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Il y a 40 ans, le 16 mars 1978, l'Amoco Cadiz, pétrolier libérien s'échoue sur les roches de Portsall dans le Nord Finistère, provoquant l'une des plus grandes marées noires au monde. En l’espace de deux semaines, la totalité de la cargaison se déverse en mer, soit 227 000 tonnes de pétrole brut. Entraînée par les vents et les courants, elle vient souiller près de 400 km d’un littoral parmi les plus beaux et les plus naturels d’Europe. La rage au cœur, les habitants se lancent dans une lutte désespérée face au résultat d'une catastrophe cent fois prédite. 

L'Amoco Cadiz c'est des souvenirs, souvent douloureux. Revivez les premières heures de la catastrophe à travers le regard de cinq témoins.

© Archives Commune de Ploudalmézeau (R. Goachet)
© Archives Commune de Ploudalmézeau (R. Goachet)

 

Une odeur...


Il est 22 heures ce jeudi 16 mars 1978. Une odeur de fioul envahit les côtes finistériennes. Au centre-ville de Ploudalmézeau, certains habitants s'inquiètent de l'émanation. "Je descends à la cave pour voir s'il y a une fuite" se souvient Marguerite Lamour, l'actuelle maire de Ploudalmézeau. Mais elle ne trouve rien. "À l'époque il n'y a pas autant d'informations. Les réseaux sociaux, internet, n'existent pas. On ne sait pas ce qu'il se passe. Alors je me recouche" explique l'ancienne secrétaire d'Alphonse Arzel, maire de l'époque. 

Aux alentours de Portsall, la nuit du 16 au 17 mars 1978 est pesante. Pierre Déniel habite à une quinzaine de kilomètres du lieu. Il est réveillé par les pleurs de son fils. "Il s'est blessé la veille alors je vais le voir. Et puis en même temps il y a une odeur de fioul, donc je descends à la cave mais bon non, il n'y a rien. Je pars me recoucher" Ce n'est que le lendemain matin qu'il apprend la nouvelle, par la radio. L'Amoco Cadiz s'est échoué sur les roches de Portsall. 

Je pensais qu'une réserve de fioul avait percé


Pierre Le Hir, agriculteur et responsable départemental de l'époque, est lui aussi saisi par l'odeur. "Ça m'a attiré. Alors j'ai fais le tour de la ferme, j'imagine qu'une réserve de fioul est percée". Mais rien. "Un de mes frères qui est en réunion à Landivisiau dans la nuit, vient me voir et m'apprend qu'un pétrolier s'est échoué au large de Portsall." Il est alors 7 heures. "À 23 heures mon frère sentait déjà le pétrole à Landivisiau". 

Pour d'autres, l'évocation de l'Amoco Cadiz ravive des images d'horreurs. "Il fait noir" confie Yann Madec. À l'époque il a cinq ans. Ses souvenirs sont flous et mélangés aux anecdotes entendues au fil des années. "Alors que mon père se rase en écoutant la radio, il apprend qu'un gros pétrolier s'est échoué." De sa maison, Yann peut voir l'épave du bateau.

Plus loin, en ouvrant la porte de sa maison vers 7 heures, François Maguerez, 14 ans à l'époque, se souvient lui aussi de l'épave échouée et de l'odeur. Avant d'aller au collège, il emprunte avec son père la route touristique pour se rendre sur le lieu du naufrage. Une fois arrivés sur place, ils ne peuvent que constater les dégâts. 

C'est la cata, résume François.


 

Après l'annonce, la confusion


Très vite, l'information se répand dans la région. "Comme je suis responsable départemental, Monsieur le maire, Alphonse Arzel me contacte" explique Pierre Le Hir. "Et puis il me dit 'qu'est-ce qu'on va faire ? Il faut qu'on fasse quelque chose sinon la population risque de se révolter".

