Déconfinement : le secteur musical toujours dans le flou artistique

Alors que certains secteurs culturels reprennent vie tout doucement, comme les musées, théâtres et bientôt les cinémas, le secteur de la musique, lui, reste à l’arrêt. A Grenoble, le milieu partage la même inquiétude que la profession à l’échelle nationale.

La salle de spectacle La Bobine, à Grenoble.
La salle de spectacle La Bobine, à Grenoble. © Maeva Schamberger
« Comment peut-on affirmer le 16 avril que de « petits festivals » pourraient se tenir à partir du 11 mai, comme si ces milliers d’événements étaient en mesure de s’adapter d’un jour à l’autre à de nouvelles conditions d’accueil, alors qu’aujourd’hui la quasi-totalité des festivals d’été est annulée et que les festivals d’automne n’ont à ce jour aucune visibilité quant aux conditions de leur tenue ? » C’est un cri d’alarme, de colère même, qu’a lancé ce 26 mai le Syndicat des Musiques Actuelles. Dans un appel solennel à la cohérence lancé au gouvernement, les signataires pointent en dix questions le flou artistique total autour du devenir des évènements culturels et plus précisément musicaux.

Alors que la Fête de la musique pourrait finalement être maintenue, - mais quid d’un tel évènement dans le contexte sanitaire actuel - que les salles de spectacles et les théâtres pourront rouvrir dans les régions en zone verte à partir du 2 juin, puis les cinémas le 22, l’été s’annonce toujours sans festivals ou presque. Les annonces du premier ministre Edouard Philippe hier ne sont pas de nature à rassurer les artistes.

Parmi eux, des figures comme Clara Luciani ou Laurent Voulzy interpelaient déjà l’Etat il y a quelques jours dans le Journal du Dimanche sur les conséquences désastreuses de l’annulation des concerts et des festivals. Un impact qui touche les auteurs, compositeurs, techniciens, éditeurs et producteurs de spectacles. « Cette situation implique une double peine économique. Avec la disparition de l’important canal de diffusion de leurs œuvres que sont les concerts, ils subissent une perte de revenus instantanée. Pour les artistes, les créateurs et éditeurs rémunérés grâce aux droits d’auteur, cette perte de revenus s’inscrit dans la durée. »

 

"Depuis mars, on essaye de dialoguer avec le ministre"


A Grenoble, les acteurs plus modestes du milieu musical ne cachent pas non plus leur inquiétude. Alexandre Lamothe est coordinateur de la programmation musicale à La Bobine. Modèle original en terme de gestion, collégiale et indépendante financièrement, ce lieu de création et de diffusion musicale sur Grenoble a bâti son modèle économique autour des recettes de son bar et de son restaurant. Les19 salariés sont depuis le début de la crise en chômage partiel.

Membre de la FEDELIMA, réseau national qui regroupe près de 150 lieux de musiques actuelles sur l'ensemble du territoire, Alexandre a suivi les négociations avec le ministère de la culture. « Depuis mars, on essaye de dialoguer avec le Ministre. Au départ, les intermittents des salles de spectacle n’étaient pas inclus dans le dispositif du chômage partiel. Le gouvernement a fini par les intégrer et le Sénat vient finalement de valider hier la prolongation des droits jusqu’en 2021. Mais le manque d’écoute, le flou et la méconnaissance du terrain ne nous ont pas aidés. Prenons l’exemple de la distanciation physique. Renvoyer la responsabilité des règles sanitaires aux salles et donc la responsabilité de créer peut-être de futurs clusters ! Et puis, le flou sur les rassemblements est total, 5000 d’un côté, moins de 10 de l’autre… On rouvre Le Puy du Fou et dans le même temps on méprise les petites structures et les acteurs du terrain culturel ! »

Avec l’ensemble des salles de musiques actuelles grenobloises et les associations organisatrices de petits festivals, la Bobine œuvre au sein du réseau Tempo. « Ce réseau nous permet de nous concerter et de montrer notre solidarité avec les artistes et les structures qui souffrent le plus. On peut mutualiser nos salles, monter des concerts de soutien, soutenir les musiciens les plus fragiles ! »
 
De leur côté, les musiciens traversent cette crise avec un mélange de fatalisme et de philosophie, pour certains. François Magnol, chanteur et guitariste du groupe Holy Bones explique : « Les musiciens qui bénéficient du statut d’intermittent du spectacle comme moi ne sont pas les plus à plaindre, leur statut va être prolongé. Par contre, les primo arrivants dans le métier qui commençaient à faire des heures et qui repartent à zéro sont dans la pire situation. Même chose pour les intermédiaires, comme les bookers, les labels, ou les attachés de presse mais aussi les petits lieux comme les cafés-concerts ou les petites structures » .
 
