Intégralement tatoué, et professeur des écoles : "En classe, il n’y a jamais eu aucun souci"

Réputé comme étant l’homme le plus tatoué de France, "Freakyhoody" a la peau quasi-entièrement couverte d'encre. Mais contrairement à ce que semblent craindre certains parents, il n’est ni un monstre, ni un démon sorti droit des enfers : Sylvain est professeur en Essonne.

Mains, visage, yeux, langue, organes génitaux… Le corps de Freakyhoody est presque entièrement tatoué.
Mains, visage, yeux, langue, organes génitaux… Le corps de Freakyhoody est presque entièrement tatoué. © Pierre de Baudouin
Avec jusqu’ici près de 470 heures de séances de tattoo cumulées, sa peau est quasi-intégralement encrée. S’il est l’un des hommes les plus tatoués de France, Sylvain, alias Freakyhoody, est surtout professeur des écoles dans la vie de tous les jours. "Je suis instit depuis 12 ans, raconte le tatoué, qui occupe un poste spécial, en Zone d’intervention limitée (Zil). On m’appelle, et je remplace au pied levé des instituteurs dans le secteur de Palaiseau."

Alors que Le Parisien relayait ce weekend le témoignage d’une mère l’accusant de "faire peur aux enfants", lui se défend : "On ne m’adresse jamais de plaintes directement. C’est toujours très courageux, avec des lettres envoyées à l’inspection ou aux journaux... Et à chaque fois, ce sont des parents d’enfants que je n’ai pas en classe, mais qui m’ont croisé dans l’établissement. Et les adultes en question se moquent complètement de mes compétences, ils se scandalisent uniquement vis-à-vis de mon attrait."

En classe, au contraire, Sylvain affirme n’avoir jamais reçu aucune plainte, vis-à-vis de son look ou de son enseignement : "Il n’y a jamais eu aucun souci, je fais tout le temps mes preuves très rapidement, tout le monde me kiffe et ça se passe très bien."

Des lettres de plaintes envoyées par certains parents

L’année dernière, l’instituteur a toutefois été écarté pendant sept semaines par sa hiérarchie. "Sur les 70 enfants en petite section dans l’école, il en a suffi d’un pour que ça fasse tout un pataquès, raconte le professeur. Il a dit qu’il faisait des cauchemars après m’avoir vu dans un couloir. Je ne sais même pas à quoi ressemble le petit, mais l’inspectrice m’a mis au placard, pour se couvrir et ne plus avoir d’ennuis. On ne m’appelait plus. Puis il a été décidé, par compromis, que je ne remplacerai des professeurs plus qu’en primaire. Je ne trouve pas la décision correcte, mais ça m’arrangeait car je n’aime pas enseigner aux maternelles, donc je n’ai rien dit derrière. Le seul truc, c’est que de septembre à octobre 2019, j’ai été payé des clopinettes, j’étais dans le rouge tous les mois. Et être mis au placard, ça ne fait pas du bien psychologiquement. Tu es mis de côté."
Sylvain, alias Freakyhoody, est instituteur depuis 12 ans.
Sylvain, alias Freakyhoody, est instituteur depuis 12 ans. © Pierre de Baudouin
La situation a aussi eu des échos auprès de certains établissements. "Deux ou trois écoles ne veulent plus de moi, précise Sylvain. Et ce sont à chaque fois les mêmes raisons invoquées, toujours indirectement : ils pensent que je pourrais faire peur aux enfants, et ne veulent pas recevoir de lettres. Que ça vienne de parents, encore je peux comprendre, mais que ça vienne de directrices…"

L’instituteur défend qu’à l’école, "il n’y a aucune règle spécifique concernant l’aspect physique". "Il faut s’habiller de façon correcte, en évitant d’avoir des trous dans ses fringues par exemple… Pour la tenue, il faut juste ne pas afficher de signes religieux visibles, avance l’instituteur. C’est vrai qu’il faut être modélisant, mais il faut aussi prôner la différence et la liberté." Contactée à ce sujet, l’inspection académique de Versailles n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Je n’ai jamais cherché à m’ériger en porte-parole de la tolérance, c’est arrivé de fait.

Sylvain, de son côté, explique être conscient que son apparence "ne laisse pas indifférent" : "A la base, le tatouage est quelque chose de très égoïste : je trouve ça cool, et j’ai toujours fait ça pour moi. Je n’ai jamais cherché à m’ériger en porte-parole de la tolérance, c’est arrivé de fait. Je subis une discrimination que je m’attendais à subir. Mes tatoueurs m’avaient prévenu que le regard des gens allait changer quand on commence à faire les mains et le visage. Je m’en doutais bien, mais la passion a été plus forte. Quand tu es passionné, tu sais que tu vas le faire. Tu te regardes dans le miroir, et ça te manque ; il y a un truc qui ne va pas. Tu es poussé comme par un feu intérieur. C’est comme être amoureux."
Âgé de 35 ans, Sylvain a commencé à se faire tatouer peu après ses 27 ans.
Âgé de 35 ans, Sylvain a commencé à se faire tatouer peu après ses 27 ans. © Pierre de Baudouin
Âgé aujourd’hui de 35 ans, Sylvain était déjà professeur à l’époque de son premier tattoo, peu après ses 27 ans. "J’étais parti enseigner à Londres dans le cadre d’un programme d’échanges, et ça a été le déclic, raconte-t-il. Là-bas, tu peux être petit, noir, blanc, gros, avoir des dreads, le crâne rasé, des piercings, des tatouages… Personne ne va rien te dire. Il y a des mauvais côtés, mais au moins ils ne te jugent pas. Vu que j’avais déjà pensé à me faire tatouer, comme beaucoup dans notre génération, ça m’a ouvert les yeux. Et comme je ne fais pas les choses à moitié, j’ai pris rendez-vous direct." Bras, jambes… Sylvain se fait encrer toute les parties du corps dissimulables, jusqu’aux poignets et aux chevilles, avant d’enchaîner avec les mains et le cou.

