Rousseaud


Avec ses hommes Francisco Valero participe à la libération de Bellac et il défilera dans les rues de la ville lors des cérémonies de la Victoire.

D'autres groupes de résistants espagnols défileront aux côtés des hommes de Georges Guingouin à la libération de Limoges.
 

L'impossible retour


Après la Libération, comme beaucoup de réfugiés espagnols ayant participé à la Résistance, le « capitaine Tito » ne parlera plus de la guerre, même à sa famille.

Il se fondra dans la vie civile, abandonnera toute activité militante et tentera de reconstruire une vie paisible, avec dans le cœur, la blessure de l’impossible retour vers sa terre natale gouvernée d’une main de fer par la dictature franquiste jusqu’en 1975.


Une exposition consacrée aux Brigades Internationales espagnoles se tient actuellement au Musée de la Résistance à Limoges.


VIDEO : de la Guerre d'Espagne à la Résistance en Limousin
 
Les réfugiés Républicains Espagnols piliers de la Résistance en Limousin ©France 3 Limousin
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
histoire culture espagne international