Confinement : quand le télétravail fait souffrir

Emmanuelle est manager SEO. Depuis le confinement, elle travaille chez elle. / © DR
Emmanuelle est manager SEO. Depuis le confinement, elle travaille chez elle. / © DR

Conf call, vidéo conférence, skype, zoom... Ces mots habituellement réservés au monde de l’entreprise sont entrés à la maison avec le confinement. Nous serions près de 3,5 millions en télétravail. Pour 44 % d’entre nous il serait générateur de stress.

Par Emmanuelle Hunzinger

Depuis le confinement, les entreprises ont largement généralisé le télétravail, quand la nature de l’emploi le permet. Objectif : éviter la propagation du virus et la contamination des salariés tout en maintenant l’activité économique. Le Premier ministre Edouard Philippe a appelé, dimanche lors d'une conférence de presse, à la poursuite du télétravail après le 11 mai "dans toute la mesure du possible".

Le télétravail est rentré dans la vie de beaucoup de salariés. Sur les réseaux sociaux, une vidéo a fait le buzz. Réalisée  par l'humoriste Hugues Lavigne, elle fait sourire mais elle souligne les difficultés de travailler à la maison. Avec humour et bienveillance.
 

Selon un sondage réalisé auprès de 2 000 salariés français entre le 31 mars et le 8 avril par Opinion Way pour le cabinet Empreinte Humaine spécialisé dans les risques psycho-sociaux, 44 % des salariés français interrogés se sentent en situation de "détresse psychologique", et 18 % des télétravailleurs confinés présentent des signes de troubles mentaux sévères, anxieux, voire dépressifs. Premières victimes, les femmes. 22% d’entre elles déclarent souffrir de leurs conditions de télétravail contre 14% des hommes.

On ne connaît pas tous les effets, mais on voit qu'il y a des indicateurs alarmants

explique Christophe Nguyen, président d'Empreinte Humaine et psychologue du travail dans une interview donnée à France-Inter. "Aujourd'hui, les managers et les collaborateurs nous parlent d'hyper connexion, de surcharge de travail, de difficulté à concilier la vie professionnelle et personnelle. Il y a eu une urgence à mettre en place le télétravail. Les outils n'ont pas suivi parce qu'ils n'étaient pas prévus pour."

55% des gens ne peuvent pas s'isoler pour travailler

Surchage de travail, journée sans fin où se mêlent exigences professionnelles et tâches du quotidien. Claire, se dit "débordée". Attachée de presse, elle jongle entre les courses, ses 2 enfants, les devoirs, les repas et les appels téléphoniques de son boulot. "Je ne vais pas tenir très longtemps à ce rythme", alerte t-elle. Nicolas est salarié d'un grand groupe de télécommunication. Cet ingénieur a vu sa charge de travail considérablement augmenter. Il ploie sous le travail. Télé-réunions à longueur de journée. Sollicité en permanence, il a perdu le sommeil. 

Pour beaucoup, le télétravail est synonyme d'isolement et de stress. Une souffrance qui est liée aux conditions dans lesquelles s'exerce le travail. Selon le sondage, 45 % des salariés peuvent s’isoler toute la journée pour travailler. Pour les autres se mettre à l'abri est impossible. Il faut partager le salon avec son conjoint ou ses enfants. Environ 60 % travaillent dans leur salon, et 25 % dans une pièce qui n'est pas prévue pour le travail, comme une chambre. 25% des salariés qui vivent dans un logement de moins de 40 m² sont en une souffrance.

C'est le cas de Virginie, assistante dans une PME parisienne et mère d'une adolecente. Toutes les deux confinées dans un appartement parisien, elles doivent se partager l'ordinateur familial. " C'est la guerre. A qui occupera le salon en premier! Pas facile de se concentrer tout en entendant les bavardages de ma fille. Je ne peux quand même pas lui demander de rester dans sa chambre toute la journée! C'est très dur psychologiquement."

