Journal de bord d'une confinée à Ajaccio : mon copain JD

JD a huit ans. Il est le "copain d'amour" de notre journaliste confinée à Ajaccio depuis le 17 mars. / © Céline Lerouxel / FTVIASTELLA
JD a huit ans. Il est le "copain d'amour" de notre journaliste confinée à Ajaccio depuis le 17 mars. / © Céline Lerouxel / FTVIASTELLA

Le confinement généralisé est entré en vigueur en Corse, comme partout en France, mardi 17 mars, à midi. Une de nos journalistes raconte ses journées de confinement. Ce samedi, elle nous parle de son "copain d'amour", JD, 8 ans. 

Par Céline Lerouxel (Édité par Audrey Altimare)

Pour retrouver les chapitre 3 :
 
  • Chapitre 4 : préserver JD


JD en a marre qu’on fasse plus d’apéro. L’autre jour, je l’entendais dire à Marie-Ange, mon amie que j’avais au bout du fil, « enfin, demande-lui si elle veut passer ! ». Parce qu’il aime bien qu’on se retrouve, JD. Il aime bien qu’on rigole et, pour ça, il nous invente des jeux. La semaine dernière, lors de notre dernière soirée entre amis, il avait glissé les initiales de chacun dans un bocal en verre. La consigne était simple : nous devions piocher puis improviser une déclaration d’amour à la personne tirée au sort. JD est comme ça, il a toujours des idées. Là, son idée, serait qu’on soit tous réunis. Mais ce n’est pas possible.

JD a 8 ans et c’est mon copain d’amour. Celui qui me propose de rester dormir dans son lit si je suis trop fatiguée après une soirée (sachant que j’habite la rue d’à côté). Celui qui a forcément une envie urgente quand je me lave les mains au lavabo des toilettes et finit par me raconter sa vie cuvette levée. Bref, JD et moi, on s’aime beaucoup.

 


Il y a quelques jours encore – on ne les compte plus depuis le confinement – je dînais chez ses parents.  A table, Papa et maman, des personnels hospitaliers, parlaient organisation au boulot et réquisitionnements à venir, quand JD, assis juste en face de moi, m’a regardée, la main théâtralement posée sur son front en signe de désespoir: « j’en peux plus, Céline, il ne parle que de ça ». Il faisait allusion au boulot, pas au coronavirus.
 

« C’est n’importe quoi de toute façon! »


Le coronavirus, il en a l’idée qu’en ont les enfants de son âge. Il sait qu’il y a des morts en Chine et en Italie, mais il est tout de même désespéré qu’on ait fermé son école. « Sans blague, on aurait pû rester à un mètre les uns des autres et c’était bon », me disait-il encore hier soir de sa petite voix boudeuse. J’ai souri à l’autre bout du fil. « Tu crois que le petit garçon que tu es, qui aime bien aller au contact des gens, les serrer dans ses bras, aurait pu respecter les distances de sécurité ? C’est pas très pratique pour jouer, tu sais ! ». Il a dû réfléchir à la question parce qu’il y a eu un blanc dans la conversation. « C’est n’importe quoi de toute façon! », a-t-il fini par lâcher visiblement agacé.

 


Un peu plus tard dans la soirée, son père m’a fait parvenir des documents qu’il avait reçus de l’hôpital où il travaille. Au cas où, pour les filles de mon frère. Il s’agit de « planches » à dessins qui expliquent le coronavirus aux enfants et de petits jeux leur permettant ensuite d’en parler. La colère, l’anxiété, la tristesse, toutes ces émotions auxquelles sont confrontés les plus petits et qu’ils ne doivent pas garder, de manière ludique, dans un exercice, on leur demande de les affronter et de trouver les outils pour les combattre. Les enfants sont souvent de bons petits soldats avec leurs mots.

