Journal de bord d'une confinée à Ajaccio : « Allô, la terre ? »…

Notre journaliste raconte ses journées de confinement à Ajaccio. / © Céline Lerouxel / FTVIASTELLA
Notre journaliste raconte ses journées de confinement à Ajaccio. / © Céline Lerouxel / FTVIASTELLA

Le confinement généralisé est entré en vigueur en Corse, comme partout en France, mardi 17 mars, à midi. Une de nos journalistes raconte ses journées. Ce vendredi, elle évoque Picsou et Didier Raoult. 

Par Céline Lerouxel (Edité par Audrey Altimare)

► Pour retrouver les chapitre 16 :
 
  • Chapitre 17 : « Allô, la terre ? »…


« Avant, c’était bien, on allait au stade ». C’est un de mes copains, journaliste sportif, qui écrit cela à mon attention sous une photo ancienne. Il a écrit ce petit mot hier et j’ai rajouté dans ma tête, « oui, et on mangeait des gâteaux et je mettais ma Napapijri orange ». Mais c’était avant. Des années avant le confinement d’ailleurs, mais ce souvenir le faisait résonner autrement, ce confinement.

 

 

Le monde de Mickey…


Je repensais à ce petit garçon que j’avais croisé un jour dans la salle d’attente d’un cabinet médicale. Il avait un « Picsou », récupéré sur place, entre les mains. Au bout de quelques minutes de lecture, je l’entendais demander en désignant du doigt un dessin du magazine : « dis, c’est quoi, ça, maman ? ». La maman s’est penchée sur lui, puis a souri en répondant, « une cabine téléphonique, mon chéri ». J’ai souri aussi. A l’ère du téléphone portable, la cabine téléphonique ne faisait plus partie des références de l’enfant, alors que nous, adultes, envisagions cette même cabine avec la nostalgie d’un monde.

Dix-huit jours après, nous regardons l’avant avec cette même distance affective. Je me demande ce que l’on dira plus tard de ce moment ? Celle-là de mes amies se souviendra-t-elle qu’avec sa famille (la femme, le mari, l’ado), elle s’était inventée une vie ? Parce que c’est précisément ce qu’elle a fait. Dans le scénario fomenté, le trio vit dans une paillotte en mode détente avec vue sur l’immeuble d’en face d’un côté, et coin terrasse donnant sur cours, de l’autre.

Dans cette vie, la mère de famille se prend pour une cuisinière (ménagère de moins de 50 ans, sans bigoudis tout de même) et se brûle en faisant des croque-monsieurs parce qu’elle n’a pas l’habitude. Elle se rêve en Bellini et, d’un coup,  « La vie est belle ». Belle au point qu’elle a même réussi à trouver le cadre qui manquait à son esquisse de street-art. Comment ? Sûrement en fouillant dans les placards ! « L’événement » est tellement improbable qu’on a juste envie qu’il existe pour ce qu’il est : une personne a trouvé son bonheur dans cette morosité ! Comme quoi, l’effet que peut faire un cadre ! Derrière, il était de bon goût d’afficher cette exploit qui ne serait jamais arrivé jusqu’à moi (et les autres), sinon.

Délicate attention, d’autant qu’il était doublé d’un échange avec l’artiste via le réseau social, artiste qui s’étonnait même d’un léger détail : « C’est quoi cette tâche que j’ai oubliée sur le visage ? ». J’ai agrandi la photo pour voir la tâche. Je n’aurais jamais pris le temps de lire le déroulé de la conversation avant, mais, en la circonstance, tout cet enchaînement ressemblait tellement à la vie ! Au point que je suis même retournée vérifier si la conversation avait bien eu lieu le 2 avril de cette année, un jeudi… ben, oui !
 

C’était comment avant ?


Que dira le petit garçon qui, dans la salle d’attente d’un cabinet médical du future, feuillètera le livre du passé ? « C’est quoi, une bise, maman ? ». « Une tradition qui était de mise avant la grande épidémie, mon fils. Après ce moment, on a dû s’adapter à de nouvelles contraintes de vie parce que les virus respiratoires sont devenus plus agressifs. On s’est mis à porter des masques comme le faisaient ceux dont on rigolait avant, les japonais notamment », répondra la maman. J’avoue, il y a mieux comme roman d’anticipation. Qu’est-ce qui aura marqué durablement les consciences après ce moment? La nécessité de changement ou le replis sur soi ?  Est-ce qu’il ne sera pas question d’une fracture plus grande entre partisans des deux camps ?

J’en dis quoi ? J’en dis que quand je vois le professeur Raoult et son allure de savant fou - dont on a dû déballer le CV pour le rendre plus professeur que fou d’ailleurs (une vague parenté avec le découvreur de l’astéroïde B612 ?) - je me dis que les plus fous sont ceux qui ont pensé qu’en plein coronavirus, ce médecin avait le temps de répondre à Cohn Ben Dit via Twitter, en l’insultant de surcroît. A ceux qui braillent comme une religion, parce que faire du bruit vaut mieux que faire preuve d’intelligence et de retenu dans la société d’aujourd’hui, je dis, passons à la suivante (de société) sans assurance qu’elle soit meilleure pour autant. Ce ne sont pas les supermarchés qui devraient être déclarés d’utilité publique en cette période de confinement, mais les lieux de culture (non, pas seulement les laboratoires).

 
 

Murphy (hors série)…


Pour ne pas déborder, arrivée à ce stade – j’ai pas le vécu des barricades - je saisis, sur mon étagère, "L’Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu" de Bernard Weber et me détends. D’autres regardent des séries, personnellement, je ne suis pas télé, alors je lis ponctuellement ce genre de bouquin, je sais que je vais y trouver de quoi me relaxer. Hasard douteux - ou signe des temps - je suis tombée en l’ouvrant sur la loi de Murphy, la « loi des emmerdements maximum ». J’ai pensé au dernier épisode du feuilleton haletant qu’est notre vie en ce moment, l’histoire des masques sur le tarmac, « l’indispensable » surenchère du moment. Et Picsou (et ses coffres pleins),  il en dit quoi ?

 
© Céline Lerouxel / FTVIASTELLA
© Céline Lerouxel / FTVIASTELLA


Je n’ai pas la réponse à cette question.  Je ne sais pas non plus si la chloroquine est une bonne idée parce que la médecine n’est pas mon métier. Hors ces considérations, je subodore seulement que certains doivent vivre ce confinement de manière moins « sereine » que moi (je ne parle pas du gouvernement). Que beaucoup de chefs d’entreprise et petits artisans se rongent forcément les sangs concernant la suite. Que leurs préoccupations valent mieux que mes états d’âme de petite confinée gâtée. Que les vignerons n’ont pas de souci à se faire mais que leur réussite ne comprendra pas que le côté festif de l’histoire. Désolée, j’ai tendance à noyer l’espoir en plus de la morosité.

Mais l’espoir m’est revenu, hier soir, où je ne l’attendais pas. J’étais devant le Corsica Sera à 19h, mon seul moment de télé de la journée. J’avais l’impression que Sébastien Bonifay ne parlait qu’à moi, en faux direct de sa bibliothèque. La bonne nouvelle est sortie de sa bouche, telle le messie que j’attendais (« dites seulement une parole et je serai guérie », paroles d’évangile) : une librairie allait proposer un « drive » sur Bastia.

Vous comprenez ce qui cristallise maintenant l’espoir ?

 

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