Sifflements, comportements sexistes : au coin de la rue ou dans un bus, comment combattre le harcèlement de rue ?

Comment réagir lorsqu'on est témoin ou victime de harcèlement dans les espaces publics ? Durant trois jours, le public parisien a été invité à suivre, à bord d'un bus de la RATP, une courte formation qui permet de mieux appréhender le harcèlement de rue et aider les victimes.

"Je ne savais pas que le baiser volé peut être condamné et je ne savais pas trop si on avait le droit de filmer lors d'une agression, je pensais que c'était un peu illégal", dit Camille à ses deux jeunes camarades Elona et Oriane."Pour ma part, j'ignorais qu'une tentative de harcèlement était aussi condamnable, s'étonne Oriane. On peut se dire que dans ce cas-là, ça ne servirait à rien de porter plainte. Mais en fait, si, ça peut être condamné".

Camille, Oriane et Elona viennent de suivre une formation "Stand UP" dispensée à partir d'un bus de la RATP. Stationné dans le 13e arrondissement ce mardi après-midi, dans une zone très passante, ce bus en est à sa troisième étape dans la capitale. À bord, des animatrices accueillent tous les volontaires qui souhaitent se former à ce programme de lutte contre le harcèlement de rue. Une méthode expérimentée sur des campus américains destinée aux personnes témoins de harcèlement de rue, et aux femmes qui en sont victimes.

Les panneaux posés devant le véhicule donnent le ton. En France, 80% des femmes ont déjà été victimes de harcèlement sexuel dans les espaces publics, selon un sondage mené par L’Oréal Paris et Ipsos en mars 2021. La statistique impressionne mais n'étonne pas vraiment Camille, Oriane et Elona qui expliquent avoir déjà subi à de nombreuses reprises du harcèlement de rue.

Cinq techniques de lutte 

La formation "Stand UP" dure une quinzaine de minutes. Les participants répondent d'abord à un questionnaire qui leur permet d'identifier toutes les formes de harcèlement de rue. Puis vient la présentation de la méthode 5D, cinq techniques de lutte contre le harcèlement de rue.

"5D c'est : diriger, dialoguer, documenter, distraire et déléguer", détaille Nilo Capmas, formateur du programme Stand UP. "Ce sont 5 verbes qui donnent des clés pour réagir face à une situation de harcèlement de rue", précise ce formateur. 

"L'intérêt de la formation est de montrer qu'il y a plein de manières de réagir qui ne vous met pas en danger ni en tant que victime ni en tant que témoin. Documenter, c'est de faire par exemple une vidéo pour avoir une preuve du harcèlement et de la donner à la victime pour qu'elle aille si elle veut porter plainte. Déléguer, ça veut dire aller voir une personne dépositaire de l'autorité, un chauffeur du bus, une personne de la sécurité de la RATP. Diriger c'est par exemple demander au harceleur d'arrêter", détaille Nilo Capmas.

Que dit la loi ?

Sifflements dans la rue, comportements et propos déplacés imposés à une personne... En 2018, la loi dite "Schiappa" a créé une infraction d'outrage sexiste pour réprimer le harcèlement à l'encontre d'une personne dans la rue. Selon cette loi, "l'outrage sexiste est caractérisé par des propos ou des comportements à connotation sexuelle ou sexiste qui soit porte atteinte à sa dignité en raison de son caractère dégradant ou humiliant, soit crée à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante". L'amende infligée au harceleur peut aller jusqu'à 3 000 euros en cas de récidive.

La loi récente est encore peu connue, constatent les animateurs de la formation. "Il y a encore énormément de gens ne sont pas au courant. Ils minimisent les faits. Ils ne savent pas qu'on peut porter plainte", déplore Nilo Capmas. 

La prise de conscience est lente mais croissante. En 2022, selon le service statistique ministériel de la sécurité intérieure, le nombre d'infractions a bondi de 22% par rapport à 2021. 7 600 infractions ont été enregistrées depuis la loi de 2018. Et c'est à Paris que l'on a recensé le plus d'outrages sexistes selon l'étude.

Dialoguer avec la victime

En début de semaine, le bus RATP s'est déplacé à proximité d'un établissement scolaire et plusieurs collégiens et lycéens se sont prêtés au jeu de la formation. "Au collège ou en lycée, pour beaucoup de garçons, la seule réaction possible, c'est aller vers l'agresseur et lui mettre une droite mais dans la réalité ce genre de réaction est extrêmement minoritaire", selon Elsa Fournier en service civique à la Fondation des Femmes. Lors d'un harcèlement de rue, il y a d'abord une victime qu'il ne faut pas oublier, il faut comme le préconise l'un des 5 D de la méthode : dialoguer avec elle pour "qu'elle ne sente pas seule", souligne cette formatrice.

En allant voir la victime, elle ne va pas se sentir abandonnée. Elle va se sentir soutenue.

Elsa Fournier en service civique pour la Fondation des Femmes

Chez les jeunes, la question de l'utilisation de la vidéo comme preuve d'un harcèlement revient régulièrement, selon ces formateurs. "Si je suis témoin d'une agression sexuelle dans les transports, je n'ai pas le droit de partager cette vidéo sur les réseaux, ni de la garder. Par contre, je peux aller voir la victime pour lui proposer la vidéo, si elle souhaite, pour porte plainte", précise Elsa Fournier.

Un enjeu fort de sécurité à la RATP

46% des femmes adaptent leurs trajets quotidiens pour éviter une situation de harcèlement sexuel, alerte la fondation des Femmes. Pour la RATP et les partenaires de cette opération "Stand UP", "le déploiement" de ce programme "dans l’espace public avec la symbolique du bus pour matérialiser le harcèlement sexuel dans les transports prend donc tout son sens".

Cette opération dans les bus est l'un des multiples volets d'un plan contre les violences sexistes et sexuelles dans les transports pour le réseau de transports publics engagés avec la Région, explique Sandrine Charnoz, cheffe de projet. Par exemple, en 2022, une opération de sensibilisation s’est adressée aux jeunes lycéens franciliens.

5 300 agents de gares et stations ont été formés à la méthode 5 D. D'autres personnels comme les agents de sûreté du groupe et des machinistes sont en cours de formation.

En cas de harcèlement, "nous mettons également à l'abri des victimes", ajoute-t-elle. "Nous avons des numéros privilégiés avec des commissariats si les personnes veulent aller déposer plainte. Nous pouvons leur offrir un taxi notamment en sortie de commissariat. L'an dernier, nous avons proposé 113 taxis à des personnes", indique-t-elle.

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La RATP rappelle l'existence d'un numéro spécial à disposition des usagers : le 31 17, qui permet de géolocaliser et d'aider les victimes d'agression. Pour les Jeux olympiques, le numéro sera "décliné pour les ressortissants étrangers", annonce Sandrine Charnoz. "Nous renforcerons la formation de nos agents sur toutes les zones JO", ajoute-t-elle. "Nous allons développer sur ces zones JO des 'safe places' pour les victimes de harcèlement", des "lieux sûrs" situés dans des commerces alimentaires et dans des points de vente de journaux, précise-t-elle.