Limousin : les prisons sous confinement sont-elles réellement protégées du Coronavirus ?

Le centre de détention d'Uzerche et les maisons d'arrêt de Limoges, Guéret et Tulle sont désormais interdits à toute visite. Les surveillants sont conscients que désormais, ils sont, avec le personnel médical et de restauration externe, vecteurs de contamination, et ils se disent non protégés.

© André Abalo - France Télévisions
La prison est bien sûr un huis-clos très exposé au risque de contamination. Depuis le mercredi 18 mars, les parloirs ont été suspendus par le Ministère de la Justice. Plus personne ne peut entrer dans les établissements pénitentiaires, à part les surveillants bien sûr, le personnel de restauration - quand il est externalisé - et le personnel médical. La Garde des Sceaux, Nicole Belloubet, est en relation chaque jour avec l'administration pénitentiaire. Elle a annoncé une livraison de 100.000 masques dans les jours à venir. Mais quelle est réellement la situation sur le terrain ?

Au centre de détention d'Uzerche, qui héberge les détenus de longues peines entre deux ans et la perpétuité, comme à la maison d'arrêt de Limoges, les surveillants n'ont ni masque, ni gel hydroalcoolique pour les mains. Quand ils en ont, c'est leur propre gel. Depuis des semaines ils ne serrent plus la main. Mais avec le renforcement des mesures sanitaires, ils n'ont pas vraiment vu la différence.

Les surveillants pénitentiaires sont conscients que si le covid-19 entre, ce sera vraisemblablement par eux. Ils sont inquiets. Dimitry Frère, surveillant pénitentiaire Syndicat UFAP-UNSA Justice, souligne
 

On fait très attention, mais ce n'est pas normal qu'on soit sous-équipé. Deux de nos collègues avaient des symptômes grippaux, l'un est passé par l'hôpital en observation, l'autre a été mis en quarantaine, mais ni l'un ni l'autre n'étaient positifs, tout est rentré dans l'ordre depuis. Mais pour combien de temps ? Nous sommes très inquiets.


Pour la Direction Interrégionale des Services Pénitentiaires, le gel hydroalcoolique est mis à disposition en l'absence de points d'eau, comme le précise Alain Pompigne, Directeur de la DISP
 

Tous les vestiaires des établissements sont équipés de lavabo, les surveillants se lavent systématiquement les mains à leur arrivée avec du savon liquide et tout au long de la journée. On nous a également fait savoir que la solution hydroalcoolique restait moins efficace que de se savonner consciencieusement les mains.


À la maison d'arrêt de Tulle, c'est l'Hôpital de Tulle qui a fourni le gel aux 24 surveillants. Des masques, ils en avaient. La Direction a mis des gants et des rouleaux de papiers à disposition. "Elle a fait ce qu'elle a pu" souligne Christophe Goulmy, surveillant brigadier Syndicat UFAP - UNSA Justice.
 

"mais il faut être réaliste, on s'attend à l'avoir avec le risque de le transmettre tôt ou tard."


Si à la maison d'arrêt de Tulle, la cuisine est assurée par deux détenus en interne, avec livraison chaque jour des produits commandés, ce n'est pas le cas du centre de détention d'Uzerche, où l'ensemble de la restauration est assurée par Sodexo.

Dimitry Frère, surveillant pénitentiaire Syndicat UFAP-UNSA Justice, s'inquiète pour les jours à venir :
 

Depuis la suspension des parloirs, il n'y a que nous, surveillants, le personnel médical et le personnel de cette société de restauration qui rentrons. Mais au final avec des gestes barrière aléatoires. On ne se fait aucune illusion, on va finir par être concernés. Et là, que se passera t-il ?
 

Des détenus compréhensifs... pour l'instant


La suspension des parloirs dans tous les établissements pénitentiaires et des unités de vie familiales pour le centre de détention d'Uzerche est plutôt bien acceptée par les détenus, précise Fatima Benyoussa, Surveillante pénitentiaire Syndicat CGT à la maison d'arrêt de Limoges
 

"On a pris le temps de leur expliquer que c'était pour le bien collectif et pour leur famille aussi. Le risque d'être contaminé est là et le quotidien sera bien plus compliqué encore si des mesures d'isolement doivent être prises."


