Aides aux migrants: une association des Hautes-Alpes récompensée au ministère de la Justice

Délinquants ou défenseurs des droits fondamentaux ? Deux associations d'aide aux migrants ont reçues mardi un prix au ministère de la Justice par la Commission consultative des droits de l'homme (CNCDH), pour leurs actions en faveur des migrants.

Mars 2019. Des militants organisent une maraude géante à Montgenevre (Hautes-Alpes), pour dénoncer les mesures de répression qui visent les associations d'aides aux migrants
Mars 2019. Des militants organisent une maraude géante à Montgenevre (Hautes-Alpes), pour dénoncer les mesures de répression qui visent les associations d'aides aux migrants © JEAN-PIERRE CLATOT / AFP
Le mouvement Tous migrants, qui porte assistance dans les Hautes-Alpes aux exilés à la frontière italienne, ainsi que l'Association nationale d'assistance aux frontières pour les étrangers (Anafé), ont reçu des mains de la garde des Sceaux Nicole Belloubet la "mention spéciale" du jury de la CNCDH lors de la remise des prix, qui portaient sur le thème de la fraternité.

"A l'heure où les politiques migratoires se durcissent, soutenir notre action (...) laisse espérer que l'amélioration de la situation des exilés et celle de ceux qui leur sont solidaires est une préoccupation des autorités françaises", a déclaré Alexandre Moreau, président de l'Anafé, après avoir longuement listé les personnes poursuivies en justice "pour avoir érigé ce principe de fraternité en devoir de solidarité".

Ces derniers mois, les procès pour "aide à l'entrée" de personnes étrangères se multiplient. L'un des plus emblématiques, celui de Pierre Mumber, accompagnateur en montagne des Hautes-Alpes, accusé notamment d'avoir offert du thé à quatre Africains à la frontière italienne, s'est soldé fin novembre par une relaxe.

"C'est un acte politique fort de nous décerner ces prix", a indiqué Laure Palun, directrice de l'Anafé, qui y voit un signe que la CNCDH, autorité indépendante, "prend position" en faveur des associations.

"Le fait que Nicole Belloubet vienne nous délivrer cette récompense en personne, c'est qu'elle a conscience que les droits de l'homme sont bafoués en France", a abondé Stéphanie Besson, cofondatrice de Tous migrants.

Après avoir exercé "le devoir d'assistance à personne en danger", les militants de son association ont subi "des intimidations, de la répression, des condamnations", a-t-elle affirmé. "Par conséquent, le devoir de fraternité s'est trouvé criminalisé."

La cérémonie a honoré des personnes "qui par leur courage, leur dévouement au service de l'autre, oeuvrent dans des conditions parfois difficiles pour ériger les principes des droits de l'homme en une réalité", a félicité pour sa part Nicole Belloubet, saluant l'"utopie nécessaire" des lauréats.

Même s'il existe entre le gouvernement et la CNCDH des "désaccords parfois soutenus", a conclu Nicole Belloubet, l'action de la Commission participe à "renforcer l'effectivité des droits".

Tous Migrants : des bénévoles, des médecins, des maraudeurs

Sans étiquette, Tous Migrants se définit comme "un mouvement citoyen pacifiste de sensibilisation et de plaidoyer". L'association briançonnaise est née fin 2016. Elle compte 700 membres et plus de 9.800 abonnés Facebook. Elle mène différentes actions, conférences, cinés-débat, campagnes de plaidoyer ou actions en justice en faveur des migrants.  

Mais au quotidien, l'association sillonne les routes des Hautes-Alpes. Toutes les nuits, une maraude, souvent assistée par une unité mobile de Médecin du Monde, surveille les bords de route, proches du col de l'Echelle. C'est par là que les exilés traversent la frontière avec l'Italie. "Nous avons des boissons chaudes, de la nourriture, et des vêtements" nous explique un maraudeur.

L'objectif, grâce au Médecin de l'unité mobile, est de fournir un premier diagnostic médical, avant de mettre à l'abri les personnes les plus fragiles. Même si le maraudeur l'admet : "avec les températures hivernales, toutes les personnes que l'on rencontre sont en danger. Il y a quelques jours, nous avons aidé huit personnes, dont la température corporelle était de 32 degrés. Une heure de plus, et c'était trop tard". 

Ces personnes sont ensuite orientées vers le Refuge Solidaire de Briançon. Créé en 2017, ce lieu permet aux migrants de soigner, se nourrir, s'équiper en vêtements chauds. Un temps de repos avant de reprendre leur parcours migratoire. 

Une récompense à la fois "surprenante" et "encourageante"

Pour ce maraudeur, qui souhaite garder l'anonymat, la récompense décernée au Ministère de la Justice est "cocasse, surprenante" : "hier soir encore, j'étais suivi par une voiture banalisée de la police. Cette semaine, nous avons également reçu deux convocations pour nos bénévoles".

Il ajoute qu'en 2018, la Commission consultative des droits de l'homme (CNCDH) était venu sur le terrain pour suivre les maraudes, et avait rendu un rapport alarmant sur l'exercice du droit des exilés, et sur le "harcèlement des collectifs par les forces de l'ordre".

Pour le maraudeur, cette récompense, décernée par la CNCDH, est "encourageante, une reconnaissance de leur action", mais c'est aussi surprenant de "recevoir des leçon de fraternité de la part de l'Etat, qui bafoue lui-même ces valeurs". 

Même constat d'étonnement de la part de Michel Rousseau, co-président de Tous Migrant. Il précise que le prix à été instruit par la CNCDH, une commission indépendante, et non pas par le Ministère de la Justice, "sinon on aurait refusé le prix" ajoute-t-il. Car dans les Hautes-Alpes, il y a encore une quinzaine de dossiers, en cours, des dossiers qui concerne des procédures d'aide à l'entrée des exilés, comme c'est le cas du guide de haute montagne Pierre Mumber.

Des procédures, auxquelles s'ajoutent "les refus, par les forces de l'ordre d'entrée du territoire des personnes migrantes. Des refus totalement illégaux", dénonce-t-il. 

Pour Michel Rousseau, cette situation reflète "l'aberrance du discours public" mais c'est une situation "encourageante, car elle pourrait permettre à toujours plus de citoyens et d'institutions de s'investir face au drame qui se joue dans nos montagnes". 

En 2018, 5202 personnes ont été prises en charge par le Refuge Solidaire de Briançon, dont 1940 mineures, soit 37%. En 2019, l'association a constaté une baisse du flux migratoire : entre janvier et fin octobre, 1757 personnes ont été accueillies contre 4659 l'année dernière à la même période. (chiffres Tous Migrants)
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