AP-HP : "Tous les ans des collègues partaient, j’ai fini par faire pareil" témoigne une infirmière

L’AP-HP recrute et déroule le tapis rouge pour rendre ses offres attractives. Pourtant, certains médecins s’inquiètent des difficultés de recrutement. D’autres, pour qui le quotidien est devenu inacceptablen démissionnent.  

Hôpital Saint-Louis à Paris ('Assistance Publique-Hôpitaux de Paris)
Hôpital Saint-Louis à Paris ('Assistance Publique-Hôpitaux de Paris) © Martin BUREAU / AFP
Avec ses 39 établissements et ses 100 000 professionnels, l'AP-HP (Assistance publique - Hôpitaux de Paris), est le plus gros employeur de personnel de santé en Île-de-France. Aujourd'hui, l'institution recrute et se lance dans une opération séduction et communique sur la diversité des métiers proposés, sa recherche de haut niveau, l'accès à l'enseignement, la formation et les évolutions de carrière, ou ses propositions de logements et hausses de salaires depuis les accords du Ségur de la santé.

Pourtant Anne-Claude Crémieux, Professeur en maladies infectieuses à l'hôpital Saint-Louis à Paris, interviewée par France Inter s'inquiète des problèmes de recrutement.  "Les personnels soignants se sont entièrement donnés pendant la première vague. L'idée d'avoir de nouveau un effort important à fournir entraîne une certaine fatalité, une certaine lassitude. Ce qu'on craint, ce sont les difficultés de recrutement. Aujourd'hui, il y a du personnel soignant qui s'en va de l'hôpital public par lassitude".

Une lassitude, un mal-être que d'autres soignants, infirmiers ou médecins, ne veulent pas vivre et qui ont fait le choix de démissionner.
 

"Pas étonnant que l’AP-HP connaisse des difficultés de recrutement"

Anne-Claire Rafflegeau, Infirmière

"J’ai été infirmière par vocation. J’ai adoré mon métier. En novembre dernier, je suis partie". Membre du collectif InterUrgences Anne-Claire Rafflegeau, infirmière, s’est mise en disponibilité de l’AP-HP après avoir travaillé 8 ans à l’hôpital Bicêtre (Val-de-Marne) et exerce aujourd’hui dans le privé. Elle témoigne de la difficulté de son quotidien. "Je n’ai plus supporté : le management qui est abusif, le manque d’évolution de carrière, les heures supplémentaires qui s’accumulent, les congés qu’on ne peut pas prendre, la manque de matériel, de lits, d’effectifs. A l’l’hôpital du Kremlin-Bicêtre où je travaillais, les patients des urgences sont soignés dans les couloirs", explique-t-elle.

"On est parfois passé à la limite de la catastrophe. Quand vous avez 30 patients déjà dans les couloirs et un flux continu qui arrive et que l’on est que 5 infirmiers et 1 ou 2 médecins. Comment pouvez-vous faire votre métier ? Aux urgences du  Kremlin-Bicêtre, les malades sont soignés dans les couloirs au vu et au su de tout le monde. C’est inadmissible et dangereux. Les patients sont en danger et nous aussi. S’il se passe quelque chose on peut aller au tribunal et perdre nos diplômes. Cela entraîne beaucoup de frustration et de culpabilité. On culpabilise de ne pas faire notre métier correctement. Et pire, au bout d’un moment on se déshumanise. On sait qu’une personne âgée pleure dans son coin ou qu’elle peut tomber de son brancard mais on a tellement de choses à faire qu'on l’oublie. Pour beaucoup de soignants, la corde a lâché. C’est trop tard malgré les accords de Ségur. Ce n’est même plus une question de salaire mais de dignité pour le patient et nous-même"

"L’AP-HP peut bien faire une opération de séduction pour recruter du personnel, le divorce est consommé", souffle-t-elle. Et de conclure : "Tous les ans des collègues partaient j’ai fini par faire pareil".

Lui aussi a démissionné de son poste de Chef des urgences de l’Hôpital Kremlin Bicêtre. Maurice Raphael dénonce une situation très spécifique à cet hôpital.
 

On est totalement au dehors des règles déontologiques

Maurice Raphael, Chef de service des urgences à l'Hôpital Bicêtre

"J’ai démissionné, définitivement après 10 ans passées à Bicêtre. Cela n’a pas toujours été difficile, il y a eu des moments constructifs. Mais depuis 5 ans, la situation s’est dégradée dans cette structure en particulier. Les patients sont examinés dans les couloirs, c’est inimaginable. Eventuellement contagieux et ils se contaminent les uns et autres. Pour les infirmières, c’est très compliqué de travailler. Pour nous, ça dérègle notre organisation. Car nous passons beaucoup de temps à leur trouver une place, environ 30 minutes par patient. Alors quand il y en a 20, cela fait 10 heures pris sur le temps à soigner. Cela fait des années que je dénonce tout cela, bien avant le covid. On ne doit pas mettre les patients en danger ni le personnel", s'indigne-t-il.

"Et cela ne choque personne. Moi je ne l'accepte plus. C’est épuisant. On ne peut pas avoir la conscience tranquille. On ne peut pas continuer à travailler comme cela. Il faut que des mesures fortes soient prises. Aux urgences de Bicêtre, nous n’arrivons pas à recruter. Sans parler des questions salariales. Il n’y pas non plus d’attractivité financière mais ce n’est pas la première raison de ma démission", témoigne Maurice Raphael.

Aïcha Accoun, secrétaire de la CGT à l'hôpital Saint-Antoine à Paris ne mâche pas ses mots non plus. Pour elle, la nouvelle organisation de travail mise en place par Martin Hirsch, le manque de reconnaissance et les salaires ne peuvent ni faciliter le recrutement, ni empêcher les départs. "A Saint-Antoine, il manque par exemple 70 postes d’infirmiers. La direction nous dit que ce sont des départs à la retraite ou des mutations mais les collègues nous disent qu’ils n’en peuvent plus après le covid. Ils nous parlent du manque de soutien, du mangement, des journées de travail de 12 heures, des congés remis en question, du manque de concertation, de la difficulté d'exercer son métier."
 

"Quand bien même y aurait-il des postes, qui en veut ? Personne !"

Arnaud Chiche, Fondateur Collectif santé en danger


Cette situation n’étonne pas Arnaud Chiche, anesthésiste-réanimateur fondateur du collectif Santé en danger. "Je suis très inquiet car je reçois des témoignages de soignants qui travaillent dans des hôpitaux où il y a des fuites, des infirmières libérales qui n’ont pas de gants, des soignants qui n’ont pas eu les augmentations prévues par le Ségur, des sages-femmes oubliées et j'en oublie", s'offusque-t-il. Quelle infirmière a envie d’aller travailler dans un EHPAD ? Quand bien même y aurait-il des postes, qui en veut ? Personne ! ", dénonce-t-il.

"Il faut une revalorisation salariale, plus d’effectifs, une autre organisation et surtout écouter les gens qui sont sur le terrain, pas uniquement le conseil scientifique. Les soignants ont une colère froide et structurée. La santé n’appartient pas au gouvernement, elle est un droit fondamental", tonne-t-il.

Le rapide succès de ce nouveau collectif qui regroupe à ce jour plus de 152 000 adhérents tous métiers de la santé confondus est pour son fondateur un signe de l'immense attente des personnels soignants pour continuer à exercer leur métier dans les structures hospitalières notamment.

 
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