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DOCUMENTAIRE. “À la légère” : les copains à bord.

© Les Films du Balibari
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Le réalisateur Bertrand Latouche réunit ses trois meilleurs amis pour convoyer le piano de sa fille à Montpellier en camion. En route, les quatre pères se demandent à quoi ils pourraient bien être utiles, maintenant que leurs enfants sont grands. Une parenthèse enchantée, et en chansons.
 

Par Olivier Brumelot

On avait laissé Bertrand Latouche à la fin de son film précédent  "Les Œuvres Vives" assis au bord de la Loire en compagnie de sa fille adolescente Romane.

"Quelle vie !" lui glissait-t-il au terme d’un long silence, en guise de viatique pour entamer sa vie d’adulte. Il aurait bien voulu en dire davantage, ce père qui doute de sa capacité à transmettre une parole protectrice, de prévenir son enfant des embûches de la vie, lui qui confesse volontiers que sa trajectoire n’a pas été spécialement un modèle de ligne droite.

Mais voilà, ça ne sort pas comme ça.

Bertrand Latouche et sa fille Romane dans "Les Oeuvres Vives", premier film du réalisateur / © Les films du balibari
Bertrand Latouche et sa fille Romane dans "Les Oeuvres Vives", premier film du réalisateur / © Les films du balibari


"Quelle vie !", deux mots d’une vacuité confondante faute de mieux, tant il est illusoire d'imaginer révéler à ses gosses ce qu’on a appris de l’existence sans se montrer inquiet pour leur devenir, sans s’encombrer de maladresse à dire l’amour qu’on leur porte, sans la peur de ne pas être suffisamment rassuré soi-même.

Un père qui voudrait être de bon conseil à son enfant en route vers l’indépendance, ça dirait quoi d'ailleurs, qui ne serait pas fragile ? Pour Bertrand Latouche, silhouette de nounours hirsute cousu de névroses, on ne sait pas. 

Il était écrit qu'après « Les Œuvres Vives », ce premier film magnifique sur les échouages de la vie tourné dans un chantier naval des bords de Loire, il ne pouvait pas rester suspendu à ce « Quelle vie ! » soupiré sourire en coin le cul dans l’herbe, petit vent dans les voiles de la transmission père-fille.
Mais comment étoffer le propos ? Par le cinéma, répond Latouche.

La parenthèse (en)chantée

Et pour son deuxième film,  « A La Légère », plutôt deux fois qu’une : voici donc un road movie et une comédie musicale, le tout enveloppé dans une proposition documentaire. A première vue, il y a comme un oxymore et un mélange des genres cinématographiques.
Fiction ou documentaire ? Réponse en forme de question en retour : pourquoi chercher à savoir ?

"À la légère" aura recours aux deux pour raconter une histoire vraie aux moyens d’une vraie histoire.

Vraie, l’amitié entre les protagonistes.
Vraie, la descente des quatre papas-potes en camionnette, bagages et piano sanglés sur le plateau.
Vraie, cette histoire de piano à livrer à Montpellier ?
Qu’importe.

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Dans un entretien publié sur le site de La Plateforme, pôle audiovisuel et cinéma de la région Pays de la Loire, Bertrand Latouche explique :

"Oui, je flirte avec la fiction. Parce que mes sujets ne sont pas « documentés » et ne cherchent pas à être représentatifs d’une époque ou d’un milieu social. Parce que je crée un cadre à l’intérieur duquel le réel agit comme il l’entend. Mais chaque fois les protagonistes sont dans leur rôle. Je n’écris pas de dialogues ! Et là, je suis bien dans le documentaire."

Les voilà donc embarqués les quatre amis sur un bac de Loire en route vers le sud, dans le huis-clos de l’habitacle de la camionnette : Bertrand, Jean-François, Patrick et Laurent.

Pas des Pieds-Nickelés, qui n’étaient que trois. Pas des mousquetaires non plus. Plutôt quatre Beatles à la silhouette épaissie, "quatre garçons dans le van" pour faire la blague. car sur la route ils vont chanter chacun leur tour, et ensemble pour les choeurs.

Elle est là l’audace incroyable de ce film : c’est en chanson, paroles et musiques originales, que les quatre anti-héros livreurs de piano vont se raconter en play-back, faire le bilan de leur vies de pères, et adresser à la fille de l’un d’entre eux un message d’encouragement modeste et sincère, un post-scriptum à l’enfance.

Comme l’énonce d’emblée le réalisateur face à la caméra : « je me suis dit qu’on ne serait pas trop de quatre pour essayer de lui dire quelque chose qui compte. ».
La première chanson prend vite le relais de cette résolution : « ma petite fille, as-tu bien choisi ton père ? » fredonne Latouche. A quoi sa fille, dont on n’entendra que la voix répond : « mais tu sais papa que ces choses-là  ne se décident pas à la légère ».

