PHOTOS. « Nourrir ici pour les gens d’ici », un néo-agriculteur crée une ferme urbaine à Annecy

C'est en plein coeur de la ville d'Annecy, au beau milieu des immeubles, qu'une ferme urbaine a vu le jour peu après le confinement. Pour Syvain Leroux, néo-agriculteur à l'origine du projet, c'est une manière de "reconnecter les gens au vivant".

Une ferme urbaine a vu le jour le 20 mai à Annecy, peu après le confinement
Une ferme urbaine a vu le jour le 20 mai à Annecy, peu après le confinement © DR
Depuis plusieurs mois, fenouil, pourpier, haricots mais aussi plantes et légumes anciens ont pris la place des graviers dans le terrain qui accueillait autrefois les serres municipales d’Annecy : une ferme urbaine a vu le jour pendant le confinement, au beau milieu d’un ensemble d’immeubles en plein cœur de la ville haut-savoyarde.
 
La ferme se situe au beau milieu des 'immeubles
La ferme se situe au beau milieu des 'immeubles © DR

A peine six mois après, 20 variétés de plantes et de légumes y poussent et deux marchés y sont organisés toutes les semaines. Des chefs cuisiniers viennent même y ramasser les produits frais dont ils se serviront pour élaborer leurs plats. 
 
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"Nourrir ici pour les gens d’ici", c’est le credo de Sylvain Leroux, néo-agriculteur à l’initiative du projet. Après avoir été pendant plusieurs années "experts qualité" pour sept usines à travers le monde, cet Annecien qui passait sa vie dans l’avion a décidé de tout arrêter pour se rapprocher de la terre.

 
Sylvain Leroux, maraîcher de la nouvelle ferme urbaine d'Annecy
Sylvain Leroux, maraîcher de la nouvelle ferme urbaine d'Annecy © DR

Il a créé l’association "Ceux qui sèment" et s’est attelé à la recherche d'un terrain à Annecy, où l’autonomie alimentaire est quasi-nulle : sur un panier de 100 euros, seules 76 centimes proviennent de produits locaux. Mais trouver un lieu n'a pas été chose facile dans la ville haut-savoyarde. D’une part, parce que de nombreux terrains sont dédiés au fourrage et d’autre part, parce que la pression immobilière y est très forte.
 

L'exemple canadien

C’est pendant l’entre-deux-tours des municipales, après plus d’un an et demi de recherches, que Sylvain Leroux a pu s’installer dans les anciennes serres. Une idée soufflée à l’oreille du maire sortant Jean-Luc Rigaut (UDI) par une de ses colistières Marie Pannetier. Durant le confinement, cette dernière était tombée sur un article de Radio Canada titrée : "Victoria produira des plants de légumes, une première depuis la Seconde Guerre mondiale". Le 7 avril, la ville canadienne avait en effet adopté une motion pour faire pousser des plantes potagères en lieu et place des fleurs dans les serres municipales afin de nourrir les habitants dans le besoin en raison de la crise sanitaire. Et Marie Pannetier a proposé à l’élu d’en faire de même à Annecy.  

Convaincu, l’ancien maire Jean-Luc Rigaut, a alors proposé à plusieurs agriculteurs de leur louer le terrain. "J’étais le seul à lever la main", se souvient Sylvain Leroux. "Peut-être le seul fou", blague-t-il. Il faut dire que les conditions ne sont pas idéales : il ne s’agit pas d’un bail agricole mais d’une convention de quatre ans. Difficile pour un agriculteur d’investir dans ces conditions. En outre, le sol était jonché de graviers et de déchets. Mais la détermination a eu raison des contraintes techniques : en quelques semaines, Sylvain Leroux et les membres de Ceux qui sèment ont transformé l’ancienne serre en potager. "On a fait en sorte de rendre le sol vivant", résume l’agriculteur.
 
