Phares, estuaires, îles... Avec ses 130 cartes marines dessinées à la main, elle trace un portrait insolite du littoral

Marine Le Breton a toujours eu la mer comme horizon. Et des cartes marines à portée de main. Celles qui lui permettaient de naviguer avec son père et celles qu'elle dessine depuis quatre ans. Dans son premier ouvrage, "Cartes marines", elle trace, à la pointe fine, un singulier portrait du littoral où la Bretagne se taille la part belle.

Malgré son patronyme, Marine Le Breton est normande. Toutefois, si l'on fouille un peu son arbre généalogique, on y déniche un illustre ancêtre, "du côté maternel", qui n'est certes pas né à Brest mais qui s'y est installé en 1815. Un officier de marine du Ier Empire, naturaliste, archéologue, cartographe et écrivain : Christophe-Paulin de la Poix de Fréminville, le Chevalier de Fréminville, dont le portrait trône toujours dans le salon de sa grand-mère. 

"Il fut aussi le premier travesti de France" dit-elle dans un large sourire. Dès l'enfance, elle a baigné dans l'histoire de cet homme qui, à la mort de son unique amour, avait pris l'habitude de s'habiller en femme. L'histoire raconte aussi qu'à Brest, on le surnommait 'Mademoiselle Pauline'. 

"Fille de la mer et des embruns"

Dire que ce grand navigateur lui aurait donné le goût de dessiner aujourd'hui des cartes marines serait un raccourci tentant. Il en va de même pour les sorties en mer qu'elle a partagées avec son père, du côté de Cherbourg. "Je le vois encore penché sur ses cartes. Des cartes du Shom (service hydrographique et océanique de la Marine, NDLR), il y en avait pléthore à la maison, se remémore-t-elle. Je ne sais pas si ça a joué. La seule chose que je sais, c'est que je suis une fille de la mer et des embruns".

Dans sa main, le feutre à pointe fine court sur l'épais papier. Marine Le Breton dessine avec minutie la carte de Brest (et sa rade), où elle se trouve en résidence. C'est au Maquis qu'elle a posé son matériel. Installée dans une arrière-salle de cet espace de création et d'éducation populaire, l'artiste accueille à bras ouverts ceux qui poussent la porte et découvrent son travail désormais compilé dans un livre qui vient de paraître.

Derrière ses larges lunettes, les yeux pétillent quand la discussion s'engage et que se noue la rencontre. "Ce que j'aime par-dessus tout, dans ces moments de résidence, c'est partager avec les gens qui vivent sur un territoire, les écouter me raconter leur territoire".

"Volontairement imparfait"

130 cartes marines, "une poésie du littoral français", composent cet ouvrage préfacé par Miossec. Et dédié à Georges Pérec, "explorateur d'espaces, épuiseur de lieux, cartographe du langage", ainsi que l'écrit l'autrice. Pérec sur lequel a porté son sujet de diplôme à l'école de communication visuelle de Paris.

Miossec dit des cartes de Marine Le Breton qu'elles sont "terriblement tendres, ce sont des portraits. La géographie et la tendresse d'un littoral, si fragile". Traits, courbes, hachures, lignes matérialisent les paysages multiples de la Manche, de l'Atlantique et de la Méditerranée. Anses, archipels, isthmes, rias, golfes, courants, rives, estuaires naissent sous la pointe délicate de l'artiste qui revendique un dessin "volontairement imparfait. Il y a des tâches, du tippex, des erreurs".

Je suis une brodeuse graphique

Marine Le Breton

Elle ne se définit pas comme une cartographe mais plutôt comme une "brodeuse graphique. Je m'appuie sur les cartes du Shom et les données de Géoportail. Je recalcule l'échelle et j'y amène un dessin contemporain réalisé à la main, comme l'étaient les cartes autrefois ".  Toutes les informations (profondeur marine, toponymie, localisation des phares, des ponts, etc) sont exactes, même si, parfois, elle se donne la liberté artistique de sortir du cadre.

Ici, l'île de Batz, dans le Finistère. Là, Saint-Malo et l'entrée de la Rance, la baie de Saint-Brieuc, la côte des Légendes de Roscoff à Guissény... Le littoral breton se taille une place de choix dans ce beau livre qui est aussi le premier de la dessinatrice.

À y regarder de plus près, ces cartes donnent l'impression de venir d'une autre époque, malgré le monochrome bleu dominant et les aplats de couleurs. "J'ai longtemps côtoyé les vieilles gravures, les vieux dessins, peut-être qu'il en est resté quelque chose de manière inconsciente" explique celle qui a œuvré comme graphiste free-lance au Louvre, au musée national de la Marine ou encore à la Bibliothèque nationale de France. 

À la main

Ce projet de livre est né voilà quatre ans. À la faveur d'un besoin urgent de faire une pause. Marine prend le large et s'en va marcher du côté de Locmariaquer, dans le Morbihan. La Bretagne, elle n'y avait mis les pieds qu'une fois, un an plus tôt, à 43 ans. "Mon père, en bon Normand, me disait souvent : 'Ne va pas en Bretagne, y'a rien à y faire !'. J'y suis allée et j'ai eu un coup de cœur".

Ce trait de côte, cette frontière ténue entre terre et mer

Marine Le Breton

Sa promenade morbihannaise sert de déclic. "En regardant l'océan, je me suis dit que personne ne dessinait plus le trait de côte à la main. Alors, j'ai voulu explorer ce champ pour mieux relier art et sciences". Elle rencontre des chercheurs, se demande comment, grâce à la cartographie, elle peut parler de "ce trait de côte, de cette frontière ténue entre terre et mer, des enjeux en termes de montée des eaux".

"Réalité et imaginaire"

Le livre, simplement intitulé Cartes marines, est émaillé de 50 textes, sous la direction de Denis Roland, ancien conservateur du musée national de la Marine de Rochefort, en Charente-Maritime. "Les auteurs ont fourni un texte personnel, dans lequel chacun évoque sa représentation de la cartographie, explique Marine Le Breton. On a sollicité tout un éventail de personnes : archéologues marins, écrivains, chercheurs, conservateurs de parcs marins, cartographes, artistes...".

Isabelle Autissier écrit, par exemple, que "la carte est un outil d’anticipation, où se font bien des allers et retours entre la réalité et l’imaginaire. Y compris – et peut-être surtout – lorsque les cartes, chargées de notes et de caps, conservent la trace des navigations passées". La navigatrice et romancière évoque un meuble, chez elle, "dont la fonction est de maintenir bien à plat ces vastes images qui me permirent de sillonner les mers, relate-t-elle. Certaines étaient à mon père, qui y dessinait les amers et les points remarquables pour tracer sa route. Je les conserve moins comme un souvenir filial que comme une transmission de marin à marin".  

Ligne d'horizon

Le travail insolite et poétique de Marine Le Breton n'a pas échappé à la Marine nationale qui lui a décerné le prix Louis-Eugène Gillot en 2022. La dessinatrice se verrait d'ailleurs bien embarquer pour un voyage au long cours sur les bâtiments de la Marine française. Avec, comme ligne d'horizon, cette envie tenace de rejoindre le cercle des peintres de la Marine. 

Cette amoureuse des villes portuaires ne cache pas non plus son souhait de s'installer à Brest. Elle s'y sent chez elle, dit-elle. "Alors que toute ma vie, j'ai eu le sentiment de n'être chez moi nulle part. L'effet bout du monde, sans doute" souffle la Normande qui a surtout trouvé ici "une simplicité dans les relations humaines".

 

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