Ateliers, cours, formations, salle de gym... Toutes ces activités n'existent plus. Les détenus gardent seulement une liberté d'aller et venir dans la prison pendant les horaires habituels. Comme les douches, la promenade extérieure se fait par groupe de 5 ou de 10, et là c'est par alternance. Le temps de faire passer tout le monde, la journée est passée.

La surpopulation carcérale n'arrange rien bien évidemment. Si au centre de détention d'Uzerche (550 détenus pour une capacité d'accueil de 580), les détenus sont seuls par cellule compte-tenu des peines qu'ils ont à purger, voire deux à leur demande, ils sont forcément deux par cellule à la maison d'arrêt de Tulle (80 détenus pour une capacité d'accueil de 45 à 47) voire trois comme à la maison d'arrêt de Limoges (134 détenus pour 58 places, 20 cellules triplées). À Guéret, la plus petite maison d'arrêt de France, ils sont seuls dans leur cellule, ils sont entre 40 et 50.

L’Association pour la défense des droits des détenus a réclamé la libération des détenus en fin de peine et de ceux qui sont en détention provisoire. De même, la contrôleure des prisons, Adeline Hazan, a appelé à réduire le nombre de détenus dans les maisons d'arrêt surpeuplées, en réduisant la population pénale, notamment en aménageant des peines de courtes durées. Les juges d'application des peines de Limoges, Tulle, Brive et Guéret portent une attention toute particulière en ce moment à ces demandes d'aménagement de peine.
 

Une situation susceptible de se tendre


La rupture de liens avec les familles va forcément créer de la nervosité. Avec la fin des parloirs, c'est aussi toute la problématique de consommation de stupéfiants qui se renforce. Les complices projettent des colis par-dessus les murs mais sont vite repérés. Les surveillants savent qu'ils auront à gérer des détenus en situation de manque.

Les relations avec leurs avocats sont également plus rares même si elles sont possibles. Avec la grève historique de la profession ces dernières semaines, ils ne les voyaient déjà plus beaucoup. Ils sont donc moins informés sur l'état de leur dossier, d'autant que les audiences de comparution sont différées. Seules les comparutions immédiates ou les dossiers urgents sont traités. Ils se posent donc beaucoup de questions eux aussi sur la durée de ces mesures.
 

Des aumôniers également inquiets


Frédérique Dugas est aumônier protestant régional depuis trois ans. Elle coordonne l'ensemble des 28 aumôniers protestants de Nouvelle-Aquitaine. L'un d'eux est atteint du covid-19 et se trouve actuellement dans le coma à Pau. Eux aussi se disent très inquiets par l'arrêt de leurs visites auprès des détenus qu'ils suivent.
 

"Nous sommes les seuls à avoir l'autorisation d'aller en cellule. Ils savent que tout ce qu'ils nous disent ne sortira pas et notre démarche, complètement désintéressée, les touche. Nous recueillons leur détresse, leurs angoisses."


Les aumôniers protestants, musulmans, catholiques, témoins de Jeovah connaissent leurs détenus fragiles. Certains ont des pensées suicidaires. Frédérique Dugas poursuit :
 

"Nous les apaisons par notre écoute, nous les faisons parler, ils extériorisent leur anxiété, nous les rassurons, nous les encourageons à voir les choses différemment. Nous ne faisons jamais de prosélitisme en ce qui nous concerne, nous n'avançons pas avec notre étiquette religieuse. Nous nous attachons à ne véhiculer que de la bienveillance, avec des pensées portées sur l'humanité. Pour nous, l'acte n'est pas assimilable à la personne. La rupture de tous ces contacts nous préoccupe beaucoup."


Des solutions sont à l'étude avec la Fédération Protestante de France. Le contact par téléphone va être proposé à la DISP (Direction interrégionale des services pénitentiaires), en sachant que les cellules sont désormais équipées de téléphone fixe mais pour seulement des destinataires au préalable identifiés. Quant au courrier, si les aumôniers peuvent écrire aux détenus, ces derniers ne peuvent leur répondre qu'en passant par la boite postale de l'aumônerie, ouverte dans les établissements pénitentiaires. Sauf qu'avec l'interdiction d'accès, cette relation n'est plus possible. Il faut rappeler qu'une relation personnelle hors les murs est interdite entre un détenu et un aumônier.
 
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
coronavirus/covid-19 santé société prison justice