Culture. 3 questions à Laurent Campellone, Directeur général de l'Opéra de Tours

Publié le Mis à jour le

La nomination de Laurent Campellone à la direction du Grand-Théâtre Opéra de Tours, en septembre 2020 a mis fin aux tensions entre les musiciens de l’orchestre et ses prédécesseurs. Malgré une 1ère saison sous contrainte sanitaire, la 2ème saison lyrique et symphonique confirme le vent du changement qui souffle sur l’Opéra de Tours.

Nommé à l'unanimité du jury pour succéder à Benjamin Pionnier, Laurent Campellone a consacré la majeure partie de sa carrière à la direction d’orchestre, en France mais aussi à l’étranger. Pendant plus de 10 ans, il a mis en avant le répertoire lyrique français avec des œuvres de Jules Massenet ou de Charles Gounod en tant que directeur musical de l'Opéra et de l'orchestre de Saint Etienne.

Laurent Campellone a déjà marqué l'année 2021 en créant par exemple "l'opéra solidaire" avec notamment un système de "places suspendues" -qui consiste à acheter une place pour l'offrir à un inconnu-, ou encore "des représentations zen" ouvertes spécialement aux personnes en situations de handicap présentant des troubles du comportement (autisme, maladie d’Alzheimer, et autres).

Rencontre avec ce chef d'orchestre de renommée nationale et internationale et aux valeurs très humanistes.

Avec 4% de cheffes d’orchestre dans le monde, est-ce qu’instaurer la parité à l’Opéra de Tours est un engagement essentiel pour vous ?

La parité apparait aujourd’hui comme une revendication et un moyen d’égalité sociale et nos institutions lyriques, musicales, en France comme dans le monde entier, s’emparent de cette question depuis quelques années. Il y a eu des actions très symboliques comme l’arrivée de la 1ere cheffe à la Philharmonie de Vienne, la première arrivée dans la Philharmonie de Berlin. Ces institutions très masculines qui ont donné des signaux forts à l’ensemble des orchestres du monde Depuis 10 ou 15 ans le travail a été fait et aujourd’hui dans les orchestres la parité est une chose qui va de soi. Dans les chœurs, c’est évident car ce sont des chœurs mixtes et il fallait depuis longtemps des hommes et des femmes. Mais en-dehors des orchestres et des chœurs, à mon avis, il reste des pans entiers de l’activité d’une maison  lyrique où cette parité n’a pas lieu : par exemple, les chefs d’orchestre, les metteurs en scène, les directeurs d’opéras. Il y a beaucoup d’hommes.

Aujourd’hui la bataille est plutôt sur les postes de direction, de chef d’orchestre et de metteur en scène. On essaie d’avoir ça ici, d’avoir un maximum de solistes femmes sur nos concerts et petit à petit de rendre visibles aussi les compositrices. Concernant les cheffes d’orchestre, elles sont 4% au niveau mondial, peut-être un peu plus en France, mais c’est en train de changer profondément. Moi, j’ouvre le champ des possibles, très simplement : j’écoute les chef.f.e.s d’orchestre sans me poser la question du genre de la personne. C’est déjà une nouveauté car j’appartiens à une génération où j’entendais autour de moi des gens dire que les femmes n’étaient pas faites pour ce métier- là. C’était le discours que tenaient nos professeurs pendant nos études, même si on n’était pas d’accord mais ça a changé. Ce discours était un frein et un préjugé. Le fait que ce préjugé ait changé va beaucoup accélérer les choses. La toute jeune cheffe d’orchestre vénézuélienne, Glass Marcano fait avancer l’histoire de la musique et l’histoire de l’humanité, presque.

C’est la première femme de couleur en Europe à diriger des orchestres. C’est l’histoire qui se fait devant nous. D’abord c’est une musicienne extrêmement douée, qui a un très grand charisme et qui est appelée à faire une très grande carrière et c’est l’élément premier qui lui permet de passer par-dessus tous les préjugés. Les préjugés racistes, xénophobes, homophobes sont toujours à l’œuvre et même si les choses changent, ils sont toujours là, à différents niveaux ; conscients, inconscients, niés, reconnus, mais toujours très actifs.

Le fait qu’une jeune femme de 26 ans, extrêmement douée s’impose par son talent, par-dessus les préjugés, c’est ce qui fait avancer les mentalités.

