Chemsex : « pour moi, c'était tous les week-ends », à 24 ans, il témoigne pour plus de prévention

Un homme de 35 ans serait mort lors d'une soirée chemsex à Lyon, dans la nuit du 3 au 4 janvier. Terme popularisé lors de l'accident mortel provoqué par Pierre Palmade, la pratique est souvent taboue. Il y a quelques mois, un chemsexeur avait accepté de témoigner auprès de France 3.

"Chemsex" un mot mal connu, qui refait surface dans l'actualité lyonnaise. Selon une information diffusée par nos confrères du Progrès, un homme de 35 ans est décédé lors d'une soirée chemsex, dans la nuit du 3 au 4 janvier 2024. Toujours selon le journal, il pourrait être mort d'une overdose à son domicile, alors qu'il passait la nuit avec un compagnon rencontré sur un site en ligne.

Le chemsex, contraction de "chemical" et "sex", englobe des pratiques sexuelles sous l'influence de produits psychotropes. En février 2023, le terme avait été médiatisé lors de l'affaire Pierre Palmade. De nombreux chemsexeurs s'étaient alors sentis diabolisés. L'un d’eux avait alors accepté de raconter son vécu à France 3.

"La drogue a un tel impact sur le cerveau et est tellement accessible que ça devient vite une habitude. On sous-estime quand on est dedans, on ne peut pas s'en rendre compte. Pour moi, c'était tous les week-ends." Il s'appelle Ethan, ou plutôt, il a choisi de s'appeler comme cela quand il témoigne au printemps 2023.

Ethan a 24 ans et déjà une existence à cent à l'heure au rythme de ses embûches et de ses émotions. Des pulsations d'une vie parfois à rebours des autres, parfois en avance, entre familles d'accueil, jobs pour s'en sortir, CDI et rêves de liberté en achetant bientôt une petite voiture "pour s'aérer". Le jeune homme tient à raconter les mécanismes dans lesquels il s'est retrouvé.

Une drogue dérivée de la cocaïne

Ethan a rendez-vous pour une séance spécialisée sur la pratique et les addictions liées au chemsex au Griffon, un centre de santé sexuelle et communautaire, ouvert à l'automne 2022 dans le quartier de la Croix Rousse à Lyon. 

Chaque semaine, une permanence permet d'accueillir les personnes qui pratiquent le sexe avec des partenaires multiples et sous l'emprise de produits chimiques et de drogues de synthèse. Ici, pas de jugement sur la sexualité, ni sur la consommation de drogue, mais des réponses à celles et ceux qui souhaitent être entendus et/ou accompagnés. 

Le chemsex est un phénomène qui touche de plus en plus d'adeptes depuis l’apparition des applications de rencontres géolocalisées et des cathinones de synthèse, drogues à bas prix, que l’on peut se faire livrer directement chez soi. L'objectif est d'augmenter ses sensations, de stimuler sa libido, avec des substances entactogènes c'est-à-dire qui stimulent l'empathie et développent les envies de contacts avec les partenaires. 

Ethan, ce jour-là, est venu parler de ses pulsions addictives. Des envies soudaines de s'injecter de la 3 MMC, une drogue dérivée de la cocaïne, très addictive et beaucoup moins chère, donc très accessible. Peu avant son rendez-vous, échange rapide dans le couloir : il n'hésite pas à accepter de témoigner pour que son parcours puisse prévenir les usagers ou leurs familles de certains dangers. 

Seules conditions : "l'anonymat et pas de diabolisation" 

"Certains font la fête, d'autres se retrouvent pour se droguer. En ville, à Paris, à Lyon, c'est très facile, et j'ai envie de raconter comment je me suis fait happer car je ne suis pas le seul... On rencontre du monde super facilement via Grindr et après avec le bouche-à-oreille. Tu sais quand t'arrives, mais tu ne sais jamais quand tu pars des soirées. On garde les volets fermés, on n'a pas la notion du temps."

