Violences faites aux enfants : " le pic d'appels du mercredi après-midi a disparu " depuis le confinement

Depuis la mi-mars, le nombre de signalements pour enfants en danger reste stable en Aquitaine. Associations et acteurs sociaux craignent que les victimes, confinées avec leurs agresseurs, n'aient pas les moyens de demander de l'aide. Tous se préparent à un pic d'alertes à la sortie du confinement.
© MK - France 3 Aquitaine

Si vous êtes victime ou témoin d'actes de violence envers un enfant, appelez le 17 pour une intervention immédiate des forces de l'ordre, ou le 119, le service national d'accueil téléphonique pour l'enfance en danger.

Un nombre d'appels au 119 en hausse de 20 %. Le chiffre, particulièrement inquiétant, a été donné par le secrétaire d'Etat à la protection de l'enfance Adrien Taquet. Il concerne les appels effectués vers la ligne téléphonique Allo enfance en danger depuis l'ensemble du territoire national. 
 

"Les violences sexuelles sont silencieuses"

Basée en Ile-de-France, l'association l'enfant Bleu recueille des signalements de toute la France. "Il y a une augmentation, mais elle est difficile à chiffrer à ce stade, explique Isabelle Debré, la présidente de l'association. Elle note surtout que la nature des signalements a changé depuis le 16 mars

"Nous avons beaucoup de voisins, de membres de la famille éloignée, des copains de la victime, qui appellent pour des violences physiques et psychologiques. " 


Une vigilance que la militante relie à la campagne de l'Unicef #Entendonsleurcris, appelant tous les témoins de violence à se manifester.
 


"En revanche, les violences sexuelles, qui étaient le plus souvent dénoncées par l'autre parent ne sont plus signalées. Elles sont silencieuses", déplore Isabelle Debré. Confinées avec l'agresseur, incapables de s'isoler pour téléphoner, les victimes se retrouvent dans l'incapacité d'alerter sur leur situation. 
 

Violence à huis clos

Cette cohabitation forcée et ininterrompue entre victimes et agresseurs, c'est la hantise des associations de protection de l'enfance. Elle pourrait expliquer pourquoi, en Gironde, dans le Lot-et-Garonne, ou encore dans les Pyrénées-Atlantiques, alors que tous les indicateurs sont dans le rouge, le nombre de signalements n'augmente pas.

 

Nous savons que les enfants sont parfois coincés dans des huis clos très violents.
Annie Gourgue, présidente de l'association La Mouette


"Sur le volet de la maltraitance des enfants, les gendarmes et la police ne nous signalent pas un nombre d'interventions plus important qu'auparavant", note Annie Gourgue, présidente de l'association La Mouette, qui œuvre à la protection de l'enfance à Agen, dans le Lot-et-Garonne.

"Nous sommes très inquiets. Nous savons que les enfants sont parfois coincés dans des huis clos très violents, sans possibilité de s'isoler et d'appeler pour dénoncer les violences". 
 

"Les enfants ne peuvent pas appeler"

"Contrairement aux faits de violence conjugale, nous n'avons pas vu d'augmentation des signalements, confirme Cécile Gensac, procureure de la République de Pau, dans les Pyrénées-Atlantiques. 
Nous restons saisis de divers signalements et nous réagissons comme d'habitude, en lien avec la Crip, la cellule de recueil des informations préoccupantes, mise en place par le département. 

En Gironde, "c'est le pic d'appel du mercredi après-midi" qui a disparu, note Emmanuelle Ajon, la vice-présidente du Conseil départemental de la Gironde, en charge de la protection de l'enfance. "Les enfants ne sont plus jamais seuls à la maison, ils ne peuvent pas appeler".
 

Les enfants n'ont presque plus de lien avec les enseignants ou les ATSEM (agent territorial spécialisé des écoles maternelles). J'ai peur que les alertes n'arrivent pas.
Emmanuel Ajon, vice-présidente du Conseil départemental de la Gironde


"Une maman m'a raconté ses accès de colère"

Les conditions du confinement peuvent parfois exacerber les tensions déjà existantes. Confinés dans des appartements exigus, sans accès à l'extérieur, ni parfois d'accès à Internet, certains enfants sont sous tension. 
" Si en plus, la télé tourne en boucle, ils sont en exposés à des informations très anxiogènes toute la journée. Forcément, pour eux cela devient difficile, ils peuvent être plus agités qu'à l'accoutumée", avance Annie Gourgue. 

Mardi matin, la présidente de l'association agenaise La Mouette a reçu l'appel d'une mère qui reconnaissait être dépassée par la situation. "On venait d'apprendre que le confinement allait durer encore un mois supplémentaire. 
Elle me disait qu'elle n'en pouvait plus, qu'elle n'arrivait pas à suivre pour les devoirs, qu'elle avait des accès de colère… elle paraissait vraiment excédée".


Ces parents "à bout" ne sont pas nombreux à appeler à l'aide. Pour ces familles qui se signalent, comme pour celles qui sont déjà identifiées, l'association, joignable 24 heures sur 24, a mis en place un suivi particulier. 
 

Des services toujours opérationnels

A Pau, la procureure Cécile Gensac estime recevoir en moyenne une petite dizaine de signalements chaque semaine concernant des cas relevant d'une urgence absolue. Un chiffre qui reste stable malgré le confinement.
 
La procureure de Pau Cécile Gensac
La procureure de Pau Cécile Gensac © France 3 Aquitaine

Car si certains services tournent au ralenti, ce n'est pas le cas des Crip qui poursuivent leur mission pendant le confinement. En cas d'urgence absolue, les forces de l'ordre, les services sociaux, et la justice continuent d'intervenir dans de très brefs délais pour mettre les enfants hors de danger. 
 

Sortie difficile

Malgré tout, les acteurs savent que la sortie du confinement sera douloureuse. A tous ces motifs d'inquiétude vient aussi s'ajouter l'augmentation des violences faites aux femmes. En Gironde, si le nombre de plaintes n'a pas augmenté, le nombre d'interventions pour des violences intrafamiliales est en hausse de plus de 20% en zones police et gendarmerie. Ce qui implique tacitement une augmentation du nombre d'enfants violentés, à minima psychologiquement. 

"Je ne suis pas Madame Irma, mais on peut craindre de voir remonter un certain nombre de situations une fois que les enfants retourneront à l'école, reconnaît Cécile Gensac. 

J'espère que cela ne sera pas le cas, je compte sur la vigilance des voisins, des proches, des médecins (…) pour effectuer des signalements au plus vite. 
Je tiens aussi à saluer le travail de l'Education nationale, avec des enseignants qui vérifient régulièrement si les enfants vont bien pendant cette période 
", poursuit la procureure.
 

Préparer la période post confinement

"C'est vrai que nous appréhendons un pic de signalements à la sortie du confinement, abonde Emmanuelle Ajon. Les services du département réfléchissent déjà à un redéploiement de leurs effectifs afin de grossir les équipes en charges des enquêtes.

Du côté de L'enfant Bleu, dans l'anticipation d'un grand nombre de demandes d'aide à la sortie du confinement, un fonds de soutien a été créé afin de récolter des dons et de pouvoir répondre aux demandes. 

 

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
violence société famille