Une plage, une histoire : la plage Bonaparte à Plouha, un haut lieu de la résistance

Publié le Mis à jour le
Écrit par Vanessa Boulares
La baie de l'Anse Cochat rebaptisée Plage Bonaparte de son nom de code pendant la Seconde Guerre Mondiale. Des résistants bretons ont organisé depuis cette plage l'évacuation vers l'Angleterre de 142 aviateurs et agents secrets alliés.
La baie de l'Anse Cochat rebaptisée Plage Bonaparte de son nom de code pendant la Seconde Guerre Mondiale. Des résistants bretons ont organisé depuis cette plage l'évacuation vers l'Angleterre de 142 aviateurs et agents secrets alliés. © Mairie de Plouha

Située à Plouha, dans les Côtes d’Armor, la plage Bonaparte se niche dans une très jolie baie. Le lieu, aujourd’hui paisible, fut pendant la Seconde Guerre Mondiale le terrain d’opérations d’exfiltration d’aviateurs alliés vers l’Angleterre.
 

La plage Bonaparte ne s’offre pas au premier venu. D’abord, elle n’est accessible qu’à marée basse par un tunnel creusé dans une falaise.
Ensuite, elle ne dit presque rien de son passé glorieux. A peine remarque-t-on une plaque commémorative à l’entrée du tunnel.

Qui peut imaginer que dans cette immense baie ( l’Anse Cochat de son vrai nom, Bonaparte étant son nom de code), sur ce sable fin, des Bretons ont risqué leur vie au nom de leurs idéaux ?
 


Rolland Savidan connaît bien l’histoire de cette plage. Il était gamin dans la région de Guingamp quand il en a entendu parler.
«  J’ai échafaudé des hypothèses invraisemblables, se souvient-il. Dans ma tête d’enfant, j’ai longtemps cru que c’était un sous-marin qui venait prendre en charge les aviateurs. Un sous-marin, vous imaginez, dans 10 mètres d’eau ! C’était invraisemblable ! »
 


« Ils ont agi par devoir »


Bien des années plus tard, en 1994, Rolland Savidan, devenu documentariste, réalise « Passeurs de l'Ombre». Il y recueille avec l’historien Roger Huguen le témoignage de celles et ceux qui ont animé ce réseau de résistance à Plouha.

Job Mainguy, Jean Tréhiou, Marie-Thérèse Le Calvez, François Kérambrun et bien d’autres encore. « Des gens ordinaires, souligne Rolland Savidan, qui ont agi en conscience. Ces hommes et ces femmes sont allés au bout de leur devoir pour combattre la présence de l’occupant. »

Baptisé « Shelburn » au sortir de la guerre, ce réseau dirigé par deux agents secrets canadiens a permis de faire évader par la mer 135 aviateurs alliés et 7 agents des services secrets britanniques de janvier à août 1944… et cela, au nez et à la barbe de l’occupant allemand !


« Bonjour tout le monde à la maison d’Alphonse »


Ces soldats alliés, rapatriés de toute la France parce que leur avion avait été abattu, étaient regroupés à Paris puis conduits en train jusqu’à Saint-Brieuc et Guingamp.

Arrivés en Bretagne, ils étaient pris en charge par des convoyeurs et amenés à Plouha où des familles les hébergeaient en attendant les opérations d’exfiltration.

Celles-ci avaient lieu les nuits sans lune. Deux Plouhatins étaient chargés d’écouter chaque soir la BBC qui diffusait des messages destinés à la Résistance.

« Bonjour tout le monde à la maison d’Alphonse » donnait le signal.


D’immenses risques

Le lendemain, les aviateurs alliés étaient conduits dans la maison d’un couple de résistants : la fameuse « maison d’Alphonse » de son nom de code!

A vol d’oiseau, moins de deux kilomètres séparaient le lieu de ralliement et le lieu de l’exfiltration. Mais pour parvenir à la plage, il fallait descendre la falaise. Vertigineux, le chemin était également dangereux : les hommes progressaient dans des champs de mines.

La plage elle, était surplombée par un poste d’observation allemand ! Des marins anglais ont affirmé que, depuis leur bateau, ils voyaient le rougeoiement des cigarettes des Allemands !
 


Au pied de la falaise, sur la plage, Marie-Thérèse Le Calvez guidait les marins britanniques chargés de l’exfiltration vers Dartmouth, au sud de l’Angleterre.  

« Elle tenait à la main une lumière qui permettait de guider les alliés et qui était aussi un message d’alerte » raconte William Lozac’h, animateur à l’Office du Tourisme Falaises d’Armor.

«Si la lumière était bleue, c’était que tout allait bien. Si elle était rouge, cela voulait dire que les marins ne devaient pas accoster. »

« Et pour être certain que tout allait bien » ajoute William Lozac’h « l’officier anglais de la chaloupe donnait un premier mot de passe qui était « Dinan » et le chef de l’opération sur terre devait lui répondre « Saint-Brieuc. »

« Le réel dépasse la fiction. C’est absolument incroyable la chance qu’ils ont pu avoir » souligne Rolland Savidan.
 


Les huit opérations d’exfiltration ont été un succès. Le réseau Shelburn ne déplore aucune victime, contrairement au réseau Oaktree qui opérait en 1943 à Saint-Quay-Portrieux.

«  Il n’y a pas eu une seule perte à Plouha! Il y a eu quelques anicroches qui ont frisé la catastrophe mais il n’y a pas eu une seule perte. C’est extraordinaire » précise Roland Savidan. « Ce qui prouve bien quel était le degré de discrétion du réseau. Un réseau qui puisse tenir pendant 8 mois, c’est exceptionnel ! »


James Bond et le père de Jane Birkin

Parmi les alliés engagés dans ces opérations, David Birkin et Guy Hamilton.

« David Birkin était le navigateur chargé de faire le travail d’approche des falaises à bord d’une vedette rapide MGB de la Royal Navy » explique William Lozac’h. 

« Il  a fait plus de 30 opérations sur toute la côte bretonne jusqu’à l’Aber-Wrac’h où Jane, sa fille, finira par acheter une maison » ajoute Rolland Savidan.
 


De son côté, Guy Hamilton, le futur réalisateur de James Bond, passa près d’un mois dans une famille de Plouha, en attendant de rejoindre l’Angleterre.

« Pendant 3 semaines,  il a été confiné dans un grenier. Pour un jeune de 24 ans, c’était difficile. Comme il parlait plutôt bien français, Job Mainguy, un membre du réseau pourtant toujours très prudent, voyant qu’Hamilton tournait en rond, l’a emmené jouer au boule. Deux allemands sont venus les regarder jouer ! » se souvient Rolland Savidan.


Mémoire et transmission

Tous les membres du réseau Shelburn sont aujourd’hui décédés. Subsistent leurs témoignages recueillis par Rolland Savidan dans les années 90.

Leur parole ainsi que des documents d’archive sont accessibles à tous grâce à l’application numérique « Le sentier de la liberté ».
 

Pour Rolland Savidan, qui a participé au projet, c’est une façon de « faire sentir au public que ces lieux parlent encore.»

Une façon de marcher sur les pas de ces Résistants comme le propose également William Lozac’h lors de visites guidées organisées sur demande par l’Office de Tourisme Falaise d’Armor.

Renseignements au 02 96 65 32 53 ou contact@falaisesdarmor.com


 

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