Nous sommes à quelques semaines de l'affaire Palmade. L'humoriste, après avoir participé à une soirée avec plusieurs partenaires et consommé de la cocaïne, a causé un très grave accident le 10 février 2023. Une femme enceinte a perdu son bébé après le choc. Son beau-frère, un homme de 38 ans, et le fils de ce dernier, âgé de 6 ans, ont été grièvement blessés. Le mot chemsex est alors apparu à la une des  journaux avec plus ou moins d'exactitude et un regard parfois criminalisant sur ces pratiques sexuelles dites "hors normes". 

Ethan a rendez-vous avec un infirmier addictologue, spécialisé en sexologie. Ces permanences, également organisées au CSAPA de l'hopital de la Croix Rousse (Centre de Soin, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie)  sont délocalisées une fois par mois dans ce centre de santé où l'ensemble du parcours de soin et de prévention est pensé en faveur d'une meilleure santé sexuelle.

Ethan n'y va pas par quatre chemins. "J'ai le VIH et quand j'ai appris que j'étais atteint, tout a vrillé dans ma tête, je me suis réfugié dans la drogue et dans l'autodestruction." Très vite, le jeune homme parle de son problème numéro un : le slam, c'est-à-dire la prise de drogue par injection. Il veut en finir avec ça. C'est très clair. 

"Un jour, quelqu'un m'a initié au slam, injection de drogue par voie veineuse, et je lui en veux énormément. Quand tu franchis cette limite, c'est dingue. Je venais de découvrir le VIH et je me foutais de tout. Je voulais faire taire le reste de ma vie chaotique, et après, j'ai fini par le faire par plaisir."

Notre discussion s'interrompt, le jeune homme doit poursuivre avec un deuxième rendez-vous. Il rencontre le Dr Philippe Lack, chef du service addictologie de la Croix Rousse. Ce dernier observe de près le phénomène du chemsex depuis plusieurs années. 

"Le chemsex relève de problèmes d'addictologie, de polyconsommation de drogues parfois associée à des troubles de la sexualité, mais pas toujours. Il ne s'agit en aucun cas d'une déviance sexuelle."

L'enjeu selon lui c'est "d'offrir un maximum de portes ouvertes vers l'évaluation, le soin". C'est pourquoi il salue la possibilité d'intervenir dans un centre de santé avec des permanences spécialisées, gratuites et ouvertes à tous. 

Ethan abonde dans son sens. "C'est la première fois qu'on me présente l'addiction de la manière que je me tue à expliquer à mes proches. C'est ce que j'ai trouvé au Griffon. Avec l'histoire de Palmade, quelque part, je pense que ça va obliger à informer davantage. Il faut plus de prévention. Mais c'est vrai qu'on ne peut pas aider des personnes qui n'ont pas envie d'être aidées" tempère-t-il.

Notre discussion reprendra quelques jours plus tard, place Bellecour, près d'une salle de sport où le jeune homme est nouvellement inscrit pour retrouver un équilibre de vie. Installés à la terrasse d'un café, le début de la conversation surprend : "le milieu gay, c'est un monde magnifique. Ça m'a apporté une ouverture d'esprit, une tolérance... Que je n'aurais pas eue autrement, je pense." La pratique du chemsex concerne principalement les publics homosexuels masculins, même si selon une récente étude, ces consommations sont également observées en milieu hétérosexuel.

En évoquant "sa communauté", le visage d'Ethan est lumineux, son regard espiègle. Puis le ton change."Mais ces deux dernières années, j'ai découvert un côté dark, la drogue, le chemsex, et si tu n'es pas bien dans ta tête, tu cours à ta perte." 

"Il faut faire attention et bien s'entourer. J'ai eu beaucoup de personnes autour de moi, mais ça ne m'a pas empêché de sombrer. Pour certains, c'est juste du plaisir. J'en ai vu qui kiffent ça et arrivent à avoir une vie à côté."

Un constat que partagent les professionnels du centre d'addictologie de Lyon. "Comme toute addiction, il ne s'agit pas que d'abstinence, explique Frédéric Buathier, infirmier et addictologue, mais il est vraiment utile de trouver un accompagnement, pour aboutir à une maîtrise au long cours de sa consommation. Le conseil que nous pouvons donner est de consulter un professionnel sur un dispositif dédié avant même de considérer qu'il s'agit d'un problème insurmontable." 

