"Le jardin c’est le bon plan" : quand le potager permet aux plus modestes de résister à l’inflation

Pour boucler les fins de mois, de plus en plus de familles modestes comptent sur leur potager. À Clermont-Ferrand, les jardins familiaux restent, pour beaucoup, un moyen de limiter les effets de l'inflation sur leur pouvoir d'achat.

“Le jardin c’est le bon plan”, assure Clément, 64 ans, tout en retournant la terre armé de sa fourche. Dans son potager, radis, oignons, fèves, petits pois viennent tout juste d’être semés au pied … de sa tour d’immeuble. Clément habite dans l’une des hautes tours HLM du quartier populaire des Vergnes, à Clermont-Ferrand. Il est l’heureux locataire d’un jardin familial mis à disposition des habitants du quartier. Contre une quarantaine d’euros par an, il peut cultiver son propre potager, au milieu de dizaines d’autres. "Ça me permet d'éviter de me retrouver sans un radis", résume avec humour ce sexagénaire. 

Quand se nourrir devient une "galère" 

Clément sème, arrose, bêche, …À première vue, ce jeune retraité a l’air d’être un jardinier aguerri. Mais, il le dit lui-même, il n’y connait rien : “Voyez, dit-il tout en montrant la terre humide. Il a plu hier, impossible de la travailler. J’ai encore fait une erreur de débutant en venant tôt ce matin”, confesse-t-il. Clément a découvert les rudiments du jardinage, il y a seulement quelques mois. Ce qui a poussé cet ancien ouvrier d’usine à avoir son propre potager, c’est l’inflation. Touché de plein fouet par la hausse des prix de l'alimentation, sa pension de retraite de 1300 euros ne lui suffit plus. Il devient difficile pour lui d’assumer les dépenses du quotidien, alors la promesse de produire sa propre nourriture et pour moins cher lui paraît belle : “Quand je paie le loyer, l’électricité, le gaz, l’essence, etc.. Je crains qu’il ne me reste rien dans le frigo après avoir payé toutes ces factures”. Le jeune retraité avoue être dans l’impasse : "On vit une époque où même se nourrir devient difficile". 

Sur ce bout de terrain vague aménagé, de ces dizaines de jardins séparés par de simples planches de bois et fils barbelés, certains en font un véritable garde-manger. Dans la parcelle d’à côté, Haroun, 52 ans, ressort avec une cachette remplie de quelques légumes. Certains viennent de son potager, d’autres proviennent de quelques dons de ses voisins. Un peu ému, il l’avoue, sans son jardin il “ne mange pas”. Après un accident du travail, cet ancien ouvrier dans le bâtiment touche 700 euros de pension d’invalidité par mois. Pour lui, se nourrir devient “une galère”. Il fait le calcul :  “Avec mes 10 kilos de pommes de terre, les haricots et mes tomates, j’économise une trentaine d’euros par mois. Ce n’est pas rien pour moi”. 

Quelques parcelles plus loin, Saïd visite son jardin. Cela fait près de 2 ans qu’il n’y a pas semé une graine. Lui qui avait pris ce jardin pour en faire un petit havre de paix, la raison est désormais toute autre. Cet ancien ouvrier souhaite redonner vie à son potager pour pouvoir faire pousser son pouvoir d’achat : “Cette année, j’ai essayé de semer beaucoup plus. J’espère avoir assez de légumes cet été pour pouvoir économiser sur mes achats alimentaires. On dit que l’inflation est partie pour durer, j’essaie d’économiser là où je peux”.

Saïd arrose ses petits pois avec l’eau mis à disposition gratuitement et dispose d’une petite cabane pour ranger ses outils. Des frais en moins pour le quinquagénaire :  “Pour ce prix, vous avez donc 30 m2 de terrain, de l’eau à disposition et un abri de jardin. C’est rentable avant même de faire pousser quoi que ce soit”. Saïd n’a plus qu’à penser aux graines à semer et même là, l’ancien ouvrier fait preuve de malice : “Je réutilise les noyaux et les graines pour pouvoir les replanter ensuite”. Un seul mot d'ordre : économiser. 

