Journal de bord d'une confinée à Ajaccio : une main qui raconte des histoires

Le confinement généralisé est entré en vigueur en Corse, comme partout en France, mardi 17 mars, à midi. Une de nos journalistes raconte ses journées. Ce mercredi, elle nous présente Monsieur Milleliri. 
Une de nos journaliste confinée depuis le 17 mars à Ajaccio nous raconte ses journées.
Une de nos journaliste confinée depuis le 17 mars à Ajaccio nous raconte ses journées. © Céline Lerouxel
Retrouvez le chapitre 28 : 
Une main en plastique. C’est impressionnant quand on a 7 ans, une main en plastique ! Pas n’importe laquelle, LA main de mon instituteur de CE2, Monsieur Milleliri. Oui, à force d’entendre parler d’école (celle qui doit reprendre le 11 mai), j’ai fini par ouvrir la boîte à souvenirs et l’image de cette main m’est revenue.

 

Sans doute parce qu’elle racontait des histoires, cette main. Elle racontait les accords, la conjugaison des verbes, les récitations avec toujours beaucoup de poésie. Monsieur Milleliri était un instituteur un peu particulier, je veux dire au-delà de sa main en plastique. Il nous enseignait essentiellement le français (pour les maths, une enseignante prenait sa place), parce que, le reste du temps (la moitié, en fait), il était directeur d’école. Il était sévère Monsieur Milleliri, sans doute un peu obligé en tant que directeur, mais je le trouvais profondément juste.

Peut-être que mes souvenirs sont un peu tronqués mais dans ma mémoire il reste ainsi : un homme qui savait gronder, mais par ailleurs équitable et plein de malice. Son regard pétillait lorsqu’il n’était pas contraint à l’autorité (qui était du reste bien naturelle chez lui). Et je me rappelle aussi son sourire, franc et bienveillant.

Je crois qu’il m’aimait bien Monsieur Milleliri. Sans doute que sa manière d’enseigner m’accrochait. Il savait capter l’attention de la petite fille que j’étais. Je le revois devant le tableau noir mimant l’histoire qu’il racontait pour amener, ensuite, la leçon rattachée. Un jour qu’il tentait de nous faire découvrir un contenu (nouveau mot, nouvelle formulation, recherche de sens ?…) sans que la classe y parvienne, il m’avait regardée l’air de dire, « allez, fais un effort, toi tu vas y arriver ! ».

Non, je n’y suis pas parvenue mais je vous jure que l’idée de l’avoir déçu me poursuit encore aujourd’hui ! Je sens son regard bleu sur moi, ses yeux qui m’interrogent et me poussent à chercher (et à trouver !), de même que les battements de cœur (le mien) qu’amène son attention soutenue par un regard. Il vit très fort en moi ce moment.

Le gai savoir


Elle était vraiment impressionnante cette main en plastique. Je n’ai jamais dit « prothèse » ou cherché à savoir de quelle matière elle était faite vraiment. Elle reste « la main en plastique de monsieur Milleliri ». Ma vie d’adulte m’a conduit à rencontrer des personnes amputées depuis, mais rien n’a jamais généré le même sentiment que cette main.

Sans doute parce qu’elle était tellement vivante dans la gestuelle, qu’elle matérialise encore aujourd’hui mon goût pour les histoires. Celles que l’on raconte, que l’on lit ou que l’on écrit. Il n’était privé de rien mon instituteur, il avait même un truc en plus! Lorsqu’il la levait, cette main, et nous menaçait de sévir, je vous promets qu’on ne bronchait pas. Je suis d’un temps où, « sévir », n’amenait pas une réaction épidermique des parents. J’aime l’idée d’être de ce temps-là.
 
L’école à la maison, c’est aussi l’occasion d’apprendre autre chose et autrement.
L’école à la maison, c’est aussi l’occasion d’apprendre autre chose et autrement. © Céline Lerouxel

J’ai croisé la route de monsieur Milleliri au début de ma scolarité. J’ai crû qu’apprendre ressemblerait toujours à ses cours. Je me trompais. Il m’a fallu attendre longtemps, jusqu’à ma vie de jeune adulte, pour retrouver un enseignant qui avait le même sens de l’histoire (mais sans main en plastique cette fois).

Il s’agissait de mon intervenant d’actualité politique, bien plus tard, dans mon école d’enseignement supérieur. Je me le rappelle évoquant la révolution iranienne. « Le shah d’Iran faisait un pas en avant dans les réformes, puis un pas en arrière ». Et, alliant le geste à la parole (en faisant ces petits pas), conclure, « c’est ce que l’on a appelé le Shah-Shah-Shah »).
 

Autrement et ailleurs


Je n’ai jamais su l’histoire de cette main en plastique. Sans doute que je ne la connaitrais jamais. Mon instituteur avait-il était victime d’un accident, était-ce une malformation de naissance ? Je n’en sais rien et, au fond, je m’en fous. Parce que je sais ce qu’elle racontait, cette main, et ce que les autres, bien « réelles », ne racontaient pas. Certaines autres convoquaient l’ennui quand celle-ci amenait la vie.

Quand je rappelle les souvenirs de cette année de cours élémentaire, j’ai les yeux qui brillent encore. L’école devenait, chaque matin, une grande cour de récréation, j’entends par là que j’apprenais en m’amusant. En m’amusant de ces gestes que mon instituteur allait chercher, de ces mimiques qu’il posait sur son visage, du ton qui me transportait dans l’intrigue, d’un monde qu’il faisait vivre entre les quatre murs d’une classe.

Je me suis souvent demandé si mes autres camarades avaient vécu monsieur Milleliri comme moi : avec passion. Sans doute que non ou pas forcément, du moins. Aujourd’hui, j’ai une autre question. Je me demande comment cet instituteur aurait envisagé le moment. Comment il aurait transposé son enseignement pour le faire voyager, intact, jusqu’à nos appartements. La scolarité, comme il l’entendait, prônait une ouverture sur le monde. Le fait de raconter des histoires nous disait aussi, « allez chercher chez d’autres conteurs le savoir qui vous manque », « écoutez les autres et vous apprendrez encore », « allez chercher dans la vie, dans les livres et en dehors de l’école ce qui manque à votre compréhension ».  Il nous donnait les clés, ouvrir la porte nous appartenait, la vraie leçon était là.

Aujourd’hui, quand j’entends des parents (avec espace vert) parler de la cabane qu’ils ont construite avec leurs enfants, que je reçois la vidéo de ce petit garçon découpant des légumes avec sa maman, et les photos de ces ados qui apprennent à bricoler dans un appartement, je me dis que ce confinement amène un autre partage et du temps que l’on n’a pas toujours dans la vie de tous les jours.

Oui, il y a eu le travail scolaire jusque-là, mais il y a eu mieux que ça. Il y aura eu ce collégien encouragé par son beau-père à fabriquer des masques pour un hôpital, à l’aide de son imprimante 3D. Il y aura eu cet autre dont j’ai lu le statut Facebook mardi soir et qui offre à la discussion son analyse (intelligente) de la situation et du discours de Macron. Il y aura eu ceux qui apprenaient à faire le jardin pendant que leurs parents sauvaient des vies.

Je crois que Monsieur Milleliri , avec sa main qui parle bien, aurait aimé cette autre école. Car elle ressemble à celle qu’il nous préparait par son gaie savoir. Cette école d’après l’école qui nous enseigne toutes les choses de la vie. Et à apprendre comme on aime aussi…



 
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