“C'est pas à moi d'avoir honte” : en 1984, Claudine Cordani, 17 ans, refuse le huis clos à ses violeurs

Les articles de presse consacrés à "l'affaire" Claudine Cordani, qui se fait alors appeler Caroline. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Les articles de presse consacrés à "l'affaire" Claudine Cordani, qui se fait alors appeler Caroline. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL

Ex-journaliste et autrice*, Claudine Cordani a été victime d'un viol en réunion lorsqu'elle était mineure. Devant les assises, elle refuse à ses agresseurs le secret, et fait changer la honte de camp. 

Par Yacha Hajzler

Ce 15 octobre, Claudine Cordani tape comme une damnée sur sa casserole, devant l'Elysée. Avec le collectif féministe Nous Toutes, elle vient protester contre les féminicides. En cette année 2019, les femmes tombent comme des mouches. On vient alors de déplorer la 121ème victime. Dans les hautes sphères, on vient de lancer un Grenelle qui fait tellement soupirer les militantes qu'elles s'en décollent la frange. Alors elles sont venues faire du bruit, pour celles qu'on n'a pas entendues. 

Très vite, les protestataires, femmes et hommes, se retrouvent encerclés par une centaine de policiers et CRS, qui ont ramené leurs fourgons rutilants. Pour encadrer une manifestation pacifique d'une quarantaine de personnes, c'est un dispositif pas piqué des hannetons.

"Je me suis dit : wah, quel honneur ! ironise Claudine Cordani. "On avait l'impression d'avoir tué quelqu'un. Ils ont mis très vite des barricades autour de nous pour nous empêcher de partir, l'interpellation a été très violente. Un moment, deux CRS m'ont attrapée, j'ai vraiment cru qu'ils allaient me mettre par terre." Contrôle des papiers (deux fois), fouille au corps, passage par le fourgon... On appelle ça la totale. 
Claudine Cordani finit par se retrouver nez à nez avec un supérieur hiérarchique en forme d'armoire à glace. "Il m'a regardée droit dans les yeux avec un air méchant, hyper menaçant. Comme s'il allait m'impressionner. Juste pas deux secondes, quoi. J'ai soutenu son regard. J'ai pas honte d'être activiste. Si je suis devenue féministe, c'est bien la faute des hommes au départ. Faut pas venir m'emmerder aujourd'hui."
 

"Deux heures après, j'étais chez les flics"


En réalité, il fallait pas non plus venir l'emmerder hier.  En février 1984, Claudine Cordani est victime d'un viol en réunion. Elle est enlevée par ses agresseurs à la sortie du métro. "Ces mecs m'ont dit : "toi, t'es une bourgeoise. On va niquer la bourgeoisie". Manque de bol, je suis fille d'ouvriers. Loupé, les mecs. Je leur ai dit, ils n'ont pas voulu me croire. Je leur ai dit que j'avais pas 18 ans. J'avais mes papiers sur moi. Ils m'ont pas crue. J'ai sorti ma carte d'identité, et y'en a un qui m'a dit : "Je te crois pas, toute façon t'es une pute". J'avais envie de leur dire... Mais je savais qu'ils n'allaient pas entendre. On venait peut-être même du même milieu, c'est con la vie des fois, hein..." 

La vérité ne permet pas à Claudine Cordani d'échapper à l'horreur. Elle est séquestrée, violée et torturée pendant plus de trois heures. "J'ai des souvenirs très précis des mêmes choses. Des fois, on me dit "n'en parle pas trop, ça va te faire revivre les choses, ça va être terrible". Mais non, le plus terrible, c'est de l'avoir vécu. Un viol, c'est l'horreur, donc... Le pire, c'est pas les brûlures de cigarette, c'est pas qu'ils m'aient pissé dessus. Parce que c'est le viol, le pire." Claudine tire sur sa cigarette. Sa voix est ferme, ses yeux marrons n'ont pas cillé. On sent, à fleur de regard, le souvenir qui flotte, à la fois loin et tout près. Mais, à part la mémoire de temps en temps, rien ne flanche. 
 
Claudine Cordani replonge dans le dossier de son procès. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Claudine Cordani replonge dans le dossier de son procès. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL

Cette nuit-là, elle n'a qu'une obsession : sauver sa peau. "Quand j'ai réalisé ce qu'il se passait, ce qui m'attendait, je me suis dit : "Je vais peut-être pas revoir mes parents". Et j'ai eu super peur de ça, parce que mes parents je les aime. Avant de partir, le meneur a voulu me supprimer, en disant "elle va parler". Je leur ai fait croire le contraire. En fait, deux heures après j'étais chez les flics".

En ligne de mire, une obsession : "Je voulais être la dernière à qui ils faisaient du mal."
 

