Témoignages. "On arrive au bout d’un système." Pharmaciens en colère, une profession particulièrement menacée dans nos campagnes

Publié le Mis à jour le Écrit par Margaux Blanloeil

Pénurie de pharmaciens, de préparateurs, de médicaments, manque de revalorisation des honoraires… De nombreux établissements ferment et les professionnels tirent la sonnette d'alarme. En milieu rural comme en Limousin, les problèmes rencontrés par les officines se renforcent. Beaucoup seront en grève ce jeudi 30 mai 2024. Près de 400 professionnels se sont réunis à Limoges, ce jeudi 30 mai au matin.

Claire-Marie Fabert baissera le rideau de son officine ce jeudi, en pleines négociations de la convention des pharmaciens (renégociations tous les deux ans) avec la Cnam (Caisse nationale d’Assurance Maladie).

Cette pharmacienne depuis bientôt dix ans dans un village du nord de la Creuse, à Genouillac (800 habitants), raconte être confrontée à de nombreuses difficultés. Avec une préparatrice et un assistant, l’officine tient, mais pour combien de temps ?

 

On a perdu trois médecins qui ont pris leur retraite, ça fait moins de prescripteurs de médicaments et donc moins de recettes pour les officines, donc moins de trésorerie.

Claire-Marie Fabert

Pharmacienne à Genouillac

 

Pour s’en sortir, elle s’oriente alors vers les nouvelles missions des pharmacies : vaccination et dépistage (pour les angines et bientôt les cystites).

Même constat difficile pour Renaud Chancel, pharmacien à Brive depuis vingt ans. Comme Claire-Marie, il déplore que ces nouveaux actes soient mal valorisés financièrement : "on le fait à des tarifs quatre fois moins importants que ceux des médecins. On les réalise à perte. Par exemple, pour faire un dépistage d’angine, ça vous revient à six euros. C’est un montant déraisonnable quand vous savez qu’il faut vingt minutes pour le réaliser".

 

Honoraires, prix et libéralisation des médicaments…

D’autres problèmes s’ajoutent. Les honoraires sur les médicaments n’ont pas été revus depuis leur mise en place il y a une vingtaine d’années. Quant à leurs prix, "chaque année, ils sont revus à la baisse", grogne Renaud Chancel. Ce qui engendre des baisses de revenus pour les pharmacies. "Qui dit baisse de prix, dit baisse de prix pour les laboratoires. Alors, les labos ne le vendent plus sur le marché français, mais sur des marchés plus rentables comme l’Amérique du Nord", ajoute-t-il. 

Ce qui explique la pénurie croissante de plus de 5000 références de médicaments en 2023 contre 400 en 2014. "On doit modifier le traitement des patients et cela comporte des risques pour eux", dénonce le gérant briviste. Une problématique qui alourdit aussi le travail des pharmaciens, ces derniers expliquant perdre plusieurs heures chaque semaine à appeler les médecins pour trouver des alternatives.

La libéralisation accentue la colère. Les médicaments en vente sans ordonnance, achetés en ligne, viennent dérégler le marché. "Un médicament, ce n’est pas un bonbon. Ce doit être délivré avec un conseil, une posologie. Ça ouvre la voie à des déviances. Certains, à qui certains comprimés ne conviendraient pas, ont la possibilité de s’en procurer", déclare le pharmacien.

 

Après les déserts médicaux, les déserts pharmaceutiques ?

Depuis deux ans, Renaud Chancel recherche quatre pharmaciens pour travailler dans son officine... en vain. Pour répondre à la demande, il cumule les semaines de soixante-dix heures. Claire-Marie Fabert le constate, elle aussi. Il y a de moins en moins de préparateurs en pharmacie et de pharmaciens.

En France, environ deux officines par semaine mettent la clé sous la porte. 300 établissements ont fermé l’an dernier dans le pays. En Creuse, on déplore onze fermetures en huit ans. En Haute-Vienne, quatre pharmacies ont fermé en trois ans.

C’est une accumulation de beaucoup de problèmes : une incapacité de mener à bien tout ce qu’on nous demande, avec la difficulté de trouver des pharmaciens, cumulé à la baisse des prix, la non-révision des honoraires, la libéralisation des médicaments. On arrive à bout d’un système qui ne peut plus perdurer dans le temps. Beaucoup de mes confrères à Brive ont des difficultés de trésorerie.

Renaud Chancel

Pharmacien à Brive-la-Gaillarde

 

Claire-Marie Fabert est optimiste : "je crois en l’avenir de notre métier et je pense que si on nous donne les moyens, on pourra survivre". Mais, elle espère, en plus du milliard d’euros supplémentaire demandé par les syndicats pour leur profession, une aide financière spécifique aux pharmacies rurales pour les maintenir à flot.

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