Jusqu’à présent, travailler chez soi était vécu comme une évolution positive du travail. Pas de pertes de temps dans les trajets, concentration, efficacité, et du temps libre gagné pour la famille ou des activités sportives ou culturelles. "Avant cette crise sanitaire, toutes les études le montrent, globalement les gens étaient favorables au télétravail. Les salariés et leurs supérieurs hiérachiques. " explique Emmanuel Abord de Chatillon, Professeur des Universités à l'IAE de Grenoble, Chaire Management et Santé au Travail.

"Dans la situation de confinement, les salariés en télétravail en souffrance ont le sentiment que leur job est amoindri. Pour un certain nombre d'entre eux, le télétravail a été mis en place, faute de mieux. Et ils sont ammenés à faire du télétravail sans avoir les bons outils, les bons logiciels, une bonne connection internet. Par ailleurs leur activité n’est pas adaptée au télétravail. Cela crée une frustration, le sentiment de "ne pas bien faire son travail" et accroît la pénibilité du travail", analyse Emmanuel Abord de Chatillon
 

Le télétravail, des réalités multiples

Il n' y a pas un télétravail mais des télétravail

Pour Emmanuel Abord de Chatillon, malgré ses chiffres, il faut rester prudent. "Les conditions logistiques du travail sont très différentes selon les catégories : le sexe, femme ou homme, cadres ou non, la taille du logement, famille nombreuses ou non, enfants en bas âge. ​​​Il n'y a pas d’homogénéité dans le télétravail. Certains cadres du tertiare sont plus habitués au télétravail et souffrent moins". 

Eric est ingénieur en télécommunication dans une grande entreprise de téléphonie. "Mon job consiste à tester des software 5G. Je travaille en binôme sur une plateforme de l’entreprise à laquelle on a accès à distance. On est tout le temps "en call" avec mon collègue. Je commence à 9 heures et finis à 19 heures. En fait, je travaille beaucoup plus, c’est du non-stop à part le repas de midi. On est beaucoup moins sollicité par des collègues pour aller boire un café. Il n’y a pas de conséquences sur la qualité de mon travail."

Même son de cloche pour Emmanuelle, mariée et mère de famille, Manager SEO dans une agence Web et Consultant SEO Senior en Freelance ( Search Engine Optimisation ) dans une entreprise de référencement en proche banlieue parisiene. Elle gère 4 collaborateurs. "Le télétravail n'a pas de conséquences sur la qualité et l'efficience de mon travail ou de mon équipe. Le stress ne vient pas du télétravail mais de la situation actuelle."

Trouver de nouvelles stratégies

"Chaque matin, j'organise un skype café," nous explique Emmanuelle. "On commence par parler de tout et de rien, de blaguer puis on fait le point sur notre travail. Cela permet de garder une cohésion d'équipe et de prendre la température." "Mais pour tenir, je me suis fixée des règles : yoga le matin et pause à midi. Je déjeune avec mon fils et mon mari".

Le télétravail c'est comme un Rubiks' Cube

D'autres, comme Erwan, père de deux enfants et gérant d'une entreprise audiovisuelle ont du s'adapter. "Avant, le vie de famille était organisée par rapport au travail, aujourd'hui c'est l'inverse. On adapte le télétravail à la vie familliale. Je travaille tôt le matin avant le réveil de mon fils et les devoirs à la maison. Fini les horaires de bureaux ! Je travaille dans les interstices de la vie quotidienne. La nuit, s'il le faut".

Repenser le travail

Les entreprises vont apprendre de cette crise

Pour l'universitaire, Emmanuel Abord de Chatillon qui mène actuellement une enquête sur le télétravail, c’est le moment de repenser notre organisation du travail, dans l'entreprise et en dehors de celle-ci. "Il faut repenser le travail, tout comme ses rapports avec la famille, ses ainés. Il faut se poser les bonnes questions. Qu'est-ce qui est important dans mon travail ? Comment le faire ? Que puis-je mettre en place ? Après cette crise, il y aura une vraie réfléxion à mener sur le travail." 

 

Plus d'infos sur l'enquête sur le télétravail menée par Emmanuel Abord de Chatillon, Professeur Chaire Management et Santé au Travail à l'IAE Grenoble



 

 

 

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