Nantes : les directeurs(trices) d'écoles épuisé(e)s par les changements dus à la réouverture progressive

Accueillir les groupes d'enfants, réorganiser les classes, expliquer les consignes, les faire respecter, répondre aux nombreuses questions des parents, appliquer toutes les directives sanitaires... Tout cela ajouté à la préparation de la rentrée prochaine. Les directeurs d'écoles n'en peuvent plus. 
© France Télévisions Olivier Quentin

Quand Cécile Brisset aligne toutes les missions qui lui incombent, on se dit que le week-end des directeurs(trices) d'écoles doit être bienvenu. Sauf que ça fait plusieurs mois qu'avec la crise du Covid Cécile n'a pas eu de vrai week-end. 

Et ce vendredi soir 5 juin, quand officiellement son week-end a commencé, cette directrice de l'école de Réformes à Chantenay et responsable SGEN CFDT, a pris la décision de ne pas répondre au téléphone. Pour prendre un vrai week-end. Cette résolution, elle n'a pas pu la tenir. Ce soir-là, pendant trois heures encore, elle a échangé avec ses collègues, avec des parents d'élèves parce qu'une nouvelle directive venait de tomber : lundi 8 juin, tous les parents qui le souhaitaient pourraient confier à nouveau leur enfant à l'école. 

La deuxième phase du déconfinement était en marche.


Les parents ont reçu un SMS de la Ville de Nantes

Dans la journée, l'information avait été transmise par l'Inspection Académique. Il faudrait dorénavant accueillir tous les enfants. Viennent donc s'ajouter ceux des petites et moyennes sections, exclus jusqu'à ce jour du retour à l'école. Mais Cécile savait que ce ne serait pas possible alors, elle s'était attelée à d'autres tâches.

Mais elle n'avait pas prévu que les parents d'élèves recevraient par SMS un message de la Ville de Nantes annonçant cette réouverture. Un message succinct qui renvoyait au site de la Ville :

"Déconfinement dans les écoles, phase 2. Accueil des élèves dont les petites et moyennes sections, cantine, périscolaire : toutes les infos sur le site metropole.nantes.fr." A lire ce message, beaucoup de parents ont imaginé que leur(s) enfant(s) pourraient retrouver leur classe dès ce lundi. Erreur.

Il fallait effectivement aller sur le site de la ville pour commencer à se méfier. 

 

Elle s'est assise, l'épuisement la gagnait.

"Jeudi 28 mai, peut-on lire sur le site, le Ministre de l’Education a annoncé que toutes les écoles doivent assurer un accueil des élèves, au moins une partie de la semaine pour les familles qui le demandent, incluant, autant que faire se peut, tous les niveaux de maternelles et élémentaires. Suite à ces décisions nationales, l’accueil des petites et moyennes sections va reprendre progressivement au sein des écoles nantaises."

Chez elle, ce vendredi soir, Cécile a reçu un appel d'un responsable de parents d'élèves qui la prévenait du message. Cécile qui avec ses collègues avait tout organisé à la reprise pour le respect des directives sanitaires, les groupes, les flux, les protocoles de désinfection et continuait de réorganiser en fonction de nouvelles demandes des parents, allait devoir comme on dit, revoir sa copie, à nouveau. Elle s'est assise, l'épuisement la gagnait. 

Heureusement, dans cette école, comme dans d'autres de Nantes, elle a bénéficié du soutien des parents d'élèves qui ont vite fait passer le message comme quoi, cet "assouplissement" ne serait pas forcément possible. Mais, le lundi, il a fallu réagir et répondre aux attentes des familles.

"On pourrait accueillir tous ces élèves, ironise Cécile, mais il faudrait embaucher cinq maîtresses, ouvrir des salles qui n'existent pas, embaucher des ATSEM (agent territorial spécialisé des écoles)."

 

"On a calculé le temps de passage aux toilettes..."

Parce que si on assouplit les règles d'accueil, en revanche, on n'assouplit pas les mesures sanitaires. Pas plus de quinze enfants par classe en élémentaire, pas plus de dix en maternelle, gestion des flux, des récréations...

"On a même calculé, explique Cécile, combien de temps met une classe pour passer aux toilettes quand il n'y a plus qu'un toilette sur deux (distanciation) afin d'organiser le nettoyage de ces toilettes entre deux passages !" 

