Marseille : deux dentistes jugés pour des mutilations sur 322 patients

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Écrit par Laura Cadeau, Jean-François Giorgetti

Ce lundi 28 février, s'ouvre un procès hors norme. Un dentiste et son père sont jugés par le tribunal correctionnel de Marseille pendant six semaines. Plus de 300 plaignants à qui on promettait "un sourire de star" se sont retrouvés avec les dents amochées, arrachées ou dévitalisées par les Docteur Guedj.

Depuis plus de dix ans, Marielle Orsi vit un cauchemar. Affaiblie, les cheveux grisonnants et la voix presque tremblante, cette aide-ménagère à la retraite ne peut plus manger normalement. Son alimentation est réduite aux aliments mixés uniquement.  

"Je n’arrive plus à gérer la douleur, je suis bourrée de comprimés", nous confie-t-elle, avec difficulté. À l’origine, ce devait être une simple consultation pour se faire blanchir les dents. Mais le Docteur Guedj en décide autrement.

La patiente se retrouve alors avec des dents saines arrachées, puis remplacées par un bridge (pont ou prothèse dentaire). Face aux douleurs persistantes, elle se rend chez une autre dentiste. Mais les prothèses de remplacement qu’elle lui pose ne tiennent pas.

Résultat : elle pense à baisser les bras. "Je me suis dit, tant pis. Mais, en réalité, je ne pouvais pas rester comme ça : Je ne mangeais pas et je n’avais plus de vie sociale", regrette-t-elle.

Des lunettes de vue aviateur à la monture dorée, le crâne dégarni et la mine bronzée, Aklim Belaïd, lui, a débarqué dans le cabinet dentaire du Docteur Guedj pour "une dent qui bougeait".

Installé dans les quartiers Nord de Marseille, le praticien lui explique alors que les autres vont se déchausser et décide de dévitaliser toute la denture.

Après les travaux, Aklim souffre d’abcès à répétition et consulte un autre dentiste. Et, là, surprise ! Il découvre une mèche métallique restée coincée à l’intérieur de sa bouche.

Aklim, âgé d’une cinquantaine d’années, l’a gardé précieusement depuis toutes ces années et nous la dévoile, entre ses doigts, tel un trophée.  

Mais aujourd’hui, Aklim est désemparé. Le simple fait de croquer dans une pomme lui est devenu impossible. Pour refaire toute sa dentition, le devis s’élève à plus de 20.000 euros. 

"Je suis désespéré car je n’ai pas les moyens de refaire mes dents. Je ne rigole plus comme avant, je ne suis plus comme avant. Je me trouve beaucoup nerveux, je trouve même que ma bouche a l’air tordue. J’ai des trous de partout, sans compter les crochets qui me font la misère !", lâche-t-il.  

Des opérations injustifiées et bâclées 

Entre 2006 et 2012, près de 500 patients se disent victimes des agissements de deux praticiens : Lionel Guedj, 41 ans, et son père Carnot Guedj, 70 ans, lui aussi dentiste.

Jugés pour "violences volontaires ayant entrainé une mutilation ou une infirmité permanente" et pour "escroquerie", ils comparaissent ce lundi matin.

Il faut remonter en 2009 pour comprendre cette affaire. Après plusieurs signalements d’une assurance sur des facturations douteuses de prothèses et d’assurés sur des "abus de soins", la CPAM des Bouches-du-Rhône dépose plainte en 2011.

Elle revendique alors un préjudice de près de 1,7 million d’euros. L’année suivante, une information judiciaire est ouverte et les deux dentistes se retrouvent alors interdits d’exercer par l’ordre des médecins.  

"La première consultation se soldait systématiquement par un programme massif de travaux impliquant de dévitaliser et de couronner un maximum de dents", constate notamment un rapport. 

Nadia Omar, l’assistante dentaire, se souvient : "Vous veniez pour deux caries et vous repartiez avec toutes les dents dévitalisées."

Avec 28 fois plus de factures de couronnes que la moyenne de ses confrères, Lionel Guedj est arrivé en 2010 en tête des dentistes français avec un chiffre d'affaires de 2,6 millions d’euros, contre une moyenne départementale de 180.000 euros.  

Un patrimoine immobilier de 9,5 millions d’euros, des voitures de luxe et un yacht de 15 mètres, l’homme s’est enrichi en l’espace de plusieurs années.  

"Lors du procès, mon client va s’efforcer de démontrer que, s’il y a eu sans doute des négligences ou des imprudences, il n’a jamais eu la volonté de nuire", explique Frédérique Monneret, avocat de Lionel Guedj. 

Ils encourent dix ans d’emprisonnement et 375.000 euros d’amende, une somme qui pourrait monter à près de deux millions d’euros pour leurs sociétés, sans compter l’indemnisation des victimes. 

Dix ans de souffrance sans indemnisation 

"Abcès, douleurs, infections à répétition, bouche noire, mauvaise haleine, prothèses qui ne tiennent pas : dix ans après les faits incriminés (de 2009 à 2012), beaucoup d’anciens patients subissent encore des troubles", affirme Marc-André Ceccaldi, avocat de plusieurs plaignants.  

"85% des victimes sont des gens modestes, souvent bénéficiaires de la couverture maladie universelle complémentaire (CMUC)", poursuit-il. 

"On se disait qu’il n’y aurait pas de procès, qu’ils n’allaient pas se prendre la tête pour nous car la majorité des victimes, ce sont des Maghrébins", confie Sarah Chaabi, ancienne patiente.  

Lionel Febbraro est l’avocat de plusieurs plaignants dont Aklim Belaïd. Il parle de "désastre sanitaire" et dénonce les autorités qui ont sous-estimé cette affaire qui a touché près de 500 patients. Aucune structure spéciale de prise en charge n’a été mise en place.

"On ne l’a pas fait par dédain, par mépris peut-être, ou par le simple fait qu'ils ne se soient pas rassemblés. Ce sont des gens qui habitent dans des quartiers populaires donc ils n’ont pas forcément le réflexe d’être remuants", suppose-t-il, depuis son bureau dans le centre-ville de Marseille. 

Pour la très grande majorité des victimes, toute demande d’indemnisation a été rejetée. La Commission d’indemnisation des victimes d’infractions (CIV), qui demande en temps normal au Fonds de garantie des actes de terrorisme et autres infractions d’avancer les dommages, préfère attendre la décision du tribunal. 

Au total, 322 anciens patients se sont constitués partie civile, aux côtés de la Caisse primaire d’assurance-maladie (CPAM 13), de cinq mutuelles et du Conseil national et départemental de l’Ordre des chirurgiens-dentistes.  

Ce procès hors norme devrait se tenir jusqu’au 8 avril dans une salle de 400 places spécialement aménagée dans une ancienne caserne pour pouvoir accueillir tout le monde.