Histoire et confinement : la France de 1832 face au choléra

Depuis le 16 mars dernier, la France est assignée à résidence, attendant que l’épidémie de Covid-19 finisse par disparaître. Il y a 188 ans, la France et l’Europe étaient déjà frappées par un autre mal : le choléra. Retour sur l’épidémie la plus mortelle du XIXe siècle.
 
"Scène de Paris", huile sur toile, 1833,  Philippe-Auguste Jeanron,
collection du musée des Beaux-Arts de Chartres, inv. 84.8
"Scène de Paris", huile sur toile, 1833, Philippe-Auguste Jeanron, collection du musée des Beaux-Arts de Chartres, inv. 84.8 © musée des Beaux-Arts de Chartres

Les racines du mal

« La peur bleue ». Derrière cette expression imagée se cache le spectre du choléra au XIXe siècle. Une infection bactérienne qui cyanose la peau et peut entraîner la mort en quelques heures. Elle n’avait jusqu’alors jamais sévi sur le continent européen. Mais en 1817, une épidémie d’ampleur éclate au Bengale. "A force de sillonner les colonies indiennes, les militaires et commerçants anglais propagent la maladie. Elle atteindra le Caucase et l’Anatolie en 1823, avant d’être freinée par un hiver particulièrement rude", narre Tiphaine de Thoury, enseignante d’histoire à Tours.

Mais trois ans plus tard, les guerres russes permettent au choléra de gagner les portes de l’Europe. Le 15 mars 1832, le choléra-morbus débarque à Calais, en France. Il va rapidement circuler dans le reste du pays. 
Le choléra en Russie, vu par Le Petit Journal, supplément illustré du 1er décembre 1912.
Le choléra en Russie, vu par Le Petit Journal, supplément illustré du 1er décembre 1912. © Wikipédia

Une maladie qui ne connaît aucune frontière

La France, qui n’avait pas connu d’épidémie depuis la grande peste de 1720, pensait en avoir fini avec ses démons. Dès août 1831, des mesures sanitaires et préventives avaient été prises afin de prévenir l’arrivée du choléra. Au niveau local, des commissions de salubrité avaient été créées. Rien qui n’arrête la maladie : entre le 26 mars et le 1er avril, Paris est infestée. Les rues sont nettoyées au chlore mais cela ne suffit pas.

A l’époque, il n’existe quasiment pas de systèmes d’évacuation des eaux usées. Lorsque les latrines débordent, il n’est pas rare que les excréments soient jetés à même la rue. Un manque d’infrastructures sanitaires dont le médecin Louis René Villermé se faisait l’écho dès 1829 dans ses Annales d’Hygiène publique, mais dont on n’avait pas encore saisi l’importance. En la seule journée du 10 avril, Paris dénombre 848 victimes.

En réponse au désastre, des mesures prophylactiques sont prises : "On s’est notamment lancé dans la purification des courriers, détaille Tiphaine de Thoury. Il s’agissait de griffer les courriers afin de les trouer, puis ils étaient trempés dans le vinaigre blanc." Des quarantaines sont décrétées, notamment dans les villes du littoral français. Les voyageurs sont bloqués dans les bateaux ou dans des bâtiments réservés parfois pendant trois semaines.

Malgré cela, difficile à cette époque de savoir quelle conduite tenir car l’avancement de la médecine ne permet alors ni d’identifier le bacille à l’origine de la maladie (il sera découvert par le médecin allemand Robert Koch en 1884), ni d’en connaître le mode de contamination. Ce n’est que beaucoup plus tard que l’on apprendra que l’origine du mal se situe dans la consommation d’eau souillée par les déjections de personnes infectées.

Certains émettent toutefois des hypothèses sur les causes favorisant la maladie. Ainsi à Tours, Louis-Jules Charcellay, professeur de l’école de médecine de la ville, dresse un inventaire. Il le publiera dans un mémoire en 1854 :

L’excès de table, et surtout l’abus de spiritueux, l’usage de certaines substances indigestes, une alimentation insuffisante, l’abstinence forcée, la répercussion de la sueur (…) la tristesse, le chagrin, la frayeur (…) ; en un mot toutes les causes débilitantes qui troublent manifestement le jeu régulier des fonctions vitales, produisent l’atonie, dépriment ou anéantissent les forces, mènent l’affaiblissement ou la prostation de l’organisme, épuisent, ébranlent ou commotionnent vivement le système nerveux…

Aucun traitement n’ayant été trouvé, l’Académie royale de médecine préconise divers remèdes, tels que des infusions de fleurs de guimauve ou encore des bains de jambes. Aucun, évidemment, n’ayant un quelconque effet sur la maladie ni sa progression. La population entière est touchée, sans distinction de classe. D’abord les plus pauvres vivant dans des conditions d’hygiène déplorables, mais aussi les plus aisés. Casimir Périer lui-même, alors Président du Conseil, décèdera du choléra le 16 mai 1832.
Casimir Périer par Louis Hersent, Château de Versailles, 1827.
Casimir Périer par Louis Hersent, Château de Versailles, 1827. © Wikipédia

Le choléra en Centre-Val de Loire

Aux premières heures de l’épidémie, on assiste à un exode massif de la capitale vers la province, contribuant à propager le choléra. Dans ses Notes sur les ravages du choléra morbus dans les maisons, le médecin Louis René Villermé écrit :

A la nouvelle de l’invasion du choléra-morbus dans Paris, à la vue des cercueils qui parcouraient cette ville, l’épouvante s’est emparée des esprits, et une multitude de gens ont fui dès les premiers jours du mois de mars et pendant tout le mois d’avril.

