"Le chèque va être remis là où on a eu notre première audience" : 9 ans après, fin de la lutte pour les ex-Matra

En 2003 s'en allait Matra Automobile, fleuron industriel du bassin d'emploi de Romorantin. 17 ans plus tard, les anciens salariés sont enfin indemnisés par le groupe Lagardère. 
En 2003, 2500 personnes défilent à Romorantin contre le départ de Matra.
En 2003, 2500 personnes défilent à Romorantin contre le départ de Matra. © MAXPPP

On finissait par avoir l'impression que ça durerait toujours. Les anciens salariés de Matra recevront ce mecredi leur chèque d'indemnité, à se partager entre les 296 salariés qui ont pu aller au bout de la procédure.

4.2 millions d'euros, répartis selon le poste et l'ancienneté, gagnés après une lutte judiciaire de 9 ans, qui sera passée par 4 juridictions différentes. "Le chèque va être remis dans la salle du conseil des Prud'hommes, là où on a eu notre première audience. On ne va pas cracher dans la soupe, c'est la tenacité et la combativité des salariés qui ont mené jusque là" savoure l'ancien syndicaliste CGT Pierre Bertoux, qui en profite pour saluer leur avocat et sa secrétaire, qui ont tous les deux "mouillé la chemise pour arriver à ce résultat."

En 2011, lorsqu'un premier salarié obtient la condamnation de Lagardère, la CGT bat le rappel auprès des anciens pour qu'ils obtiennent la même réparation. "Sept ans, c'est long, mais il faut savoir deux choses. 1 : la CGT ne lâche rien, et 2 : c'est la lutte groupée qui fait avancer nos intérêts, rit l'ex-représentant. Ce sont les leçons à retenir de cette aventure."
 

La fin de Matra, le début de la "galère"


Le parcours, pourtant a été semé de vraies et de fausses joies, mais aussi de grandes douleurs. "Pour Matra comme ailleurs, en général, 30% seulement des salariés retrouvent un emploi en CDI rapidement. Les autres galèrent : intérim, CDD, précarité... ou sont lâchés dans la nature. Sans compter ceux qui sont morts avant la fin, ceux qui se sont suicidés, ceux qui sont tombés dans l'alcoolisme, devenus SDF ou internés en psychiatrie" répond Pierre Bertoux quand on lui demande des nouvelles de ses camarades. "Quand il y a des drames sociaux comme ceux-là, la décision de l'employeur devient criminel, et nous ne faisons pas exception. On reçoit de l'argent, mais la plaie reste marquée..."

La ville de Romorantin, elle, ne s'est jamais vraiment remise du départ brutal de son fleuron industriel. En 2017, le taux de pauvreté dans la commune atteignait 19%, pour une moyenne nationale à 14%. La même année, alors que le taux de chômage des 15-64 ans en France est à 9.4% en moyenne, le chiffre atteint 16% à Romorantin. 

"On pense que ce n'est qu'un chapitre de la longue histoire de Matra à Romorantin, puisqu'on s'apprête à en ouvrir un autre". Et ce nouveau chapitre s'annonce dense : les salariés veulent maintenant "faire reconnaître la faute inexcusable de Lagardère", qui aurait fait travailler des salariés dans des locaux amiantés. Plusieurs morts sont attribuables à une exposition prolongée à cette substance dangereuse, selon les compagnons de lutte. Une association est en construction avec l'aide de l'association Andeva
 

Matra : les dates-clé


26 février 2003 : Le groupe Lagardère officialise la fermeture de son site de Romorantin-Lanthenay. Après des licenciements massifs en 2002, le groupe se sépare de son activité automobile. A l'époque, 1041 salariés travaillent encore sur le site. "Matra automobile étant le principal industriel privé de la Sologne et même de la région Centre, la fermeture de ses usines représente un coup dur de grande ampleur pour la région" écrit l'Humanité

2011 : en mars, un ancien salarié en situation de handicap estime que les mesures de reclassement ne lui ont pas été proposées dans les règles. La cour d'appel d'Orléans reconnaît le vice de procédure dans le plan de licenciement, et Lagardère est condamné. Cet épisode encourage d'autres anciens Matra a constituer leur dossier. En septembre, portés par leurs anciens délégués syndicaux, ils s'apprêtent à entamer leur action collective aux Prud'hommes, qui commencera début 2012.  2012 : 360 ex-salariés sont maintenant engagés dans l'action collective contre Lagardère. Un premier rendez-vous est organisé au tribunal des Prud'hommes de Blois. 

2014 :  Le tribunal des Prud'hommes de Blois condamne Lagardère à des dommages et intérêts à hauteur de 18 000 euros par personne. Le licenciement des ex-Matra est jugé "sans cause réelle et sérieuse". La direction de Matra fait appel de cette décision.

2015 : Lagardère gagne son procès en appel. Ses anciens salariés ne verront pas un centime des 18 000 euros évoqués en première instance. "Quand on entend une telle décision, on se dit que l’on a fait tout ce marathon pour rien" déplore un syndicaliste. Les salariés se pourvoient finalement en cassation. 

2017 : La cour de cassation de Paris tranche dans le sens des anciens salariés de Matra et invalide la décision de la cour d'appel d'Orléans. C'est finalement à la cour d'appel de Bourges que reviendra la décision finale. 

Février 2020 : En février et après 8 ans de procédure, Matra est condamné à verser 4.2 millions d'euros à ses anciens salariés. Les indemnités vont de 9 600 à 26 500 euros, en fonction de l'ancienneté et du poste anciennemement occupé. Le groupe Lagardère ne conteste pas la décision.  Septembre 2020 : Le groupe Lagardère annonce la vente aux enchères de la mythique Matra MS 670 afin de financer les indemnités de ses anciens salariés. Oeuvre des ateliers de Romorantin, cette voiture avait permis au pilote Henri Pescarolo de remporter les 24h du Mans. Elle était exposée au musée Matra de Romorantin. La décision est très mal accueillie tant par le milieu de l'automobile que des ex-Matra. 
 
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