À Poitiers, le CHU contraint d'annuler ou de reporter des interventions chirurgicales planifiées faute de personnel

Confrontées à une pénurie d'infirmières et de médecins anesthésistes en bloc opératoire, les équipes chirurgicales du CHU de Poitiers disent avoir dû déprogrammer plusieurs dizaines d'interventions planifiées non urgentes depuis la mi-avril. Le personnel médical se dit "abasourdi".

"On n'a fait que ça cette semaine : appeler pour annuler des patients en chirurgie", lance, à la mi-avril, une infirmière du CHU de Poitiers sous couvert d'anonymat. Après l'annonce par la direction, le mois dernier, d'un manque de personnel de bloc opératoire, les différents services de chirurgie se retrouvent à devoir déprogrammer une partie des interventions planifiées.

Selon un chirurgien qui, lui aussi, a requis l'anonymat, "ça représente, en moyenne, 50 % de déprogrammation d'opérations planifiées". Il se dit "abasourdi". "Les équipes accusent le choc", ajoute-t-il.

Comme lui, dans les services de chirurgie, la situation choque au point que des équipes médicales choisissent à présent de prendre la parole. Selon ce chirurgien, le nombre de patients déprogrammés depuis la mi-avril se chiffrerait ainsi en dizaines, soit, selon les termes modérés d'un autre chirurgien qui témoigne lui aussi sous couvert d'anonymat, "une déprogrammation très importante de patients".

Dans un échange de courriel auquel France 3 Poitou-Charentes a eu accès, le médecin confirme que "nous n'avons plus assez de personnel de bloc, aussi, à partir du 24 avril, nous avons une salle (d'opération, NDLR) en moins chaque jour", ce qui, explique-t-il, implique de "déprogrammer".

L'infirmière dresse ce même constat : "Il nous manque des infirmières de bloc et parfois même, des anesthésistes. Sans eux, on ne peut pas opérer". Les équipes expliquent devoir "une nouvelle fois s'adapter."

La seule chose dont la direction a peur, c'est que nous parlions. Ils nous brandissent le devoir de réserve, mais on ne peut plus soigner ! Si les soignants ne disent rien, qu'est-ce qui nous reste ?

Une infirmière, sous couvert d'anonymat

CHU de Poitiers

Dans certains services, le nombre de salles d'opération disponibles se réduirait ainsi à un niveau historiquement bas.

"Jusqu'à présent, on avait trois salles du lundi au mercredi et quatre du jeudi au vendredi. Depuis le 24 avril, on est tombé à une salle du lundi au mercredi et à 2 salles du jeudi au vendredi", indique, fin avril, un membre d'une équipe de chirurgie.

La direction du CHU de Poitiers se dit consciente du manque de personnel de bloc, mais réfute le chiffre de 50 % de déprogrammation en moyenne dans les différents services de chirurgie. Elle parle de "désinformation", sans être pour autant en capacité de fournir des données chiffrées quant au nombre d'interventions chirurgicales effectivement déprogrammées depuis la mi-avril, par manque de personnel.

On a restreint le programme des plages d'opération par manque de médecins et d'infirmiers de bloc, mais non, on ne passe notre temps à annuler !

La direction du CHU de Poitiers

La direction reconnaît être confrontée à "une situation assez difficile" pour laquelle il est "très difficile de faire des projections sur l'activité".

Elle précise qu'il "peut y avoir des annulations ou des reports sur des situations particulières". "On a restreint le programme des plages d'opération par manque de médecins et d'infirmiers de bloc, mais non, on ne passe notre temps à annuler ! On restreint, mais on ne déprogramme pas comme on a dû le faire pendant la période Covid par exemple."

La direction de l'hôpital estime ainsi que, fin avril, le taux d'occupation des salles de bloc s'élevait à 85 %, toutes salles confondues, en incluant les sites de Montmorillon et de Châtellerault.

Les urgences priorisées

"La seule chose dont la direction a peur, c'est que nous parlions, reprend l'infirmière. Ils nous brandissent le devoir de réserve ou le secret professionnel, mais là, on ne peut plus soigner les gens ! Si les soignants ne disent rien, qu'est-ce qui nous reste ?"

Les patients atteints de cancer sont priorisés, mais il n'y a quasiment plus aucune place disponible hors cancérologie.