L'un chez sa copine, l'autre chez sa mère


A tous égards, le viol subi par Claudine Cordani est une exception. Son agression a eu lieu dans la rue, comme seulement 12% des viols. Par des inconnus, comme seulement 17% des viols. Et elle a obtenu le nom de ses agresseurs, dans la même soirée. Impossible, cette fois, de calculer les probabilités. "Après le viol, je suis tombée nez à nez, dans la cité où on m'avait emmenée, avec deux personnes qui avaient eu une altercation avec mes violeurs le matin même. Et en sachant ce que je venais de vivre, ils m'ont dit : Ok, on te file leurs noms. C'est grâce à eux. L'un des deux a été tué avant le procès."

Avec des noms, des examens médicaux immédiats, et l'intervention rapide de la police, Claudine Cordani s'offre la protection conférée par le flagrant délit : "tout s'est passé vite, donc personne ne pouvait remettre ma parole en question, et j'ai laissé personne le faire." Deux de ses agresseurs sont arrêtés dans les 24heures, le meneur quelques jours plus tard. "Il y en a un qui était retourné chez sa copine, l'autre chez sa mère" souligne l'ex-journaliste. Maman, épouse ou pute, l'éternel triptyque de la haine des femmes. 
 

"On va être deux à régler ça : moi et la société"


Vient le temps de la Justice. Là encore, la jeune survivante ne fera rien comme tout le monde. 4 ans avant son agression, en 1980, en France, le viol est devenu un crime. Perdant la légèreté du délit, les procès pour viol se déroulent désormais aux assises et, c'est la règle pour les mineurs, à huis clos. "Je ne savais pas ce que ça voulait dire, se souvient la militante. Le juge d'instruction m'a dit "les huis, ce sont les grandes portes, on les ferme dans les procès qui concernent les mineurs". Et je lui ai dit : "Moi, je veux qu'on les laisse ouvertes, les portes, est-ce que c'est possible ?" Elle sera la première mineure en France. 

Pourquoi ? Parce que Claudine Cordani a bien l'intention de demander des comptes. Son viol, elle le voit comme un viol de classe, un viol politique. Une inégalité criante, insupportable, qui a enfanté la violence dont elle a été la cible. "Ce problème, c'est devenu mon problème, parce que c'est un problème de société. Et bah, on va être deux à régler ça : moi, et la société. J'ai des choses à dire aux gens. Je veux ouvrir les portes." 

Les gens, ils vont l'entendre, les coupables comme les victimes. C'est d'abord à elles et eux qu'elle s'adresse. "Parce que c'est pas à moi d'avoir honte, et je voulais que tout le monde le sache. C'est pas parce que des gens pensent nous salir, ou pensent que nous avons été salies, qu'il faut que nous, nous le croyions. Et pour ne pas le croire, il faut le dire à tout le monde. Dans un viol, qui doit avoir honte ? Les violeurs, point. Les choses sont super claires, faut pas essayer de nous faire prendre des vessies pour des lanternes."L'autre message, il est pour tous ceux qui, cette nuit-là, ne l'ont pas aidée. Ceux qui ont baissé les yeux devant ses regards de détresse. Ceux qui sont passés en voiture alors que ses violeurs la forçaient à défiler jupe déboutonnée dans la rue. Ceux qui n'ont pas appelé la police. "Je voulais dire à toutes ces personnes : "Je suis pas morte, eux ils vont aller en prison et vous, vous pouvez avoir honte très longtemps, parce que y'a que ça à faire maintenant."
 

L'homme qui faisait 50 mètres


A l'époque, la jeune femme ne réalise pas le courage incroyable dont elle fait preuve. Parmi ceux qui l'en convaincront, il y a son avocat, Maître Alain Mikowski et son juge d'instruction, Jean-Pierre Getti. L'un, "l'avocat que j'adore" a notamment été président de la commission libertés et droits de l'Homme du conseil national des Barreaux et s'est illustré dans la défense des étrangers. L'autre est une figure de la Justice : Paul Trouvier, Emile Louis, Abdelkader Merah... Son nom est associé aux plus grandes affaires judiciaires. "J'ai juste eu une chance énorme de tomber sur ces deux personnes" s'émeut leur protégée. 

Jean-Pierre Getti, elle n'en parle qu'en regardant vers le ciel. "J'ai découvert un très grand homme. Même s'il fait pas 3 mètres de haut, dans ma tête il en fait... peut-être plus de 50 ! Cet homme est d'une intelligence, d'une humanité... Il m'a redonné espoir dans l'humanité, réellement, et mon avocat pareil. J'avais besoin, pour rester en vie, de retrouver confiance en l'humanité. Parce que ce soir-là..."

Et Claudine Cordani n'est pas encore en sécurité. Ceux qui se sont attaqué à elle ne sont pas des anonymes chez les voyous. Alors qu'elle se rend au procès, elle est suivie par tout un groupe de garçons qui finissent par prendre place dans la salle. Ce sont les frères, les cousins, l'intimidation. 