Cette cheffe, déjà venue en 2021, va revenir comme cheffe invite principale, diriger quatre fois l’Orchestre symphonique Région Centre-val de Loire/Tours.

On aura aussi la chance d’accueillir Claire Gibault qui viendra diriger à Tours. C’est une pionnière, elle a été la première cheffe d’orchestre en France il y a 40 ans déjà. C’est celle qui a cassé les barrières, elle a lutté pour imposer son talent car les préjugés étaient beaucoup plus importants à l’époque.

C’est important, moi je suis assez optimiste sur le fait que l’histoire de l’humanité est un progrès qui va vers plus d’égalité. Je pense que les arts comme les sciences ou d’autres domaines comme la politique, sont des endroits où s’exerce le progrès des consciences malgré toutes les difficultés qu’il peut y avoir. Je suis persuadé que, malgré les discours qu’on entend aujourd’hui, notre société est plus évoluée qu’elle l’était il y a cent ans. Nous participons, l’art participe à ce progrès de l’humanité qui est, entre autres, la reconnaissance de l’égalité homme-femme.

Qu’est-ce qui vous a motivé à ouvrir les portes de l’opéra pour créer une chorale populaire et un chœur de rue ouvert aux sans-abri de Tours ?

"Eh bien, chantez maintenant !" c’est la première chorale populaire de l’Opéra de Tours. L’idée c’est de proposer l’émotion du chant au maximum de personnes. Même des gens qui ne savent pas chanter, qui ne savent pas lire la musique, il faut venir et se plonger dans cette émotion du partage autour de la musique. La musique c’est quand même une chose incroyable. L’orchestre, vous mettez 60 ou 70 personnes, qui se connaissent ou qui ne se connaissent pas bien, qui s’aiment ou qui ne s’aiment pas et tout le monde doit jouer ensemble.

La musique, quand c’est réussi dans un orchestre ou dans une chorale, le niveau collectif doit être supérieur à la somme des niveaux individuels et ça c’est presque un projet de société. Si dans un groupe humain quel qu’il soit on arrive à ça, alors on a fait  quelque chose de fantastique.

Et c’est l’aventure de l’humanité ça. Les 200 inscriptions pour cette chorale qui vient de commencer, ont été prises d’assaut. Est-ce qu’on s’y attendait ? On l’espérait en tout cas. Ça montre une chose, nous avons en nous un grand désir de cela. Vous savez, il y a cette chanson d’Alain Souchon "Foule sentimentale, on a soif d’idéal". Je pense que nos vies, nos sociétés, notre penchant humain trouvent difficilement d’écho à cette envie de collectif dans notre société individualiste. Ces moments de partages et de construction commune sont essentiels donc on voit peut-être la difficulté qu’on a temporairement aujourd’hui à trouver des réalisations communes, à se projeter autrement que dans un individualisme or le besoin de socialisation est aussi important que le boire et manger. La crise du covid a montré que les gens qui sont désocialisés sont en grande perdition psychique. L’homme est un être social.

Aujourd’hui cet engouement pour la chorale populaire est aussi la conséquence de cette soif de construire des choses ensemble. A côté de la chorale populaire, l’idée d’ "A voix hautes", un chœur de rue, ouvert aux personnes sans domicile fixe de Tours est venue d’une réflexion. Je suis persuadé que tout le monde a besoin de beau. Quand on vit  dans la rue, quand on dort par terre, quand on est confronté au quotidien à la violence, le vol, la solitude, le mépris, sevré de tout il y a toujours, comme en tout un chacun, la nécessité du beau. Il y a la nécessité de pouvoir faire de la musique, chanter à plusieurs, regarder le soleil qui se couche, toutes ces choses qui font résonner en nous ces choses ancestrales qui font que nous sommes humains. Ils sont privés de ça or je pense que cette socialisation autour de la musique est importante. On va leur offrir ça. On va faire entendre la voix des gens dans la rue.

