"Si on m'enlève la musique, j'ai plus envie de vieillir" : un podcast fait entrer un piano dans un Ehpad

L'association Echoes et le Grand Théâtre de Provence lancent une expérience inédite au cœur d'un établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes. Le pianiste Frédéric Isoletta utilise la musique comme une clé pour entrouvrir la mémoire des résidents. Un atelier en plusieurs étapes enregistré sous forme de podcast.

Ce 8 janvier, derrière la grande baie vitrée embuée du réfectoire, règne une légère excitation pour cette première. Le Grand Théâtre de Provence et l'association Echoes ont donné rendez-vous à 14h pétantes aux résidents du centre Roger Duquesne. La table est dressée, les micros sont sortis et Fanny, l'animatrice, branche sa "radiobox" qui permettra d'enregistrer la séance. Le musicien Frédéric Isoletta a posé ses partitions sur le piano droit qui trône au fond de la pièce. Tout est en place pour ce nouvel épisode de podcast.

Eva, dans son fauteuil roulant, est installée la première autour de la table. C'est une habituée des ateliers d'Echoes et de son émission "qui donne le micro aux seniors", alors elle plaisante avec Fanny, mais remarque très vite la présence d'un invité de marque, vêtu de noir. Un pianiste ? "Si j'avais su, je me serais un peu mieux fringuée !" marmonne-t-elle avec malice.

Une douzaine de résidents arrivent les uns après les autres, mais l'ambiance n'est pas souriante. Ils ont "enterré" un membre du "groupe podcast " le matin même et en discutent avec émotion. Volontaires pour participer aux ateliers, ils sont âgés de 68 et 95 ans, tous désignés pour leurs capacités cognitives parmi les 140 pensionnaires de cet établissement public du centre hospitalier du pays d'Aix.

Conversation musicale 

Ici, la moitié des résidents relèvent de l'aide sociale, beaucoup n’ont pas de famille, "mais tout le monde est sur le pied d'égalité", souligne Sandra Bruet, responsable de l'animation du centre, très attachée à l'idée d’une maison de retraite publique où "différents milieux socioculturels se côtoient". La jeune femme, une main sur le dos voûté de Lætitia, se réjouit "qu'ici, on ne paye pas 6000 euros par mois pour avoir droit à des distractions", mais que chacun y ait droit pour autant.

Le brouhaha s'installe, certains font signe qu’ils ont des difficultés à entendre, Fanny monte le son via la "radiobox".

Marion Sableaux, responsable de la médiation au Grand Théâtre de Provence, prend la parole la première pour présenter ce "projet de conversation musicale" dont l’objectif est de "convoquer des réminiscences", promettant aux résidents une "Madeleine de Proust en musique" qui les amènera à raconter leurs souvenirs au micro.

C'est une aventure mémorielle et musicale qui doit les conduire à mieux se connaître dans le vivre ensemble.

Marion Sableaux, responsable de la médiation Grand Théâtre de Provence

Frédéric Isoletta prend le relais. Dans l'assistance, il reconnaît et salue Jean-Louis, ancien professeur d’histoire de l'art. "Tu ne nous avais pas dit que tu étais prof !", s'indignent les autres résidents, "ben, vous ne me l'avez jamais demandé !" répond vivement Jean-Louis. Frédéric sait pertinemment que cette séance va amener les participants à se découvrir, parce que "partager des souvenirs à travers la musique, c'est livrer un peu de sa vie et de son intimité aux autres". Mais très vite, tout ce petit monde s’impatiente, "alors, vous nous jouez un peu de piano !" Le musicien s'exécute. 

Accords et désaccords

Aux premières notes de Chopin, la joie fait son entrée dans la pièce. "Ça vous plaît? " lance Frédéric tandis que ses doigts sautillent sur le clavier. La réponse arrive dans un fredonnement choral tandis que les têtes se balancent. S'ensuit un cours sur Mozart, Bach puis Beethoven. Reine, toute pomponnée, est aux anges "Je les connais tous ! " s'exclame-t-elle dans une dans un large sourire, "j'ai été danseuse classique, j’écoute de la musique tout le temps ici à la résidence sur mes CD... Saint-Saëns, c'est pas croyable ce que ça me plaît !". La boîte à souvenirs est ouverte.

Je me lève avec et me couche avec... Si on m'enlève la musique, alors j'ai plus envie de vieillir.

Eva, pensionnaire du Centre Roger Duquesne


France 3 Provence-Alpes

Les avis se confrontent et les goûts divergent. Eva s'excuse de ne rien y connaître à la musique, mais avoue avec gourmandise "adorer, ça." Elle se remémore, dans un éclat de rire, une irrépressible quinte de toux en plein opéra, à l'époque où son papa l'emmenait, au poulailler "parce qu'on n’avait pas les sous ". Laetitia repense d'ailleurs avec excitation, avoir menti de nombreuses fois à son père pour aller au dancing Le Mistral à Aix et Marie-Madeleine évoque avec nostalgie le festival de piano de la Roque d'Antheron qu’elle fréquentait tous les ans, autrefois, avec son mari.

Des valses, de la chanson populaire, de la variété, Frédéric Isoletta balaye pour eux tous les genres musicaux." Moi, j'aime beaucoup la musique d'Ennio Morricone" lâche Michel, "et le rap, je ne suis pas contre, mais je viens de découvrir que j'aime le piano et je vais revenir".

En concert, le musicien joue, salue et s'en va. Ce que je viens chercher ici, ce sont les interactions et le partage.

Frédéric Isoletta, concertiste

Fanny demande à Luis, resté silencieux, quel est son style  : "le flamenco, c'est toute ma vie" répond-il, à la surprise générale. "Le flamenco, toi ? " s'étonne un résident. "Et oui, parce que je vais le dire... je suis gitan", dévoile soudainement le sexagénaire, le regard embué. Sur sa lancée, il raconte ses jours heureux en Andalousie, entre musiciens et danseurs. "Aujourd'hui, je ne peux plus jouer de guitare," regrette-t-il, brandissant ses mains déformées par la maladie.

Y a de la joie !

La musique est au croisement de leurs histoires de vie et tour à tour, chacun aura finalement fait entendre sa voix dans ce futur podcast. "Mister Charles Palmer", surnommé l'Américain du centre, casquette vissée sur la tête et lunettes de soleil sur le nez, avoue dans un français approximatif "pleurer en écoutant Love me tender d'Elvis Presley". Se présentant comme le cousin du chanteur britannique Robert Palmer, il articule de son mieux, s'adressant à Frédéric : " vous nous avez redonné le goût parce que vous jouez avec le cœur." Tout est dit.

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"le piano de Frédéric" fait remonter en surface des émotions enfouies dans des recoins de la mémoire et les résidents se mettent à chanter ©Laure Bolmont - FTV

C'est déjà l'heure de la galette des rois, que les pensionnaires du centre partagent volontiers avec toute l'équipe. Pour Sandra, qui pilote leur retour en chambre, cet atelier a fait ses preuves. "La musique a un impact incroyable sur eux, elle ravive une mémoire qui ne peut être altérée par la maladie".

En quittant le salon, chacun fredonne un air qui l'a marqué, cherchant encore à retrouver les paroles. Rendez-vous est pris dans deux semaines avec Frédéric pour la deuxième session de cette aventure sonore.