Récits de soirées chem's

T'arrives, tu te mets à poil et c'est parti pour plusieurs heures, voire plusieurs jours. Tu peux rencontrer un médecin, un étudiant en droit. Ça touche énormément de gens. Les idées reçues, c'est qu'on se pique dans une cave, ou qu'on tape de la coke pour aller danser, non ça touche énormément de monde. Est-ce bien ou mal ? En fait, ça ne m'appartient pas de le dire.

Ethan, chemsexeur

Depuis plusieurs années le Corevih Lyon Vallée du Rhône se mobilise autour de ce sujet pour sensibiliser les premiers concernés mais également les pouvoirs publics. L'enjeu est celui de la formation des personnels de santé (généralistes, urgentistes...), des pompiers, de la police et des magistrats notamment sur les questions de consentement. 

Garder un point d'ancrage

Pour ne pas sombrer, Ethan insiste sur la nécessité de garder un contact régulier avec des personnes ressources, de s'astreindre à un emploi du temps, d'avoir des lieux où se retrouver en famille. Il appelle cela "le point d'ancrage". 

"Il ne faut pas perdre ce fameux point d'ancrage. Ça peut être la famille, les amis, des endroits où on ne consomme pas. Cet été, j'ai perdu mon boulot parce que je me droguais tous les week-ends. Et j'avais des accès de colère en milieu de semaine. J'arrivais plus à m'adapter."

Si les soirées s'enchaînaient à ce point selon lui, c'est notamment du fait de l'accessibilité. Les produits peuvent être livrés directement en soirée ou s'acheter en grande quantité, mais l'effet recherché s'accompagne de risques importants avec certains produits. Le jeune homme se lance dans une description précise.

"La 3 MMC, ça fait tenir et ça aiguise tout, tu es conscient de tes mouvements". La raison première de se mettre à la 3MMC c'est l'attrait pour le sexe et le prix, beaucoup moins cher que la cocaïne. "Plus tu vas faire du chemsex plus ton cerveau assimile que tu fais du sexe avec de la drogue. Tu passes 24h à baiser, c'est énorme ! Donc la semaine qui suit, t'en n'as plus envie, mais le week-end d'après, ça recommence."

Suite de l'explication. "Le "G" (GHB ndlr), c'est un peu comme l'alcool, mais fois dix, tous tes sens sont éveillés, tu te caresses sans raison. Mais attention, ça se dose au millilitre près. C'est pour cela qu'il y a des carnets, avec les prénoms de chacun et les quantités prises avec l'heure à côté."

"Ce sont souvent les mêmes apparts, des hôtes invitent trois, quatre personnes et on se retrouve vite à beaucoup plus. On est content de se retrouver, et pour beaucoup ça va être pour se droguer." 

Plusieurs associations insistent donc sur la nécessité de faire de la prévention, et de répondre à ces pratiques avec les outils adaptés. Yann Botrel, hypnothérapeute et membre de l'association Elus unis contre le Sida, a annoncé la création d'une plateforme lyonnaise qui réunirait tous les acteurs en mesure de se mobiliser sur le sujet afin que les utilisateurs sachent facilement où trouver des réponses. 

"Il y avait la double dose, c'était trop tard" 

Les principaux dangers auxquels exposent ces pratiques sont les infections sexuellement transmissibles, les risques de viols et les pertes de connaissance liées à un mauvais dosage. On appelle cela un "G-Hole". Ethan, est passé par là et il a failli y laisser la vie. 

"Tu te mets à gémir sans raison, à gesticuler et tu es tellement déconnecté qu'on peut abuser de toi, alors la question du consentement se pose. Tu peux vite vriller et te retrouver dans n'importe quelle situation. Il faut être accompagné, être rigoureux, connaître les doses, c'est le proprio de la fiole qui a la responsabilité.