Un chirurgien du CHU de Poitiers

Sous couvert d'anonymat

Certains patients en seraient ainsi "à leur sixième annulation d'opération", toujours selon cette infirmière. "Les patients ne comprennent pas. Nous, au bout du fil, on se fait engueuler."

Les équipes expliquent que "les patients atteints de cancer sont priorisés" sur les autres. Ainsi, selon un autre chirurgien, sur le programme de la semaine du "8 mai" de l'une des salles, "quasiment plus aucune place [n'est] disponible hors cancérologie".

Dans une adresse à ses collègues, il indique : "Il nous faut revoir absolument la programmation (...) et y programmer uniquement des patients "semi-urgents"". Il indique ainsi à ses confrères : "préparez vos dossiers".

Il convient que la situation actuelle "laisse peu de places pour les autres activités. Aussi, nous allons devoir partager le temps opératoire restant et, ce n'est pas beaucoup". Les équipes s'inquiètent, qu'à terme, certaines opérations non prioritaires, comme la vésicule biliaire, le deviennent, en raison d'une inflammation devenue trop importante, et doivent alors être opérées en urgence.

L'infirmière observe l'hôpital public arriver à un point qu'elle disait redouter jusque-là : "On transfère au privé", juge-t-elle.

"On nous demande maintenant d'arrêter de prendre des rendez-vous pour de petites interventions non urgentes. On nous dit de renvoyer les patients vers les cliniques privées. Donc, il n'y aura que ceux qui ont les moyens d'aller dans le privé qui pourront se faire soigner en temps et en heure. Les autres attendront qu'une place se libère au CHU. Mais quand ?", s'interroge l'infirmière.

Le constat conduit un autre chirurgien à s'interroger "sur la politique de recrutement et de façon plus générale sur le fonctionnement de l'hôpital".

Un "problème de politique global"

La secrétaire générale de la CGT du CHU, Karine Rousseau-Cingal, confirme la pénurie de personnel au bloc opératoire et l'évalue à "plus d'une dizaine d'infirmiers de bloc manquants pour que ça fonctionne bien". Puis, elle précise : "En plus du manque de médecins anesthésistes".

Beaucoup d'infirmiers de bloc opératoire finissent en burn-out ou par démissionner parce qu'ils se sentent en danger.

Karine Rousseau-Cingal

Secrétaire générale CGT CHU de Poitiers

Pour le syndicat, la pénurie actuelle s'inscrit dans un contexte plus large de manque de personnel hospitalier lié à des difficultés de recrutement. L'un des blocs opératoires des Urgences du CHU de Poitiers est ainsi fermé depuis des mois pour cette raison.

"C'est un problème de politique global, poursuit Karine Rousseau-Cingal. Les infirmiers de bloc ont une formation à bac+5, ils font parfois des astreintes de 12 à 17 heures d'affilée avec parfois des interventions toute la nuit et on attend d'eux qu'ils reprennent le travail normalement le lendemain. Beaucoup finissent en burn-out ou par démissionner parce qu'ils se sentent en danger."

Nous faisons face à un très grave problème qui devient un problème de santé publique.

Un chirurgien du CHU de Poitiers

Sous couvert d'anonymat

L'un des chirurgiens qui s'exprime de façon anonyme ne cache pas sa colère face aux déprogrammations. "D'un côté, la direction reproche à ses chirurgiens de ne pas réaliser suffisamment de chiffre d'affaires, de l'autre elle nous annule des dizaines d'interventions."

Son incompréhension est d'autant plus palpable qu'il rappelle que les annulations actuelles se font dans un contexte où le volume d'opérations programmées serait, selon son estimation, déjà "en baisse de 30 % par rapport à l'année 2019" (soit la période d'avant-Covid).

Un autre chirurgien appuie un peu plus fort et parle clairement d'un "très grave problème qui devient un problème de santé publique".

La situation semble appelée à s'inscrire dans la durée. Selon l'un des chirurgiens interrogés, les équipes ont récemment appris de leur direction que le fonctionnement actuel devrait se poursuivre "en mode dégradé jusqu'en septembre".

Sollicitée à plusieurs reprises, la représentation des usagers du CHU de Poitiers n'a pas donné suite à nos demandes d'interview sur ce sujet.