Seul au monde : une bande dessinée sur le Vendée Globe 2016 de Sébastien Destremau (ENTRETIEN)

Seul au monde, face aux éléments, face à lui-même ! En 124 jours, Sébastien Destremau faisait son tour du monde en solitaire et sans escale. Des Sables-d'Olonne aux Sables-d'Olonne, plus de 20 000 milles entre les deux et un livre à l'arrivée, aujourd'hui adapté en BD par Serge Fino chez Glénat.
C'était en 2012 sur le ponton du Vendée Globe. Sébastien Destremau décidait de prendre le départ de la future édition. Lui, le néophyte de la course au large, de la navigation en solitaire, sans un sou, s'embarquait dans une aventure au longs cours dont il ne savait s'il verrait le bout.

Pourtant, quatre ans plus tard, en novembre 2016 le skipper toulonnais est bien sur le départ de la mythique course autour du monde à bord de son voilier FaceOcéan. Après 124 jours 12 heure 38 minutes et 18 secondes de navigation, de tempêtes, de pétoles, d'avaries, de joies et de frayeurs, Sébastien Destremau remonte le chenal des Sables-d'Olonne, 18e, bon dernier au classement, avec un titre, celui de coqueluche de la huitième édition. 

De cette aventure hors-norme, le skipper en tire un livre paru en juin 2017 chez Xo Editions, Seul au monde, 124 jours dans l'enfer du Vendée Globe. En 2019, Serge Fino lance une adaptation en bande dessinée, fidèle au roman, sensible et humaine. Le deuxième volet est sorti à quelques jours du départ de cette édition 2020. Interview...
© Glénat / Fino
Pourquoi avoir choisi de raconter le Vendée Globe de Sébastien Destremau ? 

Serge Fino. Parce que son récit ne se limitait pas à un journal de bord quotidien, à un compte rendu froid et technique de sa course, mais parce qu’il y mêlait l’histoire de sa vie, de son enfance, de son adolescence tumultueuse, de ses rapports avec son père et les gens qui ont croisé sa route. Parce que c’est peut-être son chemin de vie qui a conditionné son aventure en solitaire et le fait de s’être lancé dans ce défi insensé qu’est la course en solitaire la plus dure au monde, lui qui n’est qu’un régatier, qu’on pourrait comparer à un sprinter, à un coureur de 100 ou 200 mètres, et pourquoi il a choisi de courir un marathon.

Lorsque j’ai lu son livre, chaque page dégoulinait d’émotion et de sensibilité, cela faisait écho à la dureté de sa course. Et chaque chapitre était une aventure, remplie d’anecdotes qui se prêtaient à une interprétation graphique.

Et puis, aussi parce que son livre était accessible à tout le monde, dans le sens où il ne débordait pas de termes techniques, compréhensibles uniquement par les voileux ou les gens qui connaissent la navigation.

Et, détail qui a son importance, Sébastien est, comme moi, toulonnais, je connais tous les endroits qu’il raconte, tout ce décor qui sert de toile de fond au récit. C’est quelque chose que j’avais envie de dessiner depuis longtemps, dessiner ma ville et ma région dans un contexte narratif. Ce projet est tombé à pic.

Le fait qu'il n'appartenait pas au sérail a pu influer sur ce choix ?

Serge Fino.
Oui, certainement, dans le sens où il était un concurrent atypique et où il avait un budget 10 fois, 100 fois inférieur à celui de ceux qui partaient pour gagner le Vendée Globe. Son objectif était uniquement de le terminer.
© Glénat / Fino
Entre la course elle-même et les flashbacks sur sa vie privée, qu'est-ce qui a été le plus excitant dans ce travail d'adaptation et peut-être le plus compliqué ?