Un garde-manger pour les plus précaires 

Même si ces jardins familiaux ont séduit beaucoup d’anciens, dans le lot, il y a tout de même de jeunes occupants. Comme Betul, 29 ans, venue rendre visite à son jardin, accompagnée de sa mère.  Dans la famille de Betul, tous ou presque ont acquis un bout de terre à cultiver : cousins, tantes, neveux. Ces récoltes servent donc à nourrir quatre familles, et une dizaine d’enfants. Un véritable garde-manger qui porte ses fruits. Betul confie faire de véritables économies. Une fois les récoltes finies, cette femme au foyer en profite pour rentabiliser ses heures passées à travailler la terre :  “Je congèle tous mes légumes. Je fais mes propres conserves. J’en profite toute l’année”. Elle ajoute : “Quand on a quatre bouches à nourrir, les courses deviennent rapidement chères. Là au moins, tout ce qui poussera ici sera autant de légumes que je n’aurai pas à acheter au supermarché”.  Betul avoue être tout de même dépendante des grandes surfaces : “ Par exemple, les tomates il n’y en a plus, je suis obligée d’aller en acheter en magasin si je veux en manger”. Betul pense à chaque astuce qui pourrait lui faire économiser quelques sous grâce à ce jardin. Alors, parfois, Betul use de créativité : “ J’ai récupéré les branches découpées par les agents de la Ville pour faire tenir mes haricots”.  Les bouts de bois serviront également pour les barbecues estivaux de la grande famille. La trentenaire veille à ce que tout ce qu’elle utilise ne lui coûte quasiment rien. Rien ne se perd, tout se transforme. Betul récolte aussi les feuilles de vigne, avec lesquelles elle cuisine des plats traditionnels turcs comme le dolma et la sarma – deux recettes de feuilles de vigne farcies.

"On me demande souvent si je vends mes tomates" 

Les jardins familiaux attirent donc les plus précaires. Mais tirer profit de la terre semble être un moyen d’économiser aussi pour les classes moyennes. Dans les lotissements situés non loin du quartier des Vergnes, on aperçoit Michel, 92 ans, affairé à arroser son propre potager. Il s’estime chanceux d’avoir un jardin en ces temps d’inflation galopante. Grâce à ce bout de terre, il assure n’acheter aucun légume dans le commerce. Le jardinier est choqué du prix des tomates qui ont pourtant poussé en abondance sur son terrain. “J’aime bien comparer ce que je cultive ici avec ceux en magasins. En ce moment, c’est 5 euros, le kilo pour les tomates ! C’est très cher. On me demande souvent si j’en vends. Je préfère les donner que les vendre”. En 55 ans de jardinage, il se souvient que cette petite économie sur l’alimentation lui avait permis quelquefois de se payer quelques jours de vacances.

Même si les jardins familiaux ont de plus en plus de succès, certains doutent du réel bénéfice qu'ils peuvent en tirer. Fatima, 45 ans, dos courbé, occupé à disposer ses graines de fèves, reste sceptique quant aux réelles économies qu'elle peut faire : "Oui, ça aide un peu mais ce n’est pas ce qui va me nourrir tous les jours”. Elle précise : "Je gagne quelques euros, certes, mais quand tout augmente à côté ça reste quand même toujours aussi difficile”. 

Entre janvier et avril 2023, sur un panier de 276 produits de consommation courante sélectionnés, l'association de défense des consommateurs UFC Que Choisir relève une hause globale des prix allant jusqu'à 10% dans certains magasins de grande distribution. 

En l'espace d'une décennie, les fruits et légumes ont pesé de plus en plus cher dans le budget, selon l’association de défense des consommateurs Familles rurales. Sur les dix dernières années, "les prix des fruits frais ont augmenté de +42% et ceux des légumes frais de 37%", constate l'association. Entre juin 2021 et juin 2022, le prix des légumes a augmenté de +15%. 

Même constat du côté des fruits où la pastèque subit la plus forte augmentation : + 40%

À Clermont-Ferrand, 172 parcelles de jardins dits "familiaux" existent pour une superficie totale supérieure à 40 000 m2. Celles-ci sont louées en priorité aux habitants des quartiers concernés, que sont les quartiers Nord de la ville et le quartier populaire de La Gauthière. Pour bénéficier d'une de ces parcelles, une demande par courrier doit être adressée au maire de Clermont-Ferrrand. La mairie informe sur son site internet qu'en raison d'une trop forte demande, un système de liste d'attente a été mis en place. 

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