À 8 heures, Marguerite Lamour arrive en mairie. Elle est au courant de ce qui se passe mais n'imagine pas l'ampleur de la catastrophe. À peine rentrée dans la salle, Alphonse Arzel arrive, remonté comme une pendule. "Plus jamais ça !" Le maire est en colère, il a passé la nuit avec son adjoint à regarder l'hélitreuillage des marins. "Mais tout d'abord, ses propos c'étaient de dire 'il n'y a pas de victimes. Il n'y a pas de perte de vies humaines'".

Au collège, François Maguerez partage ses anecdotes. Mais la situation reste confuse. "Il n'y a pas grand monde qui est au courant. Il y a juste l'odeur qui vient jusqu'ici, mais il n'y a pas vraiment une organisation des adultes. Chacun dit ce qu'il pense. " Les cours sont maintenus. "À l'époque, les professeurs ne sont pas autant portés sur la nature. Bon c'est passé." À ce moment là, François ne comprend pas vraiment ce qu'il se passe. "À 14 ans on imagine que c'est gigantesque, mais pas que c'est une catastrophe naturelle." 

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Écoutez les souvenirs de François Maguerez, collégien à l'époque du naufrage. Comment vit-on la catastrophe quand on a 14 ans ?


En mairie, l'agitation est à son comble. "Le vendredi matin, le vendredi après-midi, les jours qui suivent, il n'y a plus de dimanche, il n'y a plus de samedi. On essaye de faire face à tout" rapporte Marguerite Lamour. Les employés sont dépassés, à juste titre.

 

Un sentiment d'impuissance


Quelques heures après la catastrophe, les émotions commencent à apparaître. Devant l'épave de l'Amoco, les riverains sont sous le choc. Que penser de ce bateau échoué tout près des côtes ? Car ce n'est pas la première marée noire que connaît la région. Il y avait eu le Torrey Canyon en 1967 puis l'Olympic Bravery en 1976. "Encore une. Mais elle est plus grande et elle est chez nous" regrette Marguerite Lamour.

En fin de matinée, elle se rend sur la plage accompagnée de quelques personnes. "On a la naïveté de penser que ça va être contenu dans un périmètre restreint." Il n'en sera rien. Devant eux, l'Amoco Cadiz continue de déverser son poison. "J'ai l'impression qu'il va s'enfoncer encore plus dans le sable."  Aux alentours, l'atmosphère est pesante. Un bruit sourd fait écho à l'incrédulité des habitants. "Cloc Cloc (...) Les vagues sont tellement lourdes de pétrole. Il y a un bruit sinistre quand elles s'écrasent au sable."  La faune est également touchée par l'événement. Les oiseaux sont pris au piège dans le mazout. "On ne les entend plus au bout d'un moment, ils n'ont pas pu se débattre avec le fioul." 

On ne peut rien faire


Petit à petit, pour la majorité des Bretons, ce qui prédomine c'est le sentiment de colère. "C'est un peu plus que de la colère. C'est l'incapacité à faire quelque chose" se désole François Maguerez. "C'est le reflet de la société qui explose. On ne peut rien faire." Comme abasourdi, son père parle même de déménager. "Pour des personnes tournées vers la mer, possédant un bateau, c'est très dur" se souvient François. Mais ce dernier n'est pas aussi catégorique. "Quand on est jeune, on est optimiste." ironise l'homme.

Et les Bretons sont courageux. "Je ne pense pas qu'il y a un sentiment de renoncement. Très vite, sous la houlette de mon prédécesseur, il y a la notion de combat. De ne pas se laisser faire" réagit la maire de Ploudalmézeau, Marguerite Lamour. Alors dès la fin de matinée, la bataille s'organise. 