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"J’ai fréquenté les Beaux Arts où j’ai appris à distinguer le réel de la représentation du réel." explique Bertrand Latouche. "Le fameux « ceci n’est pas une pipe » de Magritte. Et en même temps, j’ai appris que paradoxalement ces représentations pouvaient paraître plus vraies que le réel. Plus justes. Ce même paradoxe énoncé par Francis Bacon : « L’art est un mensonge qui dit la vérité. »
C’est dans ce sens que j’utilise la mise en scène, et par exemple la comédie musicale qui est ce qu’on fait de plus artificiel dans la représentation au cinéma. Pour atteindre une forme de vérité ou de justesse des personnes que je représente.
"

Chacun prendra sa part de couplets et refrains, sur une musique de Jean-Luc Grandperret, rencontré sur le tournage des "Oeuvres Vives" : l’un chantera les grands blessés du coeur habitués de son bar, aussi familiers que sa propre famille, un autre ses problèmes d’alcool aujourd’hui résolus, le troisième ses problèmes d’argent à perpétuité.

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Autant de constats dressés avec drôlerie et lucidité dans le regret qui pointe : et si les choses s’étaient déroulées autrement ? Si on ne s’était pas séparés, si je n’avais pas tant bu, si j’avais eu plus d’argent, mes enfants auraient-ils été plus heureux ? Aurai-je été un meilleur père ? Foutue cinquantaine où tant de questions commencent par "Et si". Quelle vie décidément.

Les petites routes et les paysages défilent, et on devise ensemble. On se trompe de route parfois, on s’arrête souvent pour boire, manger ou dormir. Pour se baigner comme des gosses dans le courant glacé d’un torrent. Pour rembobiner les années qui ont passé, le temps d’une pause pique-nique sur les quais d’une gare désaffectée, sous une pendule aux aiguilles figées.

Pour écrire, à l’inverse des enfants qui s’adressent un courrier au futurs adultes qu’ils seront, une lettre à l’enfant qu’on a été, pour le prévenir de ce qui l’attend puisque maintenant, on sait.

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Et aussi –surtout ?- pour évoquer leurs propres pères, souvent trop silencieux, parfois mal-aimants, parfois les deux.
"Ma mère faisait des réussites, mon père des échecs" se souvient Patrick. La formule amuse et impressionne pour ce qu’elle laisse deviner d’une enfance où on n’aurait pas envie de s’éterniser. Des pères qui n’ont pas rédigé le mode d’emploi de la vie à leurs enfants.

Eux-mêmes à leur tour devenus pères ont choisi d’écrire une partition à leur descendance, c’est plus aimable qu’une notice. Et comme on y trouve des accords majeurs et mineurs, cela épouse mieux les sinuosités de leur itinéraire, avec dans leur dos la présence pas muette du foutu piano dans un concerto pour bastringue et ornières.

Un père, et passe.

Ne cherchez pas les femmes dans ce film. Il n’y en a pas, exceptée la voix de la fille de Bertrand Latouche, dans la chanson du début.
Elles sont des ombres les compagnes, les ex, et les mères. Pourtant, les femmes sont de fait les spectatrices désignées de ce film, à qui les quatre en goguette livrent une part de ce que sont les hommes, au-delà des pères : un équilibre précaire entre le désir d’être fort et l’immaturité, entre la nécessité de faire rempart au danger (car il paraît que c’est le job), et la fragilité qui menace les fondations.

"À La Légère", c’est aussi ce que ces hommes se disent entre eux en regardant la route à travers le pare-brise, passant du potache au grave sans prévenir, et que les femmes recevront peut être amusées, peut-être agacées, ou accablées. C’est un homme qui écrit ces lignes, alors…

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Le voyage prendra fin : il y aura un dernier kilomètre, une dernière note de musique, un dernier mot qui ne sera pas « Quelle vie » ! Il y aura la dernière séquence du film, sublime,  où quatre regards qu'on interprètera avec l'humeur du moment se perdront dans la contemplation de l’espace grand ouvert du littoral méditerranéen désert. Une solitude à quatre sur un ponton.

Et le piano ? On l’imaginera arrivé à bon port. Le piano si lourd, si encombrant, qu’il a fallu se trimballer depuis Nantes. Ce piano qu’on touche pour en tirer trois sons patauds avant de le refermer confus et de le regarder en coin, envieux et méfiant,  ce bahut qui attire nos doigts malhabiles même quand on n'a pas appris à en jouer.
Un peu comme la vie qu’on a eue : en la considérant, on se dit qu'on n'a pas toujours été un virtuose. On fait ce qu'on peut, on pianote, il faut bien.

Mais maintenant qu’on connaît la chanson, tout ira mieux. On n’a plus qu’à rentrer et rendre la camionnette.

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