Violences policières : des mesures annoncées suite aux manifestations et à une hausse des saisines de l'IGPN

Christophe Castaner l'a indiqué cet après-midi : abandon de la méthode d'interpellation "de l'étranglement", tolérance zéro contre le racisme chez les forces de l'ordre. Des annonces qui font suite aux manifestations contre les violences policières et à deux rapports publiés ce lundi. 
© PHOTOPQR/LE PARISIEN/MAXPPP

Le président de la République avait demandé ce dimanche à Christophe Castaner de faire le point sur les questions de déontologie policière, de mener à bien le travail réclamé en janvier suite à la crise des "gilets jaunes" et des manifestations contre la réforme des retraites. C’est en partie chose faite. Les premières annonces sont tombées cet après-midi. Abandon de la méthode d'interpellation controversée "dite de l'étranglement", "tolérance zéro" contre le racisme chez les forces de l'ordre avec une suspension en cas de soupçon ou d'acte avéré, usage renforcé des caméras piétons lors des contrôles d’identité ou encore formation accentuée et améliorée chez les policiers… Le ministre de l’Intérieur l’a martelé : "Je ne serai satisfait que lorsque nous pourrons cesser de nous demander comment nous sommes passés des “Vive la police !” scandés lors des manifestations suivant les attentats contre Charlie aux slogans et horreur de ces derniers jours".

Un discours qui fait suite aux dernières manifestations dénonçant les violences policières. Mardi dernier, plus de 20 000 personnes s'étaient réunies à Paris à l'appel du collectif Vérité pour Adama. Mais également à la publication de deux rapports, celui du défenseur des droits et celui de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) ce lundi. En 2019, la police des polices indique qu’elle s’est vue confier 1460 enquêtes judiciaires. Un chiffre en hausse de 23,7% par rapport à 2018. Plus de la moitié de ces enquêtes, 868, portent sur des "violences" commises par des forces de l'ordre, soit 256 affaires de plus en un an. Un record qui peut s’expliquer par la simplification des procédures sur internet, mises en place fin 2018. Mais pas seulement.

Pour l’avocat Arié Alimi, membre du bureau de la Ligue des Droits de l’Homme, "c’est la conséquence de l’extrême violence que l’on a pu voir pendant les manifestations des gilets jaunes avec l’usage des armes sublétales comme les LBD-40, les grenades explosives GLI-F4 remplacées par la grenade GM2L. Mais aussi le matraquage et les interventions de la Brav-M (NDLR : Brigade de répression de l’action violente motorisée)." Sur les 1460 enquêtes judiciaires menées par l’IGPN l’an dernier, 310 dossiers sont directement liés à ces mobilisations. L’avocat, qui défend plusieurs clients blessés, fustige "des techniques d’interpellation beaucoup plus agressives qui ont entraîné de très nombreuses mutilations avec une absence de cadre donné par le Ministère de l’Intérieur et d’instructions visant à apaiser la situation. C’est le résultat d’une politique qui dure depuis 13 ans et que nous dénonçons depuis des années avec la Ligue des Droits de l’Homme." 

Les unités de maintien de l’ordre ont été livrées à elles-mêmes

De son côté, Christophe Rouget, commissaire et secrétaire général adjoint du syndicat des cadres de sécurité intérieure (SCSI) ne se dit pas surpris par cette hausse des saisines, "mécanique" selon lui. "Nous nous attendions à ces chiffres. En 2019, nous avons eu des manifestations tous les samedis qui ont mobilisé un nombre conséquent de policiers. Beaucoup d’entre eux, venus en renfort, n’étaient pas formés pour cela, n’avaient pas le matériel adéquat. C’est comme si vous aviez demandé à un professeur de mathématiques de remplacer un professeur d’histoire. Ça ne marche pas. Ces policiers n’ont pas la même résilience, le même équipement ou l’habitude de travailler en unité constituée. Alors oui, il a pu y avoir des débordements." Un constat partagé par Rocco Contento, responsable parisien du syndicat Unité SGP Police FO. "Dans les manifestations, les policiers ont manqué de consignes, les unités de maintien de l’ordre ont été livrées à elles-mêmes. Il y a parfois eu une cacophonie, notamment sous le Préfet Delpuech. Et c’est ce qui nous manque encore aujourd’hui, des consignes claires." 

1957 saisines du Défenseur des droits pour 2019

Sur l'année 2019, le Défenseur des droits a quant à lui reçu 1957 saisines pour des questions liées à la "déontologie des forces de sécurité". Un nombre qui a presque triplé en cinq ans. Plus de la moitié de ces réclamations concernent la police nationale, et pour un quart des violences. Dans 89% des cas, les investigations n’ont pas permis de révéler un "manquement à la déontologie", soit parce que "les faits n'ont pas pu être établis, soit parce qu'ils ne sont pas contraires". Le Défenseur des droits Jacques Toubon dénonce toutefois une "crise de confiance et une augmentation des violences" de la part des forces de l'ordre.

"Ce que l’on mesure aujourd’hui, on le mesurait autrefois avec des données de terrain, explique le sociologue Eric Fassin. Ces violences policières, on en parlait déjà depuis longtemps dans les banlieues. Mais depuis 2016, on a commencé également à en parler après des manifestations étudiantes ou syndicales. Il y a eu un nouveau type de victimes. L’écart semble se réduire entre les différents types de personnes qui se sentent menacées par la police", analyse le professeur d’université. Il note aussi une mobilisation plus efficace dans les quartiers. "Les personnes se sont mieux organisées notamment à travers les réseaux sociaux, par des vidéos et avec des porte-paroles que l’on entend plus facilement." 

Un démantèlement de la police comme à Minneapolis ?

Une pression populaire dont il faut tenir compte selon Arié Alimi. "Aujourd’hui, le politique n’a plus le choix. Il va y avoir procès sur procès. Il faut que le maintien de l’ordre et la police soient remis à plat. Peut-on imaginer par exemple un démantèlement de la police comme à Minneapolis ?" Sans aller jusque-là, certains syndicats appellent eux aussi à une réforme. Pour Rocco Contento de SGP, "on est clairement plus dans le scénario de 2015. Il y a un fossé à combler entre la police et la population et ça ne peut plus continuer comme ça. Nous sommes dans une crise sociale, économique profonde. Et ce n’est pas la police qui va la résoudre. Il faudrait un "Grenelle" de la sécurité avec des partenaires sociaux, des élus, des citoyens, des associations." 

Le syndicat des cadres de sécurité intérieure (SCSI) a de son côté été entendu en janvier par une commission parlementaire et attend aujourd’hui la mise en place de ses préconisations à travers un Livre Blanc. "Nous avons demandé la généralisation des caméras sur les agents. Les 10 000 que nous avons reçu ne marchent pas. Nous avons demandé des appareils lumineux et sonores pour avertir les manifestants avant d’intervenir. Des lanceurs d’eau qui font moins de blessés dans la population et chez les policiers. Nous avons demandé de la formation continue. Maintenant, il faut que le gouvernement fasse son travail. Nous attendons toujours une nouvelle doctrine du maintien de l’ordre. Mais cela traine", déplore Christophe Rouget. Des questions d’autant plus urgentes à régler que beaucoup s’attendent à être de nouveau très sollicités à la rentrée, avec l’aggravation de la crise économique liée à l’épidémie de Covid-19. 

 

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