Avec la crise, il y a une grande différence entre ce qu’on nous dit sur les migrants, les gens qui fuient leur pays, on parle d’eux mais on ne les entend pas. Je pense qu’autour de ces rencontres de chœur de rue, on va essayer de proposer à une radio de faire leurs portraits, raconter leur vie, de façon anonyme, c’est bouleversant en on ne peut plus les ignorer quand on connait leur parcours, ce qu’ils ont traversé pour en arriver là. Il y a la volonté de donner à ces personnes des moments de partage musical, partager la beauté, se réunir, faire des choses ensemble  alors qu’ils sont souvent chacun dans  leur coin et puis aussi leur donner la parole, leur redonner la voix à nos oreilles. Ça se passera une fois par mois à l’église Saint Julien, ils seront contactés par les associations. On va chanter ensemble, on va voir combien de personnes seront là. On leur proposera de visiter le théâtre, rencontrer les équipes.

C’est un vrai acte de solidarité. C’est une aventure dont je suis intimement persuadé qu’elle sera importante mais comment est-ce qu’elle va se décliner, je ne sais pas. Est-ce que les gens viendront plusieurs fois, est-ce qu’on aura du bouche à oreille, 2 ou 10 personnes ? De toute façon on est dans une mission où la musique, le chant est un moyen de faire les choses, ce n’est pas le but. Quand on fait un opéra, le but c’est de lever le rideau et de faire de la musique, ici le chant est un moyen pour faire des choses humaines.  

Pour moi chaque enfant qui nait est un pari pour la société, il va falloir l’amener à l’intelligence, la culture, la science, la raison, l’éducation, et dès qu’on a amené quelqu’un à l’âge adulte, il y en a un autre à accompagner. Au quotidien, amener quelqu’un vers l’art ou un autre domaine ne s’arrête jamais, donc nos maisons, nos orchestres, nos opéras ont cette nécessité de faire ce travail de façon continue, qui est d’amener les gens à venir vers l’art, vers la beauté. On peut l’avoir, dans une famille qui a accès à ça, qui vous le donne ou on peut le proposer à des gens qui ne l’ont pas à priori dans leur entourage. C’est le travail de nos maisons. Donc ça c’est essentiel, parce que je suis persuadé que l’accès au Beau est un élément déterminant dans la vie. Le Beau, c’est toute sorte de choses, c’est la proportion, l’équilibre, les émotions qui ouvrent vers l’amour de la beauté, de l’équilibre de la justice. En ce sens-là je suis assez platonicien. Je pense que c’est une porte d’entrée vers une conscience morale très importante et en adéquation avec la vie en commun. Donc, à partir de là il faut développer toutes sortes d’actions car ce travail étant infini, il faut le renouveler en fonction des moyens que nous avons, l’accès que l’on a au public ou pas, le prix des places. Il faut déployer un maximum d’outils pour faire venir les gens. Les amener au spectacle mais aussi les amener à l’émotion. Une fois qu’ils ont goûté à cette émotion du spectacle vivant c’est gagné !

Pourquoi avoir décidé la création de ce 1er festival de musique française du 14 mai au 12 juin ?

La question de la musique française n’a jamais été traitée de face dans notre pays. Certains grands artistes s’y sont attachés comme Michel Plasson ou Jean-Claude Cazadesus. Ils ont porté cette musique à travers le monde, à mon niveau, c’est ce que je fais depuis 25 ans donc on est des chefs d’orchestre à porter ça mais chacun de notre côté. Quand je vais dans le monde entier, des chanteurs, des solistes me posent des questions sur le style français, me demandent où on peut venir apprendre le style français de la mélodie, l’alternance du parler, du chanter, propre à l’Opéra Comique français. Il n’y a pas de lieu donc j’ai créé ce premier festival qui est une espèce de première pierre qu’on doit affiner et tailler et qui va nous permettre, j’espère assez rapidement, de devenir un lieu de partage autour du style français. On va tisser un partenariat avec l’académie de Michel Plasson avec cette idée de créer deux lieux de transmission du style français et de l’interprétation française. Voilà pourquoi j’ai créé ce festival.

Et si vous n’avez encore jamais poussé la porte de l’Opéra de Tours, suivez le conseil de Laurent Campellone, allez- y, plus d’une fois. Pour dire j’aime ou j’aime pas l’opéra, il faut venir plusieurs fois et se laisser porter par ses émotions. Et si vous commenciez tout de suite avec le Comic Orchestra-Tour(s) d’orchestre à bicyclette, un spectacle donné les 28 et 29 janvier à l’Opéra de Tours sous la direction de Dylan Corlay, et le 30 janvier à Bourges.