"On est condamné à aller travailler pour trois fois rien" : le désarroi des infirmiers libéraux face à la baisse de leurs indemnités kilométriques

Un nouveau protocole d'indemnités kilométriques est entré en vigueur début novembre pour les infirmiers libéraux de Haute-Savoie. Cet accord, signé entre les représentants de la profession et l'Assurance maladie, touche lourdement certains d'entre eux qui craignent de perdre plusieurs milliers d'euros par an.

D'un patient à un autre, Marjolaine Lemesle sillonne la vallée du Giffre. L'infirmière libérale enchaîne une quarantaine de visites à domicile par jour, parcourant jusqu'à 150 km quotidiennement, sans compter ses heures.

"C'est un métier qui est dur mais que j'aime beaucoup. J'ai des patients que je soigne depuis 16 ans, qui font presque partie de la famille. Je les aime, mes patients", sourit-elle. Malgré une passion intacte après plus de vingt ans dans la profession, Marjolaine songe à changer de voie.

En cause, une baisse conséquente de ses revenus depuis la mise en place d'un nouveau protocole d'accord sur les indemnités kilométriques, entré en vigueur le 6 novembre. Le texte, signé entre les représentants de la profession et l'Assurance maladie, introduit un nouveau mode de calcul de ces indemnités qui pénalise une grande partie de la profession.

"Tuer les infirmières, c'est tuer les patients"

"Cela représente une perte d'un tiers à la moitié de mes revenus", estime Marjolaine Lemesle, soit près d'un millier d'euros par mois selon elle. L'infirmière qui exerce à Taninges, en Haute-Savoie, craint de devoir y mettre de sa poche pour aller soigner ses patients. Car cette indemnité lui permettait de compenser la faible tarification des soins facturés, pour certains, quelques euros seulement.

Sans compter que l'infirmière exerce en zone de montagne avec tous les frais que ce territoire implique en équipements spéciaux. "On est condamné à aller travailler pour trois fois rien", lâche Marjolaine qui dénonce un "patienticide organisé" : "Tuer les infirmières, c'est tuer les patients." Des patients qui, pour beaucoup, ne pourraient pas avoir accès aux soins autrement.

"J'adore mon métier, j'aime prendre soin des habitants de ma vallée, mais ce travail impacte ma vie privée. C'est trop de don de soi pour continuer à le faire en étant payé une misère", résume l'infirmière. Son constat, nombre de professionnels le partagent en Haute-Savoie. Après la crise du Covid-19, cette réforme fait l'effet d'un nouveau coup de massue.

Si c'est pour mal soigner les patients parce qu'on n'a plus les moyens de le faire correctement, ce n'est pas la peine. J'en pleure parce que je l'aime mon boulot.

Marjolaine Lemesle, infirmière libérale à Taninges

à France 3 Alpes

"On a des infirmières qui quittent le métier parce qu'elles sont dégoûtées. Elles n'en peuvent plus, elles sont usées", confirme Pascal Rousseau, membre de la fédération nationale des infirmiers en Haute-Savoie. Deux infirmières l'ont contacté en l'espace d'une journée pour lui signaler l'arrêt de leur profession. "Je n'ai jamais eu autant de signalements", constate-t-il.

La sénatrice (LR) de Haute-Savoie Sylviane Noël s'est emparée du dossier, écrivant un courrier à ce sujet au ministre de la Santé, François Braun. "Si aucune solution n'est trouvée, les patients éloignés qui ne peuvent pas se déplacer seront très probablement abandonnés. Il est urgent d'agir", alerte l'élue qui dénonce une situation "intolérable".

Au-delà de la perte de revenus, les infirmiers libéraux déplorent un manque de reconnaissance pour une profession déjà à bout de souffle. "Je ne suis pas partie en vacances pendant deux ans parce que je ne trouvais pas de remplaçante. Même malades, on va travailler parce qu'il faut assurer les soins des patients", souligne Marjolaine qui travaille jusqu'à 50 voire 70 heures par semaine "pour s'en sortir".

Passionnée mais écœurée, l'infirmière n'imagine plus continuer dans ces conditions. "Si c'est pour mal soigner les patients parce qu'on n'a plus les moyens de le faire correctement, ce n'est pas la peine, souffle-t-elle. J'en pleure parce que je l'aime, mon boulot."