Dans le Puy-de-Dôme, comment les archéologues enquêtent sur la vie des premiers habitants

On les voit fouiller le sous-sol pendant des semaines, à la recherche d’infimes indices. A la fois enquêteurs et scientifiques, les archéologues se posent beaucoup de questions et trouvent parfois des réponses qui racontent l’histoire de l’humanité, ses croyances et ses peurs.

Sur le terrain chaque indice fat avancer la connaissance des archéologues.
Sur le terrain chaque indice fat avancer la connaissance des archéologues. © Cyrille Genet - FTV

Après 3 mois passés entre fin 2020 et février 2021 sur un terrain à proximité de l’aéroport de Clermont-Ferrand/Auvergne à Aulnat dans le Puy-de-Dôme, les archéologues s’apprêtent à laisser la place à la base vie du chantier de modernisation de la piste principale. Ils ne repartiront pas les mains vides, la campagne, sur plus de 3 hectares, a été riche : "Elle nous a permis de mettre en évidence tout un ensemble d’occupation" raconte Laurence Lautier, responsable d’opérations à l’INRAP. "Ça va d’un premier village au premier âge du fer (800 à 450 avant notre ère) où l’on a des bâtiments antiques, on y a découvert une sépulture remarquable, au site d’un autre village daté de l’antiquité tardive et du haut moyen-âge par le mobilier que l’on a retrouvé (1er et 3e siècle)".

Une cruche trouvée dans la sépulture aux abord de l'aéroport de Clermont-Ferrand
Une cruche trouvée dans la sépulture aux abord de l'aéroport de Clermont-Ferrand © R. Ho-A-Chuck - FTV

A plusieurs endroits, des pelleteuses grattent le sol puis les archéologues se penchent pour scruter le terrain, photographier, gratter et récolter. Le temps est leur compté et ces instants sont précieux, personne ne pourra revoir ce qu’ils découvrent à l’instant : "Notre intervention est destructrice de toute manière" poursuit Anne Lautier "Après notre passage il ne reste plus grand-chose, l’objectif c’est de faire un maximum d’observations pour pouvoir libérer le terrain. C’est une enquête avec une grosse partie qui va se résoudre dans la phase post-fouille avec l’étude des céramiques, avec le traitement des prélèvements que l’ont fait des charbons, des graines…"

Un calendrier vertical

Gérard Vernet, géo-archéologue tient à nous entraîner à l’écart, là où il a creusé un trou de plus de 2 mètres, pas plus bas car c’est trop humide, il faudrait pomper en continu : "On voit une succession de couches, donc des dépôts de sédiments, de terre, de sable, etc… Ici tout ce qui est noir, c’était un marécage avec de l’eau stagnante, on a des éléments qui nous permettent même de savoir l’épaisseur d’eau qu’il y avait". Puis il pointe une zone plus en profondeur : "Ce niveau-là, rouge, est daté à 7 700 ans par rapport à nos jours, donc on a l’histoire de cette zone jusqu’à nos jours, c’est le calendrier du terrain et c’est aussi l’évolution du paysage".

Ces collègues s’y référent souvent : en comparant la profondeur de leurs découvertes ils peuvent les dater avec précision.

Après 3 mois de fouilles, les archéologues laisseront la place aux nouveaux aménagements.
Après 3 mois de fouilles, les archéologues laisseront la place aux nouveaux aménagements. © R. Ho-A-Chuck - FTV

Un jeu de questions-réponses

A quelques centaines de mètres, plus proche du cœur du village d’Aulnat, dans une zone d’habitation pavillonnaire, une autre équipe achève une fouille. Ici une ancienne villa a été démolie, une autre sera bientôt construite. Et les questions ne manquent pas : pourquoi trouve-t-on un cimetière à plus de 300 mètres de l’église alors qu’à l’époque on avait coutume d’enterrer les morts dans le bâtiment puis dans l’enclos paroissial au plus près des édifices sacrés, pourquoi les premiers squelettes (des hommes, des femmes et pas d’enfants) datent du 11e siècle et d’autres sont du 17e avec tous les âges représentés y compris de nombreux nouveau-nés et pourquoi le cimetière aurait été abandonné entre ces deux périodes ? Pour Anne Richier arché-anthropologue : "Le terrain pose beaucoup plus de questions qu’il n’amène de réponses et c’est intéressant, c’est l’ADN de l’archéologie. Pour les périodes récentes pour lesquelles on a d’autres sources comme les archives, on va pouvoir coupler et avoir une réflexion commune. En revanche pour les plus anciens, il faut de l’imagination. Plus on pose de questions, plus c’est intéressant".

Là aussi les fouilles ont été productives. Alors qu’on estime qu’un millier d’individus ont été enterrés ici, les objets trouvés sont nombreux. Paul Le Baron en présente un échantillon : "Ici vous avez un ensemble de bagues, certaines avec des fibres de tissus ce qui va permettre de faire des études plus poussées sur les textiles. On a aussi un ensemble de chapelets avec plusieurs perles certaines assez jolies, d’autres en verre et des médailles religieuses associées à des sépultures dans des cercueils, des médailles qui permettent grâce au personnage qui y figure de dater la période de la mort des individus, ou de très fines aiguilles qui tenaient le linceul fermé".

"Là sur le terrain on est à une phase de collecte des données, après au fur et à mesure de notre avancement on se rend compte de tendances, de choses qui nous interrogent ne serait-ce que de voir les différences : là le terrain est petit, 700 mètres carrés et pour autant ce qui ce passe dans le secteur là-bas n’est pas ce qui se passe ici" complète Anne Richier.

Raconter l’histoire des hommes

L’enquête se poursuit dans les locaux de l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives dans la zone industrielle du Brézet à l’est de Clermont-Ferrand. Dans ce grand hangar, d’un côté du couloir on trouve les réserves avec sur de hautes étagères, la collecte des fouilles des dernières années : des vases, des amphores et même de grandes pierres que l’on peut décrire comme des menhirs auvergnats. De l’autre côté, des bureaux et des salles de travail où l’on nettoie avec précaution et respect des cranes, ossements ou céramiques. Puis vient la phase d’interprétation que décrit Alain Witterman, céramologue : "On peut travailler sur des questions techniques, savoir comment sont fabriquées les céramiques, comment elles étaient commercialisées aussi. Elles nous renseignent évidement sur les façons de s’alimenter, de stocker les denrées". Car déjà les potiers signaient une partie de leur production avec leur nom ou une sorte de logo.

Par leurs publications, les archéologues bouclent leur travail d’enquête : une fois les faits établis, ils nous racontent bien plus. "Dans le cas des pratiques funéraires, ça nous renseigne sur les mentalités de l’époque, sur la façon dont les gens pouvaient traiter leurs morts, quelle vision ils avaient de la mort et de l’au-delà. Je pense qu’il y a un lien direct entre ces découvertes archéologiques et nos propres sociétés, nos croyances aussi".

Comme quoi les archéologues ne se limitent pas à la vie de nos lointains ancêtres, leurs découvertes nous interrogent sur ce que nous sommes aujourd’hui.

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