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« A DAU, l’immersion en URSS est totale : on fait la queue pendant des heures pour se rendre compte qu’il n’y a rien »

Une des salles proposées au cœur du projet DAU, au Théâtre du Châtelet, lors d’une visite réservée à la presse le 23 janvier. / © Philippe LOPEZ / AFP
Une des salles proposées au cœur du projet DAU, au Théâtre du Châtelet, lors d’une visite réservée à la presse le 23 janvier. / © Philippe LOPEZ / AFP

Entre une ouverture retardée, de gros problèmes techniques, des visiteurs parfois déçus et même des accusations de management « despotique », « DAU » - projet artistique au budget XXL, censé faire plonger le public dans un monde dystopique inspiré de l'URSS - fait polémique à Paris.

Par PDB

Expérience artistique subtile sur la société soviétique et la surveillance généralisée, ou bien grosse farce exploitant l’un des plus grands drames politiques et humains du 20e siècle pour le spectacle ? Quelques jours après l’ouverture de « DAU » (à prononcer « Dao » ; une référence au prix Nobel russe Lev Landau), le projet – censé à la base être réparti entre le Théâtre du Châtelet, le Théâtre de la Ville et le Centre Pompidou – a en tout cas largement tourné au fiasco.

Pour comprendre l’échec, il faut déjà avoir en tête l’ambition mégalo de l’événement et donc l’attente démesurée qu’il a générée (40 000 visiteurs étaient initialement prévus avec la capacité totale des salles, sur trois semaines). Ouvert jusqu’au 17 février, « DAU » se résume à un mélange assez varié de projections cinématographiques, d’installations et de performances artistiques, dans une ambiance soviétique imaginaire, plus ou moins immersive.

Deux ans de tournage avec d’anciens membres du KGB

Une mise en scène imaginaire, mais pas tant que ça : son créateur, le Russe Ilya Khrzhanovsky, est un adepte du cinéma-réalité. Il y a 12 ans, le cinéaste s’est lancé dans un tournage assez fou étalé sur deux longues années : la reconstitution d’un institut scientifique en Ukraine avec 400 personnes vivant dans des conditions censées se rapprocher de celles de l’URSS, époque années 30 et années 60.

Au-delà du monde réuni spécialement pour occuper les différents rôles – avec à la fois des chercheurs, des prostituées, des prêtres, des néonazis, et d’ex-membres du KGB – la promotion autour de l’œuvre joue presque même sur un aspect morbide de « snuff movie », évoquant entre autres des scènes de sexe non simulées et de violences.

L’inauguration reportée au dernier moment

Partant avec 700 heures de rushes, le réalisateur en a tiré 13 films entre simili-docu et fiction, tous projetés à Paris pour « DAU ». Autant dire, donc, que le budget consacré est XXL, dépassant même plusieurs dizaines de millions d’euros selon les équipes du projet (précision importante : Khrzhanovsky bénéficie de l'aide d’un généreux mécène en Russie, du nom de Sergueï Adoniev, un riche homme d’affaires pionner de la 4G dans son pays).
Voilà pour ce qui est du projet. Ironie du sort, la réalité s’est révélée tout aussi dystopique et catastrophique que l’œuvre : le jeudi 24 janvier dernier, date prévue pour enfin présenter l’expérience au public, l’inauguration a été reportée à l’arrivée des premiers visiteurs. L’explication avancée est alors technique : le « DAU » n'a apparemment pas reçu à temps les autorisations nécessaires de la part de la préfecture, pour des questions de sécurité

Si mardi 29 janvier, l’espace installé dans le Théâtre du Châtelet était encore fermé au public, toujours dans l’attente d’une autorisation, celui placé dans le Théâtre de la Ville a finalement ouvert vendredi 25 janvier à 15 heures, soit un jour après l’ouverture fixée initialement.
 

« Une grosse escroquerie »

Critiqué par la presse, comme Libé qui parle d’« attraction foraine », le projet – dont les « visas »/tickets d’entrée vont de 35 à 150 euros selon la durée du parcours – semble également avoir suscité beaucoup de déception chez certains visiteurs. Queues interminables, désorganisation, salles fermées… Les témoignages sont nombreux sur Twitter.

« La part d’aléatoire fait partie du projet : il n’y a pas de programme défini »

« On a eu quelques cafouillages techniques, c’est vrai, concède Camille Guillé, qui s’occupe de la communication du projet. Mais il faut prendre en compte le fait, d’une part, que les deux théâtres sont en travaux, et d’autre part l’ampleur et le caractère inédit du projet dans son ensemble... C’est sûr, le vernis n’est pas là. Mais en même temps, ce n’est pas ce qu’on cherche, il y a une volonté de casser les codes. »

« Pour ce qui est du parcours, dans la même logique, la part d’aléatoire fait partie du projet : il n’y a pas de programme défini ni de rendez-vous précis, on peut aussi bien tomber sur une projection qu’un concerto de piano, explique Camille Guillé. D’où la déception et les réactions négatives que cela peut provoquer parfois, chez ceux qui n’ont pas réussi à assister à certaines performances. »

« Il n’y a pas de master plan, l’idée est justement que le spectateur ne soit pas guidé, résume enfin la responsable. Quand les visiteurs font la queue longtemps avant d’avoir accès à leur « visa » et enfin de pouvoir entrer dans ce nouveau territoire, je comprends qu’il puisse y avoir de la frustration mais ça fait aussi partie, d’une certaine façon, de l’expérience. »
 

Une ambiance de travail « digne d'une secte » et un management « despotique »

Mais le fiasco ne s’arrête pas à la seule expérience du public. Derrière le « DAU », nos confrères du Figaro révèle que l’ambiance de travail serait « digne d'une secte », avec un management « despotique », poussant même près de la moitié des Français embauchés dans l’équipe parisienne à partir. Une plainte, au moins, a même été déposée à l'Inspection du travail.

Et les organisateurs ont beau promettre d'offrir des « visas » de 6 heures aux visiteurs « n’ayant pu vivre l’expérience dans son intégralité, incluant le Théâtre du Châtelet », la polémique ne semble pas terminée à Paris, notamment d’une gestion apparemment très peu transparente des données personnelles du public. En octobre dernier, Berlin – autre ville censée accueillir l’œuvre – avait pour le coup totalement refusé de l’accueillir, pour raisons de sécurité.

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