Nantes : ces jeunes femmes qui se font stériliser

Elodie, 28 ans, vient de se faire stériliser. Une démarche à laquelle elle a longuement réfléchi. / © France Télévisions (Olivier Quentin)
Elodie, 28 ans, vient de se faire stériliser. Une démarche à laquelle elle a longuement réfléchi. / © France Télévisions (Olivier Quentin)

Choisir d'avoir un enfant est considéré comme normal. Choisir de ne pas en avoir est plus complexe à faire entendre dans notre société. Mais choisir de se faire stériliser quand on est une femme en âge d'avoir des enfants est un parcours du combattant. Le corps médical, souvent, refuse. Témoignages.

Par Olivier Quentin

A 23 ans, quand Elodie a dit à son médecin traitant qu'elle souhaitait se faire stériliser, elle s'est fait traiter de folle. Alors Elodie a fait comme les autres, elle a pris une pilule contraceptive.

L'arrivée de forts maux de tête l'a contrainte à essayer le stérilet. Mais là aussi, il y a eu des effets secondaires : douleurs, règles hémorragiques. Même avec une pilule minidosée, Elodie souffrait d'effets indésirables.

Pourquoi continuer de se mettre de la chimie dans le corps lorsque l'on sait au plus profond de soi qu'on ne veut pas d'enfant ?
 

"Je ne me vois pas avec un enfant"

Elodie en était convaincue depuis quelques années déjà. Elle ne voulait pas être mère. Au lycée, quand ses copines faisaient du babysitting, la jeune fille trouvait déjà l'exercice très éloigné de sa propre personnalité.

"Je n'ai jamais ressenti d'instinct maternel, lâche Elodie. Je ne me vois pas avec un enfant."

Connaissant l'hostilité du corps médical pour la stérilisation des jeunes femmes, Elodie est allée sur les réseaux sociaux pour chercher des groupes de personnes qui partagent son point de vue. 

Et elle a trouvé. 
Elodie dit n'avoir jamais ressenti l'instinct maternel / © France Télévisions Olivier Quentin
Elodie dit n'avoir jamais ressenti l'instinct maternel / © France Télévisions Olivier Quentin
Elle n'est pas allée jusqu'à rencontrer d'autres femmes dans son cas mais elle a pu consulter une liste de gynécologues obstétriciens qui acceptent de pratiquer la ligature des trompes chez des femmes en âge d'enfanter, même jeunes, en tout cas majeures.

Et ils ne sont pas nombreux. Sur cette liste, Elodie en a trouvé une vingtaine en France. Dont un à Nantes. 

En décembre 2018, elle contacte l'obstétricien qui opère à la clinique Jules Verne. Elle ira à un premier rendez-vous début 2019. Le médecin lui conseillera tout d'abord d'autres moyens de contraception avec moins d'effets secondaires.

"Mais j'étais sûre de moi, affirme la jeune femme. En mai, j'ai confirmé ma volonté de me faire ligaturer les trompes."
 

"Le hors norme pose problème !"

En juin, la procédure a voulu qu'elle rencontre une psychologue, Laetitia Hubert, qui consulte à la maternité de la clinique Jules Verne.

Les deux femmes se sont parlées dans le cadre de la "consultation d'éthique clinique". Une consultation qui est là "pour aider tous ceux, patients, proches et équipe soignante qui sont confrontés à des décisions médicales éthiquement difficiles." C'est ce que dit la plaquette de présentation.

Il n'en existe que deux en France, l'une à Cochin-Port Royal à Paris, l'autre à Nantes, au sein de la clinique Jules Verne.

Suivront alors plusieurs mois de réflexion, délai légal entre une telle demande faite auprès d'un chirurgien et l'opération. Un délai de réflexion qui ne fera pas vaciller Elodie.

L'opération a eu lieu courant décembre 2019, une heure d'intervention sous anesthésie générale, pas d'effets secondaires, si ce n'est une semaine de repos à suivre.

L'opération est remboursée en grande partie par la Sécurité Sociale au titre de la contraception.
C'est au sein de la clinique Jules Verne à Nantes que la jeune femme a pu se faire opérer. / © France Télévisions Olivier Quentin
C'est au sein de la clinique Jules Verne à Nantes que la jeune femme a pu se faire opérer. / © France Télévisions Olivier Quentin
Cela commence à se savoir, cet établissement est l'un des rares en France à recevoir les jeunes femmes qui souhaitent subir une ligature des trompes, stérilisation définitive. Elles viennent de la région Pays de la Loire mais aussi de Brest, de Poitiers, de tout l'ouest.

Un des obstétriciens de l'établissement a accepté de nous parler de ce geste chirurgical qui pose tant de difficultés à ses confrères. Et d'ailleurs, au sein même de la clinique, tous n'acceptent pas de pratiquer cette opération sur un tel public.