Des maçons originaires de Creuse et qui étaient montés à la capitale pour travailler tentent de rentrer au pays. Ils tombent le long des routes et, trop atteints par la maladie, beaucoup sont contraints de s’arrêter au relais de poste d’Orléans. Les plus résistants iront jusqu’à Blois ou Châteauroux. "A Orléans, le premier cas de choléra est enregistré le 17 avril 1832. La maladie se répand rapidement, touchant d’abord les quartiers populaires proches de le Loire. Dès le lendemain, un passementier de Tours contractera à son tour la maladie", rapporte Tiphaine de Thoury.

Eugène Giraudet, médecin tourangeau, témoignera :

La rapidité avec laquelle ce fléau s’abattit sur les quartiers de La Riche et de la Poissonnerie effraya à tel point la population ignorante et abusée, qu’elle poursuivit de sa colère un étranger et plusieurs médecins, les accusant de semer du poison.

Pierre Bretonneau, professeur et médecin en chef de l'hôpital de Tours, élabore une recette sensée guérir la maladie à base de gros sel d’Epsom (sulfate de magnésium), de charbon en poudre, de laudanum de Sydenham (une teinture d'opium safranée qui servit notamment à Londres au cours des épidémies de dysenteries des années 1670).

En mai 1832, la maladie est à son apogée. Il faut attendre le mois de juin pour observer un ralentissement du nombre de cholériques. Malgré cela, l’épidémie, partie des foyers urbains, atteint les campagnes. Ainsi, dans Drames du passé en Touraine, l’auteur contemporain Bernard Briais rapporte que le 15 août 1832, un enfant âgé de 10 ans quitte Chinon en raison du choléra qui y provoquait un vent de panique générale. Ce fils d’artisan va alors se mettre à l’abri chez son oncle, à Champigny-sur-Veudes, à une quinzaine de kilomètres de là. Porteur de le la maladie sans le savoir, l’enfant contaminera ceux qui l’avaient recueilli en pensant le protéger. Quinze personnes décèderont dans le village.

Le dernier cas de choléra en Indre-et-Loire est signalé à Château-Renault, le 17 novembre 1832. On estime que 150 habitants de Tours ont perdu la vie à cause du choléra, entre 200 et 300 dans tout le département d’Indre-et-Loire.
 À Orléans, les autorités décidèrent rapidement de donner des instructions à la population par voie d'affichage :

Les habitants sont tenus de balayer le devant de leurs maisons et le ruisseau des rues, il est fait défense à toute personne de satisfaire à ses nécessités dans les rues de la ville et des faubourgs.

La majorité des cholériques orléanais est soignée à son domicile. On dénombre 367 malades transportés dans les hôpitaux de la ville.

Une vague de solidarité émerge au cours de l’épidémie. À Orléans, on vient en aide aux plus démunis en lançant des campagnes de dons, des quêtes à domicile sont même réalisées. La mairie de la ville ouvre une souscription afin de prendre financièrement en charge  l'apprentissage des enfants ayant perdu leur famille et à présent orphelins.
 
Une entraide entre citoyens que le médecin Eugène Giraudet décrira aussi en 1873 dans son Histoire de la ville de Tours :

L’administration municipale, dans le but d’atténuer les ravages de l’épidémie organisa plusieurs bureaux de secours et des ambulances, où nombre de personnes dévouées secondèrent avec empressement les médecins et les pharmaciens pour administrer les premiers secours aux cholériques. Ce mode de secours produisit les meilleurs résultats et, au bout de quelques mois, l’épidémie disparut complétement.

Les conséquences de la crise sanitaire

Malgré un lourd tribut, l’épidémie de choléra de 1832 permettra une prise de conscience : il est impératif de construire des installations sanitaires efficaces. Cet épisode tragique contribuera notamment au développement de l’hygiénisme, véritable courant de pensée. "Les années qui suivront l’épidémie seront celles des mesures d’assainissement des quartiers insalubres de Paris, la démolition de taudis et tout ce qui préfigure les grands travaux du Baron Haussmann, l’installation de l’eau courante et le tout-à-l’égout, dans la deuxième moitié du XIXe siècle", explique Tiphaine de Thoury.  D’autres épidémies de choléra se déclareront en France, de façon moins virulente, entre 1849 et 1865. A Tours, la maladie décimera 272 personnes en 1849 et s’attaquera notamment au pénitencier de la ville. Sur les 114 prisonniers qu'il abritait, 61 perdront la vie.

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