"J'arrive au Palais [de Justice], et je dis à Alain : "Y'a des mecs qui me suivent." Il me dit : "Ok, tu me les montres". Il en parle au président, et le président fait une annonce. "On me rapporte que Mlle Cordani a été suivie dans ses déplacements. Je vous préviens, les frères et les cousins. Si quelqu'un touche à un cheveu de Mlle Cordani, vous rejoignez les accusés en prison." Et là, le meneur se lève et dit, à moi et mon avocat : "De toute façon, tous les deux, on va vous buter. Vous êtes morts, y'a des gens qui vont s'occuper de vous." On est restés stoïques. Y'avait rien à dire. Mais ça ne s'est pas passé."

Les deux principaux accusés prennent 10 et 12 ans de réclusion, une peine assez sérieuse pour l'époque. Le troisième, faisant valoir un faisceau de circonstances atténuantes, obtient du sursis. 


"Bien sûr que j'ai réussi ma vie"


Claudine Cordani, elle, rentre chez elle. A l'époque, le Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres infractions (FGTI) n'existe pas encore, puisqu'il sera créé en 1986. Après l'agression, la jeune femme reste chez elle pendant des mois."Il y a quand même des gens autour de moi qui m'ont dit "ouais, t'étais en jupe", "ouais, c'est qu'un coup de bite."

Choquant ? Selon un sondage publié par l'Ifop en juin 2019, 42 % des Français estiment que "la responsabilité du violeur est ­atténuée si la victime a une attitude jugée provocante en public". Logique suivie : "27 % des interrogés vont jusqu’à considérer qu’il suffit de respecter certaines règles de précaution pour ne pas être violé."
Mlle Cordani décide que les cons ne sont pas son problème, et dégage les propriétaires de ces mots affreux comme on tire la chasse. Elle se débat jusqu'à un nouveau sursaut de révolte. "Un jour je me suis dit : "Non, je vais pas terminer le sale boulot de ces mecs. Je vais faire quelque chose de ma vie. Eux, leur vie est foutue, moi je vais réussir". Et aujourd'hui, je peux le dire : bien sûr que j'ai réussi ma vie. Évidemment" assure-t-elle en levant presque les yeux au ciel. Il suffit de l'écouter quelques minutes, droite et solide comme la proue d'un navire, pour la croire sur parole. 

D'autant qu'au cours du procès, sa volonté d'ouvrir les huis force sa rencontre avec un métier qu'elle ne connaissait pas : journaliste. C'est le coup de foudre. "Je me suis dit : "Wow, il y a des gens qui viennent partout où il se passe des choses, et qui le disent à tout le monde." Un journaliste, c'est le vrai singe de la sagesse, celui qui accepte de voir, d'entendre et de dire."
 

Une vie à la vigie


A 53 ans, Claudine Cordani a vu la société par tous les bouts de la lorgnette. Et elle n'est toujours pas ravie. Elle est féministe par conviction, militante par définition. "Le féminisme, c'est le courage. Quand on dit au travail : "pourquoi je suis payée moins ?", "pourquoi moi je dois fermer ma gueule ?", "pourquoi tu dis jamais ça aux mecs ?" illustre-t-elle. Moi j'interviens régulièrement dans la rue, dans le métro, quand j'assiste à des choses qui ne me conviennent pas. On me dit que j'ai une grande gueule. Bah ouais, c'est fait pour !

Elle est furieuse, dit-elle, contre un gouvernement qui met ses efforts dans le paraître. Et qui surtout ose s'attaquer à l'institution qui l'a sauvée : la Justice. "C'est la honte de ce gouvernement, et des précédents. La chose la plus importante, c'est donner les moyens pour que la Justice fasse son travail. Je parle d'argent, donner les moyens ça veut dire investir. C'est là où on voit la volonté d'un gouvernement. Si, dès le départ, il y avait eu une volonté de faire quelque chose pour les femmes, on aurait été au courant" cingle-t-elle.
 
Dans le bureau de Claudine Cordani, de nombreuses pièces d'art engagées, dont ce napperon. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Dans le bureau de Claudine Cordani, de nombreuses pièces d'art engagées, dont ce napperon. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL

Elle cite pêle-mêle les coupures dans le budget des associations, qui ont notamment touché le Planning Familial, ou encore la disparition de l'ONPR, seul organisme à mesurer les violences sexistes et sexuelles. Et ces victimes qui lancent vers elles leur bouteille à la mer, persuadées qu'on ne les écoutera pas. "Je reçois des messages, on se passe mon numéro. Mais comment je peux les aider ? Moi, j'ai eu confiance en la Justice, et elle a fait son travail. Si elle l'a fait pour moi, elle doit le faire pour elles" s'alarme Cordani. 
Alors madame Cordani a bien l'intention de continuer à faire du bruit contre toutes les injustices. "Tuée professionnellement", elle qui doit aujourd'hui compter sur le RSA a attaqué en Justice un grand groupe de presse français, pour "non-assistance à pigiste en danger", et un rédacteur en chef du même groupe, pour harcèlement sexiste. On avait dit de pas l'emmerder. 

 
  • Claudine Cordani publiera fin 2019 un livre qui raconte son histoire, en collaboration avec d'autres protagonistes et spécialistes. La publication sera annoncée sur notre site internet, avec des extraits en exclusivité.

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