TEMOIGNAGES. Prix de l'alimentation : "Ce mois-ci c'est trop difficile, je ne peux pas payer"

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Avec l'inflation, se serrer la ceinture au supermarché, même pour des produits ordinaires, c’est désormais le quotidien de nombreux Français. À Clermont-Ferrand, des clients ont accepté de nous raconter leurs galères et parfois leur résignation.

Planté sur le parking d'une enseigne de grande distribution, à Clermont-Ferrand, Michel, est halluciné face à son caddie : “Plus de 50 euros pour seulement un sac de courses, c’est du jamais-vu !”, lance-t-il, les yeux rivés sur son ticket de caisse. Depuis qu'il est sorti de cet hypermarché, il ne cesse de scruter l’addition de ses achats. Le sexagénaire sent bien l’inflation : "Avec le prix qu'on paye, on ne peut même pas remplir le caddie. J'en ai que pour 15 jours de courses même pas. Je me demande si la caissière ne s'est pas trompée”. Malheureusement, non. 

“J’achète à crédit” 

En plein cœur du quartier populaire de La Gauthière à Clermont-Ferrand, c’est jour de marché. Le quartier fourmille et les habitants du coin sont à la recherche de bonnes affaires. Dans la rue commerçante, Moha tient un supermarché de proximité. Dans les allées de son magasin, la plupart des clients ne repartent qu’avec de maigres achats. Noura hésite devant le rayon des produits laitiers : “De l'emmental à plus de trois euros, je ne peux pas me le permettre”. Cette mère au foyer est sans emploi et ne peut compter que sur le salaire de son mari, magasinier : “Je m’en sors plus avec seulement 1500 euros par mois. L’électricité, le gaz, le loyer, l’assurance, on finit trop souvent à découvert. Les courses, c’est la goutte de trop”, énumère la mère de famille. Accompagnée de son fils de 2 ans, les yeux émerveillés devant un lot de yaourts aux fruits, Noura, elle, est pleine d'amertume : “Il coûte 4 euros. C’est beaucoup trop cher mon loulou”, tente de faire comprendre Noura à son fils attendri par le packaging du pot de yaourt. 

À quelques mètres de là, Mariama scrute les prix des bouteilles de lait. Elle reste une dizaine de minutes à comparer les prix et hésite : “Ah, c’est cher !”, lance, contrariée, la mère de famille. Sans emploi et avec cinq bouches à nourrir à la maison, Mariama avoue être dans l’impasse : “J’en ai pour 400 euros de courses par mois. C’est presque aussi cher que mon loyer de 500 euros. Près de 1 000 euros de dépenses par mois alors que je ne peux compter que sur le salaire de mon mari qui vit à peine au-dessus du SMIC, c’est difficile”. Des dépenses trop élevées pour elle. À tel point qu’elle confie, avec un peu de pudeur, ne pas pouvoir régler le montant de ses courses : “J'achète à crédit, parfois. Un jour, c'était la fin du mois, j’étais à découvert, j’ai demandé à Moha si je pouvais payer plus tard. Il a accepté. Il me connaît, j’habite dans le quartier. Il voyait qu’il pouvait me faire confiance. Et quand mon mari a reçu sa paye, je l’ai direct remboursé”

Moha encaisse tous les jours des clients de plus en plus précaires et se sent impuissant : “Si je pouvais réduire les prix, je le ferai. J’ai déjà réduit mes marges alors même que le prix d’achat continue d'être élevé pour moi. Si on augmente le prix de vente, on est dans la m***”. La plus grande crainte pour lui est de perdre ses clients : “On ne peut pas rivaliser face aux grandes surfaces”, résume-t-il. Alors pour ne pas mettre la clé sous la porte, Moha a dû s'adapter pour “au moins payer les factures”. Aux clients ne pouvant pas s'acquitter de la somme sur le moment, il leur propose de revenir régler plus tard : “Si je ne fais pas ça, ce n'est pas seulement qu’ils ne pourront pas payer une seule fois, c'est qu'ils ne pourront plus jamais acheter dans mon magasin". 

Il m’est arrivé plusieurs fois que des clients viennent et me disent : ‘Ce mois-ci, c’est trop difficile, je ne peux pas payer’. Alors, je les laisse régler seulement une partie. Ils me paieront le reste dès qu'ils le pourront. Je n’ai pas le choix et eux non plus”. 