Le groupe Holy Bones
Le groupe Holy Bones © Maeva Schamberger

Producteur de spectacles, Christophe Martin gère la société KNT à Echirolles près de Grenoble et ses studios d’enregistrement. Editeur, distributeur et programmateur, il est un des acteurs incontournables du milieu musical dans l’agglo. D’emblée, il s’insurge. « Comment se fait-il que l’Etat promet quelques millions à la filière alors qu’il lance un plan d’aide au secteur du tourisme de 18 milliards d’euros ? Pourtant l’économie de la musique avec les festivals est tellement importante, elle génère énormément de bénéfices ! »

 

L'incertitude demeure


Avec une baisse de 70% d’activité, des dates annulées et un gros manque à gagner sur les prestations, KNT qui vient de vivre trois mois blancs, pourrait être menacée. Mais Christophe Martin tempère « Grâce au fonds d’aide lié au plan d’urgence de la SACEM, les aides vont tomber. Nous allons avoir des moyens pour relancer la machine créatrice. On devrait s’en sortir. Mais parmi les petites structures fragiles qui manquent de crédibilité face aux banques, beaucoup vont devoir rendre l’âme ! » 

La Sacem – société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique, a déjà enclenché un plan d’urgence de 43 millions d’euros (fonds de secours, avances exceptionnelles, hausse de l’aide aux éditeurs) pour ses sociétaires. Mais tout le monde ne pourra pas en bénéficier.

Quant à la reprise des concerts en salles, l’incertitude demeure. Avec son groupe, François Magnol a déjà une douzaine de dates programmées cet automne dans des cafés, médiathèques et petites salles. Pour autant, les interrogations demeurent. « Les SMAC, les salles de concert labellisées, les centres culturels reprogrammeront peut-être dès la rentrée de septembre. Mais pour les petits lieux, ceux qui n’ont pas les reins solides, c’est une autre histoire. Raisonnablement, pour un retour à la normale, je pense qu’il faut tabler sur janvier 2021. D’ici là, on va voir apparaître des petites scènes en plein air dans des lieux divers avec des concerts spontanés. »

Et justement, deux pôles musicaux ont déjà prévu de pallier l’impensable, un été sans réjouissances artistiques. La Bobine qui va pouvoir relancer l’activité de son bar dans un premier temps puis de son restaurant, a planché sur une programmation estivale en juillet et août. « La Bobine est le seul lieu de l’agglo qui propose habituellement des rendez-vous artistiques tout l’été sur le parc Mistral. On a travaillé avec la Ville pour voir comment lier les animations de L’Eté Oh ! Parc avec des rendez-vous festifs qui resteront balisés, avec des sièges de façon à anticiper l’afflux de public. Nous allons privilégier les artistes de la scène locale et régionale, musiciens mais aussi metteurs en scène de théâtre et compagnies des arts de la rue avec des rendez-vous pour le jeune public tous les mercredis dans des jauges reserrées » précise Perrine Cartier, responsable de la communication. Avec d’autres lieux culturels, la Bobine prévoit aussi des petits spectacles dans les quartiers, des siestes musicales et des rendez-vous secrets dévoilés à la dernière minute.

Enfin de son côté, la Belle Electrique, le pôle des musiques actuelles grenobloise qui a dû annuler en cascade la venue d’artistes français et internationaux, sonne également la reprise. « Nous ouvrons le restaurant le 2 juin et le bar le 3. La salle restera à disposition des musiciens locaux pour des répèt’ montées » indique Olivier Dahler, le programmateur. « Et nous allons mettre en place une programmation avec des groupes locaux en terrasse deux à trois fois par semaine en juin et juillet. Et si les mesures sanitaires, qui ne sont toujours pas claires le permettent, nous monterons une petite scène sur le parvis de la Belle Electrique. »

 
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