Un soir, j'avais un doute, au bout de plusieurs jours de soirée, il me manquait du sommeil et je n'ai pas eu le réflexe de me dire, dans le doute, je n'en reprends pas. En fait, il y avait la double dose, mais c'était trop tard, c'était ingéré. Il y avait une copine à moi, et je lui ai demandé d'avoir un œil sur moi. C'est la dernière chose dont je me souviens." 

Son amie lui a raconté plus tard : "on a essayé de te mettre à la douche, tu t'es effondré, on a appelé les pompiers. Ils ont dit : on ne sait pas si on arrivera à le réanimer". Le jeune homme, coude sur la table, se penche pour montrer des photos sur lesquelles il est intubé, livide, méconnaissable.

"Et, ça, regarde, c'est le moment où je prends le verre de trop"  indique-t-il. "Je garde ces photos pour ne pas oublier jusqu'où ça mène parce que je me suis réveillé comme ça, après 10 heures de coma artificiel.  Le pire, c'est que la semaine d'après, j'étais en soirée. En pleine période de Covid tu imagines la gueule des médecins ? Je prenais un lit en réa, moi, le petit jeune en train de se gâcher."

La limite de trop 

Ethan aborde avec beaucoup de sérieux le moment où il s'est mis à prendre de la drogue en intraveineuse. "Quand tu franchis cette limite, c'est dingue" prévient-il. 

"Je me suis arrêté en juin 2021, et puis j'ai repris les piqûres une fois toutes les deux ou trois semaines."

A l'époque le jeune homme pense s'être stabilisé dans une relation. Il se calme, essaie d'arrêter, plusieurs fois. Mais il craque, sans rien dire. 

"Je l'aime à la folie ce garçon, mais je lui ai menti, car je lui avais dit que j'avais arrêté. Et un jour, il s'en est rendu compte, et il a essayé de comprendre, mais c'était trop difficile. De mon côté, c'était juste une pratique, je n'en parlais pas, je me cachais. Dans le cadre d'une relation, ça peut faire beaucoup de dégâts. Je ne veux plus être égoïste, je ne veux plus jouer avec ma vie et celle des autres. J'estimais que c'était mon problème et pas le sien et je me trompais". Sa voix est grave, le sourire a disparu et l'insouciance laisse place à une forme de fatalité dans le regard. 

"La personne que j'aimais a préféré s'éloigner de moi pour ne pas risquer d'être influencée ou de tomber dedans", ajoute-t-il. Mais la question se pose : comment en arrive-t-on à ce point ? Quels mécanismes se mettent en place ? Explication d'un engrenage complexe et très intime, propre à chaque consommateur de drogue, chemsex ou pas.

"Tu vas te piquer et ça va être génial, et ensuite, tu as honte. Dès ta première piquouse, tu te dis j'ai franchi un cap. La personne qui était là pour moi dans une période très difficile de ma vie se piquait et c'est comme ça que j'ai été embarqué là-dedans. En retour de soirée, les 12 premières heures d'after ça va, et les douze suivantes le point de non-retour est atteint quand tu rentres chez toi pour te piquer. 

J'ai fait beaucoup de mal autour de moi, on a voulu me tendre la main, mais j'étais en guerre avec moi-même, incapable d'accepter les mains tendues.

Ethan

"Aujourd'hui je suis dans une période transitoire, je réduis les soirées et j'espère bien retrouver des relations de confiance, redevenir moi-même. J'ai réduit les fêtes et les risques de rechute."

Son projet : économiser, éviter de dépenser trop dans les produits quand il s'accorde une sortie pour acheter sa fameuse petite voiture, et partir en week-end, accompagné il l'espère, de quelqu'un qui pourra de nouveau lui faire confiance. 

Pour aller plus loin 

Notre enquête diffusée sur France 3 Rhône Alpes en REPLAY 

Un film initié par le Corevih Lyon Vallée du Rhône, "Plan perché" est en accès libre sur la plateforme Chemsex.fr où se trouvent de nombreuses informations sur le sujet.

Un film réalisé Barbara Arsenault. 

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