Moha

commerçant

Devant une pile de sacs de farine, Samir et sa femme Samia analysent et comparent les différentes fécules. Lorsqu’on lui parle de l’inflation, Samir en est persuadé, dans son panier de courses, l’inflation n’est pas de seulement 6 ou 7% comme “il l’entend à la télé” : “Il y a des produits qui passent du simple au double, indique Samir. Je ne parle pas de 30, 40 ou 50 % d’augmentation, on est sur du 200%. Même pour des produits basiques. Le ressenti n’est pas le même entre ce qu’on nous dit et ce qu’on achète”. Alors c’est justement sur ces produits du quotidien que le couple tente d’économiser. À commencer par l’aliment le plus indispensable à chaque ménage : le pain. “J’achète 25 kilos de semoule de blé à 20 euros. Avec ça, ma femme peut faire une trentaine de pains voire plus. Au final, ça fait moins d’un euro le pain”, explique le père de famille. Car Samir a tout calculé jusqu'au coût mensuel de l’achat de baguettes de pain : “Un pain c’est 1.20 euro. J’achète deux à trois baguettes par jour parce que j’ai trois enfants. On est déjà presque à 4 euros par jour. Multiplié par les jours de la semaine, on est presque à 30 euros. À la fin du mois, on dépense près de 150 euros rien que pour les baguettes. Alors, le choix est vite fait entre le fait maison et la boulangerie”

"On ne travaille que pour manger"

“Qui est le moins cher ?”. Ce slogan affiché à l’entrée de ce supermarché de Clermont-Ferrrand semble être posé aux clients comme une question rhétorique. Pourtant, à la sortie du magasin, la réponse n'est pas si évidente : “C’est hors de prix !”, lance Séverine, agacée. "On ne sait plus quoi faire. On ne travaille que pour manger", lance la jeune femme pour qui l'alimentation représente un bon tiers de ses revenus. 

Devant le magasin, je rencontre Stéphane et son groupe d'amis. Le Clermontois ressort avec des courses pas tout à fait comme les autres : “J’ai acheté des plants de tomates", montre-t-il. Il explique que c'est un moyen pour lui d'économiser quelques euros. "J’ai pris aussi quelques lauriers pour les manger”, plaisante, cette fois-ci, le quadragénaire. L’hypermarché semble être le moins cher pour ce groupe d'amis même s’il n’est plus le seul. Ils en profitent donc pour faire jouer la concurrence : “Maintenant, je fais plusieurs magasins. Je compare tout, je calcule tout. Avant pour aller jusqu’ici je ne m'arrêtais pas dans les autres magasins. Maintenant, si”, raconte Anne, une amie de Stéphane. En effet, même si la jeune femme a ses petites habitudes dans l’hypermarché, elle n’hésite désormais plus à privilégier les hard discounters lorsqu’elle y trouve son compte : “Avant, aller dans ce type de magasins, c’était un peu la honte. Maintenant, c’est devenu normal et on trouve de bonnes choses aussi”, explique-t-elle. Anne avoue aussi ne plus vraiment choisir en fonction de la marque ou de la qualité. Pour elle, seul le prix compte : “Je vide le rayon des marques distributeurs. Je prends de la sous-marque pour quasiment tout, voire la sous-marque de la sous-marque” ironise-t-elle. 

À la sortie du magasin, on ne remarque qu'un seul homme, le sourire aux lèvres, fier d'avoir rempli son caddie : "Vous voulez savoir pourquoi ?", lance-t-il après lui avoir demandé la raison de sa bonne humeur. "J'ai encore économisé", sourit-t-il. Il sort une pochette transparente où se trouvent une feuille de notes et quelques billets. C'est sa petite astuce pour faire quelques économies, il explique : "J'attribue une enveloppe pour chaque dépense. Je calcule combien je peux gaspiller pour les courses ou l'essence par exemple. Je retire l'argent en liquide et je dépense uniquement ce que je mets dans cette enveloppe. C'est mieux que la carte bleue où on ne fait pas gaffe et on se laisse vite tenter. Là, au moins, je sais combien je peux dépenser et je n'ai pas de surprises à la fin du mois". Une astuce trouvée sur le réseau social Tik Tok. Mais ce n'est pas la seule idée qu'a trouvée le père de famille pour faire des économies : "J'ai aussi une tirelire où je mets toutes les pièces de 1 ou 2 euros. L'autre jour, j'ai cassé ma tirelire, il y avait 200 euros et bien ce sera pour les vacances"

Une inflation qui se poursuit 

L'inflation rebondit de nouveau : 5.9% sur un an en avril en France, selon l'Insee. Qu'est-ce que cela représente concrétement dan votre panier de courses ? FranceInfo en partenariat avec le cabinet NielsenIQ et France Bleu ont suivi l'évolution du prix de 37 produits alimentaires et d'hygiène du quotidien. Résultat : le panier de courses atteint 108.28 euros soit deux euros de plus en seulement un mois. Et ce prix varie d'un département à l'autre comme le montre cette carte. 

Et cela ne devrait pas s'améliorer tout de suite : NielsenIQ prévoit la fin de l'inflation à deux chiffres autour de mi-2023. 

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