Serge Fino. C’est justement ça qui a été excitant (et qui l’est toujours puisque je travaille en ce moment sur le tome 3), les allers retours entre le présent que constitue sa course et son enfance, sa vie, les enchevêtrements entre le présent et le passé. Le passé qui se déroule comme un livre, comme un livre d’images. On grandit avec lui, on vit les mêmes choses que lui. Mettre en scène et en images des anecdotes qu’il m’a racontées, voilà un truc hyper intéressant.

Le plus compliqué a été de doser les périodes, de ne pas perdre le lecteur, puisque parfois il y a des flashbacks dans les flashbacks, le truc un peu casse-gueule à faire. Mais pour le tome 1, j’ai vite été rassuré, les critiques étaient unanimement élogieuses et j’avais réussi à faire passer ce que je voulais faire passer.

Il a fallu également transformer les parties narratives du roman en dialogues pour ne pas trop faire « histoire racontée/illustrée, même si j’aime beaucoup le principe des voix off, que ça soit au cinéma ou en BD. Je trouve que cela donne un rythme posé, lent et parfois mélancolique.

Qu'est ce qu'il était important de faire ressortir en priorité selon vous ?

Serge Fino. La priorité, pour moi, était de parvenir à retranscrire les parties émotionnelles du bouquin, ce qui n’est jamais évident, parce que le sens des mots est différent de celui des images. Les mots, s’ils sont bien agencés entre eux et s’ils sont choisis avec minutie apportent une dose d’émotion qu’il est difficile de traduire en image, à fortiori en bandes dessinées où on ne dispose pas d’un éventail aussi large que peut avoir le cinéma par exemple avec ses 24 images secondes. En BD, il faut aller à l’essentiel sans pour autant bâcler ou survoler. C’est un exercice compliqué.
© Glénat / Fino
Que vous inspirait cette course avant l'adaptation du livre de Sébastien ? Et en quoi elle a pu modifier votre vision ?

Serge Fino. Je regardais cette course comme tout le monde, sans pour autant me passionner pour ça. Lorsque j’ai appris, il y a quatre ans, qu’il y avait un skipper toulonnais dans le lot des concurrents, forcément, je me suis mis à regarder avec un peu plus d’attention, forcément.

Ma vision de la prochaine édition, dont le départ sera donné le 8 novembre, sera encore différente. Je vais la suivre au quotidien. Avec Sébastien, on se contactait assez souvent, pour la promo du tome 1 déjà pour lequel nous avions fait quelques dates un peu partout, des dédicaces, des tables rondes, des émissions, et puis parce que j’avais besoin parfois de sa caution documentaire et technique sur le récit. Du coup, je vais suivre la course de quelqu’un que je connais, comme j’ai pu le faire pour la route du rhum en 2018, c’est complètement différent.

Ce n'est pas la première fois que vous mettez l'univers maritime en images. Qu'est-ce qui vous attire dans ce milieu ?

Serge Fino. Je l'ignore. Certainement que la mer symbolise la liberté, cette immense étendue liquide qui prend des tas de formes. La mer ou l'océan, c'est un mécanisme très particulier, un truc difficile à décrypter. Les vagues, leur hauteur, leur sens, l'écume qui va avec est quelque chose que je trouve assez fascinant. J'ai besoin régulièrement de la présence de la mer, ou de l'eau en général.

Je suis né à Toulon, au bord de la méditerranée, à deux pas du port et des plages, et j'ai habité quarante ans dans cette ville, forcément ça laisse des traces. J'y retourne régulièrement, et je passe systématiquement par le port, et je peux rester de longues minutes à regarder la mer. Et puis, les bateaux qui vont avec, aussi. Il existe des bateaux de toutes tailles, de toutes formes, de toutes couleurs et je trouve fascinant ces embarcations qui flottent sur cette étendue bleue, qui fendent l'eau. Le bruit des haubans et des vagues, le claquement des voiles au vent, le cri des mouettes, l'odeur salée de l'océan ou de la méditerranée, tout ça représente un truc assez magique et assez fascinant. Et puis, je suis né en février, sous le signe des poissons, il y a peut-être une explication de côté-là aussi (rires).
© Glénat / Fino
Le premier volet de Seul au monde est paru en aout 2019, le deuxième en octobre 2020, c'est aussi une aventure, une épopée, cette série ?

