Coronavirus : le confinement ou la légèreté retrouvée ?

Le confinement lié au coronavirus, une autre façon de vivre sa vie / © DR Fred Grunchec
Le confinement lié au coronavirus, une autre façon de vivre sa vie / © DR Fred Grunchec

Au téléphone ce mercredi matin, le ton de notre conversation m'a surprise. Le ton de sa voix aussi d'ailleurs. Cette amie, d'ordinaire relativement anxieuse, m'a avoué tout le bien que lui faisait le confinement. Et elle n'est pas la seule. Témoignages.
 

Par Sandrine Gadet avec Fabienne Béranger

Elle est artiste. Plasticienne. Son quotidien ne se résume évidemment pas à créer de magnifiques sculptures ou des tableaux sublimant la nature.
Gwenaëlle se bat au quotidien pour vendre ses œuvres, chercher à exposer, postuler pour animer des ateliers artistiques..."habituellement je suis en concurrence avec des artistes, que je connais ou que je ne connais pas et qu'il me faut toujours batailler pour convaincre et vendre".

Depuis le début de la semaine, et pour la première fois de sa vie, elle se lève le matin sans avoir à recenser les mails à envoyer, les dossiers à constituer, les réponses aux appels d'offres à rédiger.

"Je peux ne rien faire ...mais finalement je fais plein de trucs : travailler les cours avec ma fille, préparer à manger, regarder un film, bosser à l'atelier, au jardin...c'est très différent d'une période de vacances. D'abord, parce que les vacances ont toujours une fin et que lorsqu'on a quelque chose à faire on remet au lendemain en se disant que bon c'est les vacances quoi !... tandis que là, on a le temps pour faire, on prend le temps pour faire !"

Cette relation au temps, un temps suspendu, cela change tout.
 

Et puis il y a le calme, soudainement revenu

Gwenaëlle habite non loin de l'aéroport Nantes-Atlantique. Les avions, elle les entend dès le matin. Un bruit sourd, obsédant, qui la réveille et qui, à plusieurs reprises l'a poussé à compulser les annonces immobilières pour vendre sa maison, son jardin et partir vivre ailleurs.

Sujette aux migraines, aux douleurs cervicales, elle me confie n'avoir jamais aussi bien dormi.
Elle savoure chaque moment. Les odeurs retrouvées. Le silence, surtout.

Un silence habité de mille bruits qui la ravissent,

La nature reprend ses droits, j'entends le chant des oiseaux, il n'y a plus un bruit de voiture dans la rue - Gwenaëlle, plasticienne

"j'ai l'impression de mieux respirer...en tout cas de ne pas me gâcher le plaisir de le faire en pensant à toutes les saloperies que l'on respire chaque jour". Et de poursuivre, "en fait je prends conscience du stress que génèrent nos modes de vie. Je le savais évidemment mais là, cela devient tellement évident !".

Elle qui veille scrupuleusement à l'origine de son alimentation, ne roule qu'à vélo, essaie au quotidien de se préserver, tant bien que mal, de la furie du monde, mesure avec ce confinement toute l'énergie que cela lui coûte. Habituellement.

Pour Gwenaëlle, "c'est un comme faire "retraite" certes, sous la contrainte mais il y a quelque chose de monacal là dedans. Ça n'a rien de religieux pour moi mais je me dis qu'on n'est pas loin de la vie des personnes qui se retirent du monde pour réfléchir". Une expérience qu'elle s'apprête en tout cas à vivre, avec calme et curiosité.
© DR Fred Grunchec
© DR Fred Grunchec
 

Loin d'être un cas... isolé

Lorsque Gwen m'a parlé de la façon dont elle vivait ces premiers jours de confinement, j'ai cherché à savoir si c'était sa nature d'artiste, sa sensibilité qui lui permettait de prendre les choses avec autant de recul et de calme.

Un message sur Facebook plus tard et voilà que les témoignages s'accumulent. Dont celui d'une collègue rencontrée il y a plus de 25 ans dans une rédaction strasbourgeoise !

À Tunis, Rim vit en appartement et le couvre-feu avec la même sérénité.

J'ai l'impression que j'attendais ça depuis 46 ans ! Je suis prête en fait ! Quel bonheur cette période de calme. La paix, enfin ! - Rim, correspondante-pigiste pour Arte

Dans la capitale tunisienne comme partout dans le pays, les habitants ont interdiction de sortir entre 18h et 6h du matin. Des mesures similaires à celles prises par le gouvernement lors des attentats.

"Les Tunisiens sont habitués à ce genre de dispositifs. Dans ce pays, on n'a pas les moyens ni sanitaires, ni financiers, de faire face à une propagation du virus. Du coup, les gens sont très respectueux des distances et des préconisations", explique Rim.