"On ne demande pas à une patiente pourquoi elle veut avoir un enfant !" fait remarquer cet obstétricien. Dès lors effectivement, pourquoi devrait-elle justifier de son non désir d'enfant ? "Le hors norme pose problème !"
 

"Il y a une demande"

Mais difficile à admettre dans une société où une femme doit naturellement avoir envie d'enfanter.

"La société dit non à la stérilisation des jeunes femmes mais il y a une demande" constate le praticien.

Et c'est vrai que depuis deux ans environ, il a régulièrement dans ses rendez-vous des femmes qui souhaitent une stérilisation. Certaines ont déjà eu des enfants et n'en veulent plus. Mais elles sont encore en âge d'en avoir et elles se heurtent, elles aussi, au refus des cliniques et des hôpitaux.

Alors que dire des chances de se faire opérer pour une femme de 30 ans ou moins...
Même à la clinique Jules Verne tous les obstétriciens n'acceptent pas forcément de pratiquer la stérilisation chez de jeunes femmes. / © France Télévisions Olivier Quentin
Même à la clinique Jules Verne tous les obstétriciens n'acceptent pas forcément de pratiquer la stérilisation chez de jeunes femmes. / © France Télévisions Olivier Quentin
Quelle raisons invoquent ces jeunes femmes qui viennent le solliciter ?

Pour celles qui ont déjà eu des enfants, il peut y avoir la décision de ne pas agrandir la fratrie. Des expériences d'accouchement difficiles peuvent aussi conduire à ce désir de stérilisation.

Mais pour les plus jeunes qui, comme Elodie, ont moins de 30 ans, c'est parfois le refus de mettre au monde un enfant dans une société qui leur paraît inhospitalière.

Parfois encore, elles invoquent une fin du monde annoncée par les dérèglements climatiques.

Des arguments qui se développent depuis quelques temps.
 

Pouvoir dire : je ne veux pas avoir d'enfant !

Mais alors, pourquoi ne pas simplement utiliser les moyens contraceptifs disponibles ?

"Il y a quelque-chose de l'ordre de l'irréversibilité, note l'obstétricien. Ça leur convient bien."

Ce que confirme Laetitia Hubert,  la psychologue qui reçoit les patientes avant l'opération.

"Leur demande, explique-t-elle, c'est : je ne veux plus en entendre parler ! A un moment donné, les femmes ont dit : je ferai un enfant quand je veux. Aujourd'hui, elle s'autorisent à dire qu'elles ne veulent pas avoir d'enfant."
La psychologue Laetitia Hubert reçoit les jeunes femmes pour un temps d'écoute avant l'opération. / © France Télévisions Olivier Quentin
La psychologue Laetitia Hubert reçoit les jeunes femmes pour un temps d'écoute avant l'opération. / © France Télévisions Olivier Quentin
Lorsqu'elle reçoit les patientes, Laetitia Hubert ne cherche pas à les influencer dans un sens ou dans l'autre. C'est, dit-elle, "un temps d'écoute. La question que je me pose, c'est : la stérilisation est-elle vraiment sa demande ? Est-ce que la chirurgie pour cette patiente présente un risque ?"

Mais la psychologue reconnaît que lors un petit rendez-vous d'une heure à peine, il lui est difficile de tout percevoir. Elle constate cependant que ces femmes ne présentent pas forcément une fragilité. Elles ont longuement réfléchi, se sont renseignées, ont mûri leur décision.
 

Que dit la loi ?

La loi autorise-t-elle cet acte de stérilisation chirurgicale sur de jeunes patientes majeures ? Oui.

"La loi interdit les stérilisations sans consentement" rappelle le Dr Dabouis, responsable de la consultation d'éthique clinique. Donc, elle autorise la stérilisation si elle est demandée expressément par une femme majeure, quel que soit son âge.

"Le poids du patriarcat médical et religieux pèse et fait que les soignants ont des hésitations, remarque Gérard Dabouis.
"Les gens font appel à la médecine pour stopper un processus naturel" G. Dabouis / © France Télévisions Olivier Quentin
"Les gens font appel à la médecine pour stopper un processus naturel" G. Dabouis / © France Télévisions Olivier Quentin
Une telle demande est plus rare chez les hommes. Sans doute parce que la capacité à enfanter est encore liée à la notion de virilité dans notre société. Mais lorsqu'elle se fait jour, elle se heurte tout autant à un mur. Au moins chez les moins de quarante ans.

"Il y a une injonction à enfanter, regrette Elodie qui supporte parfois quelques réflexions de son entourage. Je préfère regretter plus tard de ne pas avoir eu d'enfant plutôt que d'en avoir fait sous la contrainte."

 

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