Son collègue également responsable SGEN CFDT Thierry Montfort, qui est lui aussi directeur d'école mais à Pornichet, estime que cette crise montre qu'on arrive au bout d'un système, trop jacobin, centralisé et hiérarchisé. Il a pu constater lui aussi les contradictions entre les différents niveaux de la hiérarchie de l'Education Nationale.

 

De nombreuses injonctions contradictoires

"On a senti dit-il, une pression forte de la hiérarchie, mal vécue par les directions d'écoles, en particulier les nombreuses injonctions contradictoires."

Ce qui avait été dit un jour par le Président de la République pouvait être contredit quelques jours plus tard par le 1er ministre. Et il fallait expliquer la réalité aux parents. "Ce qui est compliqué, explique Thierry Montfort, c'est quand il y a des discours là-haut et que sur le terrain ça ne fonctionne pas." 

En revanche, il rend hommage à ses collègues : "Je suis impressionné par l'engagement des enseignants, c'est fou ce qui leur a été demandé !"

"Ce qui est difficile confirme Cécile, c'est de gérer le quotidien et le protocole sanitaire."

En cette fin d'année scolaire, le quotidien, c'est préparer la rentrée de septembre, les passages de classes, les inscriptions à la cantine, au périscolaire, les commandes de fourniture (dont on espère qu'elles ne seront pas livrées avant la rentrée parce qu'on ne sait pas où les mettre), le conseil de maîtres, le conseil d'école. Et le matin, il faut accueillir les élèves, vérifier qu'ils ont bien une gourde parce que si la Ville offre le repas, elle ne fournit pas la boisson, contrôler que les parents ne sont pas trop près les uns des autres devant le portail, faire passer un groupe par un portail, un autre par l'autre...

"En ce moment, précise Cécile, je dois accueillir les futurs parents d'élèves pour préparer la rentrée sauf que je ne peux pas (à cause des désinfections qui s'ajouteraient) alors je fais des visios."

Cécile s'estime pourtant chanceuse. En ce moment, elle n'a pas de classe à assurer en plus de tout le reste, mais elle doit se tenir prête à donner un coup de main. Ce n'est pas le cas de tous ses collègues directeurs(trices). 

"Je pense qu'on va tous au boulot alors qu'on est au bout." dit-elle.

Mais pas question de s'arrêter. "S'arrêter, explique Cécile, ça veut dire qu'on ne résout pas le problème et la personne la plus à même de le régler, c'est la directrice ou le directeur."

 

Des lettres envoyées à Johanna Rolland

Alors, ces directeurs(trices) d'école ont envoyé une lettre à Johanna Rolland, la maire de Nantes. Le fond est le même mais chacun l'a adaptée à sa situation, une lettre demandant de ne pas en rajouter à leurs difficultés quotidiennes.

"... Les communications de la ville de Nantes, dit le courriel, annonçant sans aucune prudence le retour à l'école des tous les enfants dont les parents en faisaient la demande, ont été très mal vécues par les directions des écoles nantaises et les enseignants... Madame la Maire, nous vous demandons de préserver le climat scolaire et la sérénité des équipes en évitant les communications ambigües à destination des familles."

 

"Je suis très consciente de l'énormité du travail des directions d'écoles."

Contactée, Elisabeth Lefranc, adjointe au maire de Nantes en charge de l'éducation, admet que c'est extrêmement compliqué.

"On a dès le départ décidé de les accompagner le mieux possible, explique-t-elle. On a fait un très gros travail, école par école pour mettre en place les schémas de fonctionnement. Je suis très consciente de l'énormité du travail qui est fait par les directions d'école. Il y a des écoles où ça se passe bien et d'autres où c'est plus compliqué."

Elisabeth Lefranc renvoie sur le Ministère de l'Education Nationale qui a pris cette décision "d'assouplir" l'accueil tout en ne changeant rien au protocole sanitaire.

"Quand un ministre décide que les enfants peuvent retourner à l'école, ajoute l'adjointe à l'éducation, on ne peut qu'essayer de mettre la directive en œuvre tout en sachant que ce sera très limité."

Cécile Brisset a un dernier espoir, qu'on ne change plus rien jusqu'au 3 juillet. Et surtout pas du vendredi pour le lundi suivant. 

 

 

 

 

 

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
éducation société covid-19 santé