Qui a donné l'ordre de bombarder les militaires français à Bouaké en Côte d’Ivoire en 2004 ?

La cour d'assises de Paris examine à partir de ce lundi l'affaire du bombardement de Bouaké en Côte d'Ivoire qui remonte à 2004. Dans ce raid de l'armée ivoirienne sur un camp militaire francais, neuf soldats de Poitiers et Angoulême avaient été tués.

© France Télévisions

Repoussé à de multiples reprises, le procès du bombardement du camp militaire français de Bouaké (Côte d’Ivoire) en 2004, se tient à partir de ce lundi 29 mars devant la cour d'assises de Paris.

Neuf soldats de Poitiers et d'Angoulême et un civil américain avaient perdu dans vie dans cette attaque qui avait aussi blessé une trentaine de militaires.
Dans le box, il n'y aura aucun des quatre auteurs présumés de ce raid de l'armée ivoirienne sur un camp militaire français. Trois hommes sont jugés par défaut.

Qui a donné l'ordre de bombarder les militaires français ? 

Qui a donné l'ordre de frapper les militaires français à coup de roquettes ? S'agit-il d'une bavure ou d'un complot ?

Malgré 14 années d'instruction, ce drame reste une énigme.
Quatre témoins, cités par les avocats des victimes et de leurs familles, sont très attendus dans ce procès. Dominique de Villepin, Michel Barnier, Michèle Alliot-Marie, Jean-Pierre Raffarin, ces quatre serviteurs de l'Etat étaient en poste au moment des faits.

Selon les parties civiles, la France aurait laissé s'échapper les pilotes des avions de chasse responsables de l'attaque.
Les familles des victimes observent que les grands absents de ce procès, ce sont les pilotes biélorusses et co-pilotes ivoiriens. Ils ont bien été identifiés, mais n'ont jamais été interrogés par la justice. Poursuivis pour assassinats, l'un des co-pilotes est mort, les autres sont toujours en cavale.

Des personnages politiques absents au procès

Parmi les personnalités appelées à témoigner, Dominique de Villepin a fait savoir qu'il ne viendrait pas au procès.

Michel Barnier, ministre des affaires étrangères et Michèle Alliot- Marie, ministre de la défense en 2004, ont indiqué qu'ils se tenaient à la disposition de la justice, c'est aussi le cas de Jean-Pierre Raffarin, premier ministre à l'époque du bombardement de Bouaké.

Le témoignage d'une famille des victimes

Qui a donné l'ordre ? La France a-t-elle sa part de responsabilité ? Autant de questions que se posent en tous cas les familles des victimes qui attendent beaucoup de ce procès fleuve. Parmi les 47 parties civiles, la famille Capdeville a accepté de témoigner sur ce drame qui a fait basculer sa vie dans un véritable cauchemar.

Philippe Capdeville était en poste sur le camp militaire français installé au collège Descartes de Bouaké et bombardé le 6 novembre 2004.
Philippe Capdeville était en poste sur le camp militaire français installé au collège Descartes de Bouaké et bombardé le 6 novembre 2004. © France Télévisions

Elisabeth et Alexia Capdeville, l'épouse et la fille de l'adjudant-chef, Philippe Capdeville partagent leur désarroi  des victimes de Bouaké

Nous espérons des révélations surtout de la part des témoins, nous espérons que la vérité jaillisse tout au long du procès.

 

Elisabeth Capdeville, épouse de l'adjudant-chef Philippe Capdeville

Elisabeth et Alexia Capdeville, l'épouse et la fille de l'adjudant-chef, Philippe Capdeville.
Elisabeth et Alexia Capdeville, l'épouse et la fille de l'adjudant-chef, Philippe Capdeville. © France Télévisions

 

Je ne veux pas avoir de regret et je veux arriver à tout comprendre. C'est le procès de notre vie.

Alexia Capdeville Fille de l'adjudant-chef Philippe Capdeville

Les familles des victimes pointent notamment du doigt des zones d'ombre dans cette affaire. Elles s'interrogent sur le rôle des membres d'équipage des avions de chasse qui avaient été arrêtés après l'attaque avant d'être relâchés. Ces parties civiles soulignent que les faits se sont déroulés dans un contexte de guerre civile ivoirienne. 

La famille Capdeville et leur avocate ont fait part de leurs inquiétudes quelques jours avant le procès, elles souhaitent entendre les explications des ministres français de l'époque. Selon leur avocat, ces personnalités étaient forcément au courant de ce qui s'est réellement passé le 6 novembre 2004 lorsque deux avions de l'armée de Laurent Gbagbo, alors président, bombardent les soldats français de la force Licorne.

C'est une crise majeure sur le plan politique. Je ne doute pas que les ministres étaient eux-mêmes au courant. Ils savent très bien et ils doivent se souvenir quitte à nous dire, on n'a pas fait notre travail ou on a fait une erreur, pourquoi pas tout est possible. Il faut une réponse, parce que dire, ce n'est pas moi qui ai traité le dossier, ce n'est pas acceptable et pour les victimes, c'est presque insultant.

Patricia Coutand  Avocate de la famille Capdeville

Le ministère du Togo a alerté Paris mais les ministères n'ont pas répondu

Le procès va durer trois semaines, mais dès ce lundi les avocats des parties civiles ont averti qu'il y avait eu des comportements troublants de la part du gouvernement français.

Pour moi, la seule véritable question, c'est qui sont les commanditaires ? On peut considérer que les pilotes sont connus, en tous cas, l'instruction qui a réuni près de 15.000 pages a été assez complète sur cet aspect là. Je considère que ceux qui ont financé l'entrée de ces avions de chasse du bloc de l'est, qui ont financé l'arrivée des pilotes mais aussi du personnel de maintenance et bien, on peut penser que celui qui finance est celui qui est donneur d'ordre. On sait qu'ils proviennent de l'Etat ivoirien mais il n'y a pas eu d'ouverture pour chef de mercenariat dans cette enquête, c'était une piste pour approcher de la vérité. Nous sommes aujourd'hui dans l'inconnu.

 

Maître Lionel Béthume De Moro, avocat des parties civiles

Maître Lionel Béthume indique qu'il attend du témoignage des ministres de l'époque et de Jean-Pierre Raffarin qui était premier ministre en particulier, de connaître, quel était le contexte à Paris. Dix jours après le bombardement, le ministre de l’intérieur du Togo a appelé Paris en disant, "nous venons d’arrêter à la frontière Togo Ghanéenne, un bus avec huit ou neuf personnes qui se prétendent ouvriers agricoles mais qui pourraitent vous intéresser. On apprend qu’à l’intérieur du bus il y avait un des accusés biélo-russe qui sera aujourd’hui absent. Le ministère du Togo a alerté Paris par plusieurs canaux : ministère de la défense, ministère de l’intérieur mais aussi ministère des affaires étrangères malheureusement aucun de ces trois canaux n’a répondu présent, c’est la question qu’on va poser au ministre". Il ajoute "pour quelle raison les canaux n'ont-ils pas répondu présents, est-ce volontaire ? Est-ce une incurie ? Dans les deux cas, c’est très douloureux pour les familles".

Reportage d'Anastasia Nicolas, Antoine Morel et Christophe Pougeas

 

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