Serge Fino. Oui, pour moi, c'est plus qu'une aventure, c'est un challenge, sortir de ma zone de confort. Je sortais du huitième tome des Chasseurs d'écume avec François Debois, une série qui marche très bien, avec des planches en noir et blanc et des couleurs d'un autre (Bruno Pradelle en l'occurrence) par-dessus, et j'avais envie de me démarquer de cette logique scénariste/planches noir et blanc/coloriste informatique.

J'avais l'impression qu'avec ce système de mise en couleur, tous les albums qui paraissaient se ressemblaient tous plus ou moins. Lorsque j'ai débuté le projet, je n'avais jamais scénarisé un album que j'avais dessiné, j'ai toujours travaillé en binôme avec des scénaristes. Je n'avais jamais non plus, mis en couleur mes planches, sur tout un album. Je partais vraiment dans l'inconnu total, j'ignorais si j'allais être capable en même temps de raconter une histoire digne d'intérêt et dans un deuxième temps de relever le défi technique en ayant une cohérence graphique et artistique tout au long des 4 albums qui constitueront le récit de Sébastien.

C'est un gros travail, très prenant et assez fatiguant, mais c'est aussi très excitant de se dire qu'on a réussi en partie et qu'on dispose d'une liberté quasi totale puisque j'effectue le travail du début à la fin, aucun scénariste en amont et aucun coloriste en aval. C'est vers là que je voulais aller lorsque j'ai débuté ce métier, il y a 25 ans.
© Glénat / Fino
Entre deux albums, vous accordez-vous une petite récréation ? Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Serge Fino. Je n'ai pas beaucoup de temps pour m'octroyer des récréations. Je réalise en moyenne 2 albums par an, depuis 25 ans et à raison de six mois de travail pour chacun, il ne me reste pas beaucoup de temps pour le reste. Si j'ajoute à ça les séances de dédicaces les week-ends dans les salons ou les librairies, l'année est très vite remplie. Et comme, en plus, je suis quelqu'un d'assez prudent et que j'anticipe énormément sur les projets à venir et que j'ai également une vie de famille, tu auras compris que les journées peuvent être parfois trop courtes.

Cette année, j'ai intercalé la réalisation d'un album sur l'histoire du Finistère, à la demande des éditions du Signe, que je viens de terminer, et je me suis remis sur mes planches du tome 3 de Seul au Monde. Il me reste environ la moitié à réaliser, puis je m'attellerai à celle du tome 3 de l'Or des Marées, avec mon acolyte François Debois.
 
Sébastien Destremau est une nouvelle fois au départ du Vendée Globe cette année. Viendrez-vous l'encourager ?

Serge Fino. Malheureusement, cette année aura été particulière et visiblement, les conditions sanitaires et les restrictions qui en découlent vont limiter en temps et en nombre les visiteurs du village du Vendée Globe et certainement les spectateurs qui voudront assister au départ. Je le supporterai donc de chez moi.

Prochaine étape, vous embarquez ?

Serge Fino. Ah ! Ah !Ah ! J’aimerais bien, mais je n’y connais rien en technique de bateaux, je n’en possède pas. Cela se fera peut-être d’une autre façon. Un de mes projets à moyen terme est de postuler pour obtenir le statut de peintre officiel de la marine, ce qui me donnerait le droit d’embarquer sur n’importe quel navire de la marine et de passer mes journées à dessiner la mer, les bateaux et les oiseaux. Mais, pour le moment, ça n’est qu’un projet, j’ai d’autres choses à terminer avant.     

Merci Serge, propos recueillis le 14 octobre 2020 par Eric Guillaud
Seul au monde, de Serge Fino d'après le livre de Sébastien Destremau. Glénat. 2 tomes parus
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