L'état du terrain avant d'être transformé en ferme urbaine
L'état du terrain avant d'être transformé en ferme urbaine © DR


Aujourd’hui, l’association ne sait pas si elle va pouvoir conserver son terrain - dont la valeur est estimée à 10 millions d’euros - au-delà des quatre ans fixés par la convention. De nombreux permis ont été déposés "car la zone est très attractive pour les promoteurs immobiliers", explique la nouvelle municipalité (EELV). "Mais fort heureusement rien a été décidé", déclare la mairie qui assure que sa volonté "est bien entendu de préserver les zones agricoles et les fermes urbaines.
 

"On veut nourrir Annecy"

Pour l’agriculteur, les fermes urbaines permettent de limiter le bilan carbone lié à l’alimentation : ni l’agriculteur ni le consommateur n’ont à se déplacer, si l’on considère que la ferme est proche des clients. C’est pourquoi, il vend ses produits directement dans la ferme. "Je refuse de faire un marché à cinq kilomètres", explique Sylvain Leroux qui souhaite également proposer du bio à des prix abordables. A titre d’exemple, il faut compter 2,5 euros pour un kilo de tomates coulis et 9,9 euros pour un kilo d’haricots "semences anciennes".
 
Deux marchés sont organisés chaque semaine au sein même de la ferme
Deux marchés sont organisés chaque semaine au sein même de la ferme © DR


 "Il y a de plus en plus de gens chaque semaine", observe le maraîcher qui veut prouver "qu’avec 3000m2, on peut nourrir une zone de chalandise [de la ferme] et assurer un salaire suffisant à l’agriculteur". A ce jour, il parvient à réaliser "100 tickets", autrement dit 100 clients, par semaine.  Mais il faudra attendre le printemps prochain avant de pouvoir dresser un vrai bilan. "On veut nourrir Annecy", explique l'agriculteur, qui souhaiterait voir ce genre de projet se multiplier. 

Néanmoins, nourrir une ville uniquement avec des fermes urbaines est un objectif difficilement atteignable selon Roland Vidal, enseignant-chercheur à l’Ecole nationale supérieure de paysage de Versailles-Marseille. En 2018, dans un article du Monde, il déclarait : "Il y a une confusion : on parle d’alimenter les gens en leur fournissant des paniers de légumes. Or les cultures qui prennent de la place, ce sont les céréales. En France, les villes n’ont jamais été autosuffisantes". Par ailleurs, d’après une étude menée aux Pays-Bas en 2016, l’agriculture urbaine pourrait assurer au maximum 3 % de la production des villes européennes, et seulement en fruits et légumes.
 

Se reconnecter au vivant

Quoi qu’il en soit, les objectif  de Sylvain Leroux sont multiples. Il veut voir, grâce à ce projet, des liens se tisser au sein du quartier. Et d'après Marie Pannetier, c'est une réussite : "Je vois l'engouement des gens, l'énergie des bénévoles qui viennent donner un coup de main parce que ce n'est pas loin de chez eux et qu'ils adorent le projet, le lien social que ca crée."
 
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L'agriculteur tend aussi à "reconnecter les gens au vivant". Et pour cela, il en est sûr : il faut être en ville. "Si vous voulez toucher un maximum de personnes, vous ne pouvez pas être à la campagne", estime-t-il. 
 

Le site étant entouré d'immeubles tout autour, les habitants voient le maraîcher, voient comment il travaille. Ils lui envoient même des photos quand il est dans le champ

Marie Pannetier, membre de l'association "Ceux qui sèment"



Par ailleurs, l’agriculteur organise des événements pour faire venir les Anneciens dans la ferme : cours de cuisine, défilé de mode éthique, etc. Et à chaque fois, un petit tour au potager est de mise. "Aucun cours ne se fait sans une visite au préalable", raconte Sylvain Leroux, enthousiasmé par la curiosité des visiteurs qui posent des questions sur la culture de telle ou telle espèce au cours de leur déambulation. Chaque mois, l'association reçoit également trois à quatre classes issues de différentes écoles. "On atteindra les parents par les enfants", assure Sylvain qui souhaite "semer la petite graine, qui grandira… ou pas."

 
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