"Les gens qui paniquent le plus autour de moi, qui semblent perdre pied, sont ceux qui sont dans une habitude de vie rodée, métro-boulot-dodo, moi cela fait 25 ans que je suis indépendante, je ne touche jamais le même salaire d'un mois sur l'autre. Je me sens du coup plus armée pour faire face à une longue période de confinement et peut-être même de manque".

Correspondante-pigiste pour Arte, Rim est spécialiste des thématiques environnementales. Elle organise aussi des séminaires d'éducation aux médias dans le Moyen-Orient et en Europe. Tous ses projets sont désormais arrêtés,"mais, en fait, voilà c'est comme ça. La terre ne s'arrête pas de tourner...ce n'est pas si grave".

Elle poursuit "Bien sûr je suis inquiète pour mes proches en Tunisie, pour ma mère qui vit à Strasbourg et puis pour toutes les personnes malades, mais j'ai l'impression que l'univers et la nature nous envoient ce truc invisible, pour qu'on arrête nos conneries...c'est peut-être un cadeau en fait cette pandémie".

D'autres témoignages me parviennent, l'un salue "cette période qui permet de reposer les choses à plat", l'autre évoque "la parenthèse que j'attendais depuis longtemps pour me poser".

Aucune de ces personnes n'occulte les problèmes professionnels et financiers dont elles risquent, à terme de pâtir...mais chacune essaie de vivre au mieux le moment présent.

Nous vivons dans une société qui nous impose d'avoir toujours un coup d'avance - Jean Philippe Magnen psychothérapeute

Tous ces propos que je lui rapporte n'étonnent guère Jean-Philippe Magnen. Faute de pratiquer des consultations, et de rencontrer ses patients, le psychothérapeute observe depuis quelques jours ses propres réactions, "un besoin de retour sur soi, illustré par une pratique accrue de la méditation, et de lien avec ses très proches".

"Ce que je perçois, dit-il c'est que cette période de confinement peut nous amener à réfléchir sur ce que nos vies sont aujourd'hui et ce que nous avons envie d'en faire. Car nous avons  ici et maintenant plus de temps pour celà.
Elle peut nous amener à nous poser des questions fondamentales, sociétales. Et définir ses propres priorités. C'est peut-être un mal pour un bien dans cette société capitaliste, du "toujours plus haut, toujours plus fort, toujours plus loin" qui nous impose de préparer en permanence le coup d'après, le coup d'avance".
© France Televisions - Sandrine Gadet
© France Televisions - Sandrine Gadet
 

"Le confinement, c'est peut être le moyen d'être artiste de sa vie"

Le confinement oblige la plupart d'entre nous à sortir d'une zone de confort délimitée par le travail, les loisirs, la consommation, la famille, les amis.

"Là, nous sommes contraints de prendre conscience du moment présent et cela nous permet de voir ce que nous avons plutôt que ce que nous n'avons pas, indique Jean-Philippe Magnen. C'est très complexe, car tout le monde n'est pas prêt à changer son style de vie, de pensée, ses habitudes et ses rituels. D'autres ne le peuvent pas dans un système ou les inégalités sociales sont criantes".

"La période de confinement peut les creuser par l'isolement forcé qui s'ajoute à l'isolement habituel et provoque beaucoup de souffrances psychiques. (Ayant du temps et quelques compétences, j'ai proposé à l'association Altersoin que nous mettions en place un service de soutien et d'écoute psychologique pour ces personnes qui en auraient besoin)",
explique-t-il."

Il faut essayer de se raisonner, ne pas s'angoisser pour le futur. Accepter de ne pas savoir. Profiter de cette liberté qui nous est donnée pour définir ce qui est bon pour soi - Jean-Philippe Magnen

Le thérapeute avoue avec humilité, qu'il ne sait pas comment il va gérer ces nouvelles contraintes sur la durée. "Je suis moi-même sur le chemin, et ce n'est que le début, dit-il, mais je pense que nous avons tous des ressources créatives en nous. Peut-être est-ce le moment de les faire jaillir pour sortir du confinement intérieur. De prendre le temps, de se reconnecter à la nature. Le risque c'est de manger devant la télé et d'attendre que ça se passe. Essayons, encore plus aujourd'hui qu'hier d'être artiste de nos vies. C'est là qu'est notre liberté".

Gwen, Rim, ou Jean-Philippe, font le même constat. Pour eux, et surement pour d'autres, il est clair que les cartes de nos vies modernes sont en train d'être rebattues.

"La grande question, conclut Gwennaëlle c'est "comment va-t-on faire pour ne pas retomber dans la folie des rythmes ingérables, de la production à outrance et de la destruction morbide de l'environnement dans lesquels nous vivions il y a encore une semaine ?". C'est aujourd'hui sa seule crainte.

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