57 000 euros de budget jusqu'ici : "Ce sont aussi des sacrifices sociaux et quotidiens"

"J’ai terminé ma première couche en trois ans et demi, se souvient l’instituteur. A ce moment-là, ça m’a apaisé d’un coup." Depuis, même les yeux et la langue ont été encrés. "Ce sont des procédures clairement invasives, donc je ne conseille pas aux gens de le faire, prévient-il. Pour les yeux, c’est interdit en France donc j’ai dû aller en Suisse. Et autant on se fait tatouer depuis 7 000 ans… Pour les yeux, ça n’existe que depuis 10 ans, donc on n’a aucun recul, c’est expérimental. Jusqu’ici tout s’est bien passé, heureusement, même s’il y a le risque potentiel de devenir aveugle. Mais comme pour le reste, il fallait que je le fasse. Pour la langue, elle avait triplé de volume et les injections d’encre brulaient : je ne pouvais plus parler ni ouvrir la bouche. Un an et demi après, ce n’est même pas encore complètement cicatrisé. Et un volume étrange est apparu sur la langue, donc je vais peut-être avoir un vieux cancer à 70 ans. Mais je ne regrette pas."

Cette passion représente aussi un budget important, avec près de 57 000 euros dépensés jusqu’ici : "Ce n’est pas tombé du ciel, c’est un vrai choix. Au début, sur les 1 700 euros que je gagnais en tant que prof, j’en dépensais 1 200 en tatouage. Je ne pars plus en vacances depuis 15 ans, je ne sors quasiment jamais, à part un ciné à quatre euros la place de temps en temps. Je n’ai pas de voiture. Ce sont aussi des sacrifices sociaux et quotidiens. Et j’ai vécu chez ma mère jusqu’à mes 33 ans, jusqu’à pouvoir dégager des revenus en plus."
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A côté de son poste d’instituteur, Sylvain mène en effet une "seconde vie artistique". Animation dans des conventions de tatouage, pubs, mannequinat… "J’ai aussi tourné dans des films et des séries, c’était un rêve depuis gamin, explique le tatoué. J’ai joué dans Profilage, dans Sense8, ou encore avec Matthieu Kassovitz dans le Bureau des légendes. C’est toujours des rôles de délinquant, de tatoueur, de bandit, mais je m’en fiche ! Je vis ma meilleure vie. J’ai rencontré JoeyStarr, Djibril Cissé, Seth Gueko… J’ai pu discuter avec Lana Wachowski, la coréalisatrice de Matrix, face à face pendant un quart d’heures…. Une idole."

La plupart des instits ne font que ce métier : ils vivent instits, ils mangent instits, ils se marient entre instits. C’est complètement déprimant.

"On m’a aussi démarché pour bosser en boîte, donc j’ai fait du go-go, sourit Sylvain. J’ai même appris à cracher du feu. Tout ça m’a permis d’avoir une deuxième vie où je m’amuse. La plupart des instits ne font que ce métier : ils vivent instits, ils mangent instits, ils se marient entre instits. C’est complètement déprimant."
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Pour ce qui est des plaintes provenant de certains parents, Sylvain conclut en soulignant l’importance, selon lui, du dialogue : "Ce type de réactions, c’est un peu le principe de la xénophobie : étymologiquement, c’est avoir peur de ce qu’on ne connait pas. L’habit ne fait pas le moine, et ma liberté commence là où s’arrête celle d’autrui… C’est très bateau, mais c’est vrai. Je fais ce que je veux de mon corps. Je comprends que certains puissent s’inquiéter de la réaction de leurs enfants, mais je les invite à venir me voir. Rien que pour parler de la pluie et du beau temps, et se rendre compte que je suis un être humain normal. Quand je commence à parler, ça détend tout de suite les gens. Je n’ai jamais fait de mal à personne. Quand je tombe sur une araignée chez moi, je prends un gobelet pour la mettre dehors."

Côté tatouages, Freakyhoody compte bien continuer encore longtemps. "Quand tu n’as plus de place, tu repasses sur ce que tu as déjà, tu ne vas pas t’inventer de la peau, ironise le tatoué. J’ai déjà commencé une deuxième couche. C’est davantage des formes géométriques, abstraites, on peut moins être précis dans les significations. Et c’est progressif. Je poursuivrai après avec trois ou quatre couches en tout…" L’instituteur prévoit de "finir tout noir à 80 ans", intégralement recouvert.
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