De nombreux oiseaux seront retrouvés mort, leur plumage étant souillé par le pétrole. / © Archives Commune de Ploudalmézeau (Jo Patinec)
De nombreux oiseaux seront retrouvés mort, leur plumage étant souillé par le pétrole. / © Archives Commune de Ploudalmézeau (Jo Patinec)

 

Entre bonne volonté et désarroi


À l'annonce de la catastrophe, la bonne volonté des habitants de la région ne manque pas. Dans la confusion, une chaîne humaine se crée. Dès le début de l'après-midi, des agriculteurs accompagnés de leur tracteur, arrivent sur les plages. "On organise une chaîne de solidarité. On occupe le terrain avant le plan Polmar" juge Pierre Le Hir. Pour nettoyer la mer, les riverains décident de pomper le mazout. "On fait des trous dans les dunes avec un peu d'eau et on y dépose le fioul" explique Pierre Déniel, lui aussi ancien agriculteur.

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Écoutez les souvenirs d'un agriculteur, Pierre Le Hir. Comment ils ont occupé le terrain en attendant l'armée ?

Quand la mer se retire il y a du fioul qui revient


Durant les premières heures, le travail est compliqué. "C'est une mer d'huile" s'amuse Pierre Le Hir. De plus, la marée n'aide pas les bénévoles. "Quand la mer se retire il y a du fioul qui revient" affirme Pierre Déniel. Les autres habitants ne sont pas en reste. "Tout le monde va gratter les rochers dès qu'il peut" se souvient François Maguerez.

De la bonne volonté il y en a, mais ce n'est pas suffisant. "Ce n'est pas avec nos tonnes à lisier qu'on va régler le problème" résume l'ancien responsable départemental. "On n'est pas formé" constate Marguerite Lamour. Heureusement, un homme prend la situation en main. "Il n'y a que Monsieur Arzel qui peut mener la barque dans cette situation que je compare à une grande catastrophe."

 

Le combat


Le soir même, en discutant avec ses proches, François Maguerez prend conscience de la gravité du naufrage. "Comme c'est le sujet de discussion de tout le village, ça devient également le sujet de discussion dans la famille."  Dès lors, les riverains et les mairies décident de ne pas se laisser faire. Alphonse Arzel n'imagine pas que la catastrophe soit impunie. "Il ne sait pas qui, comment et dans quelles conditions il va attaquer. Mais il a déjà décidé de ne pas se laisser faire" explique Marguerite Lamour. Un ressenti partagé par les habitants de la commune. "Il y a un mélange de haine et d'envie de voir quelqu'un en face de nous. D'avoir mis ce truc qui pollue." regrette François Maguerez. 

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Écoutez les souvenirs de Marguerite Lamour, ancienne secrétaire du maire de Ploudalmézeau. Comment la mairie réagit-elle à l'annonce de la catastrophe ?

 

L'Amoco Cadiz se coupe en deux, le 24 mars.  / © Archives Commune de Ploudalmézeau (Jo Patinec)
L'Amoco Cadiz se coupe en deux, le 24 mars. / © Archives Commune de Ploudalmézeau (Jo Patinec)

 

Les jours d'après


Le dimanche 19 mars, les curieux ne manquent pas à l'appel. Ils sont nombreux à venir des villes aux alentours, mais également de plus loin, de France et de l'étranger. "Il y a la queue pour voir le bateau" s'étonne Pierre Déniel. 

Chaque famille héberge des militaires


Après une dizaine de jours, l'armée arrive en renfort. "C'est très sympathique. Chaque famille héberge des militaires" rapporte François Maguerez. Derrière les palissades de la cour de son école, Yann Jacob regarde les hélicoptères décoller du terrain de sport communal. "Il sert d'héliport. Il y a beaucoup de bruit et quand on est enfant, c'est impressionnant de voir des hélicoptères." Pour rentrer chez eux, Yann et ses proches possèdent un laissez-passer. "La vie quotidienne de Ploudalmézeau continue." Son frère va toujours au judo. Mais le dojo est en partie réquisitionné par l'armée. Le ramassage du pétrole dure plusieurs mois. L'armée finit le travail commencé par les agriculteurs. 

40 ans après, les témoignages et les images d'archives permettent de se souvenir de la catastrophe de l'Amoco Cadiz. "Alphonse Arzel expliquait qu'on allait s'en sortir. On s'en est sorti." conclut Marguerite Lamour.