 

En parcourant le document, j’avais dans la tête l’image de tous ces médecins, infirmiers, personnels para-médicaux, en première ligne de la lutte contre le virus. Je l’avais d’autant plus qu’une information circulait sur Facebook depuis la veille, demandant aux personnes qui disposaient de possibilités d’hébergement sur Ajaccio de contacter un numéro. Le message émanait de personnels soignants soucieux de trouver des solutions de relogement afin d’ éviter de contaminer leurs familles. Je réalisais que nous vivions dans un temps où la conscience de l’autre devenait primordiale. Était-ce vraiment le cas ?

 
Le message des personnels soignants d'Ajaccio à la recherche de logements pour se confiner. / © Facebook
Le message des personnels soignants d'Ajaccio à la recherche de logements pour se confiner. / © Facebook


Ca n'arrivera pas chez nous ? On verra ... 


Le  coup de fil que je recevais quelques minutes plus tard, me faisait d’ailleurs  sombrer dans le scepticisme le plus complet. J’apprenais qu’une amie d’enfance, infirmière de son état, arrêtée par les flics lors d’un déplacement (elle vit maintenant sur le continent), s’était vue conseiller par eux de retirer son caducée, les voitures des personnels soignants étant visées par des actes de vandalisme. Objets recherchés : masques et ordonnances (lorsqu’il s’agit de médecin). J’étais effarée ! Vous me direz, ça n’arrivera pas chez nous ? On verra…

On verra dans les semaines à venir quand l’irresponsabilité de nos comportements révèlera ses conséquences. J’ai appris de la bouche d’une amie que son neveu a reçu une photo de ses copains fêtant, à vingt, un anniversaire dans un appartement (une idée du « State in casa » ?). J’ai entendu de la bouche d’une autre qu’un établissement situé au pied de son immeuble faisait l’objet d’entrées et sorties nocturnes. Quelles seront nos réactions quand la réalité d’une situation catastrophique n’aura plus de mot assez fort pour la décrire ? Quand réalisera-t-on qu’une médecine de guerre requiert des choix et que, demain (mais n’est-ce pas déjà aujourd’hui ?), rien n’exclut qu’on sacrifie l’un nos proches pour sauver un tiers - plus jeune et mieux portant – faute de respirateurs suffisants ? Quand aura-t-on conscience que ça ne se passe plus en Chine ou en Italie, mais chez nous ? Qu’il faut à tout prix se confiner? Qu’est-ce que cette situation révèlera de nos bas instincts ? On verra…

J’ai repensé à la photo que j’avais vu circuler sur les réseaux sociaux. Une petite fille cachée derrière une pancarte qui demandait ça : « Pendant que ma maman prend soin de vous, elle ne prend pas soin de moi ! Alors prenez soin d’elle, restez chez vous ». Une manière de nous mettre face à notre responsabilité de confinés déclarés, pas toujours « effectifs » ?

 

Et JD ? Lui aussi est un enfant de personnels hospitaliers dont un se trouve désormais au cœur du dispositif de lutte.  JD, c’est de son papa dont il faudra prendre soin. Il se trouve que je le connais bien son papa. Que moi aussi j’ai envie de vous convaincre d’en prendre soin parce que, lui et sa femme, n’ont pas leur pareil pour prendre soin des autres. Soignant, c’est plus qu’un métier, c’est une vocation. Le moment que nous vivons le révèle mieux qu’un autre. Que dira-t-il de notre comportement face à cet ennemi invisible ? On verra…

 
 

Un joli dessin 


J’en étais à cette réflexion, quand le « bip » de mon téléphone portable me signalait la réception d’un message. J’affichais son contenu pour découvrir un joli dessin de mon copain JD. Un dessin en couleur qui parlait d’actualité. Je n’ai voulu en retenir que le grand soleil. Un grand soleil que sont bien souvent les enfants. Le dessin était accompagné sur la photo d’un paquet de bonbons et d’un mot de sa maman. Il parlait de partage ce petit mot. De partage à distance et d’amitié.
 
Le dessin était accompagné sur la photo d’un paquet de bonbons et d’un mot de sa maman. Il parlait de partage ce petit mot. De partage à distance et d’amitié. / © Céline Lerouxel /FTVIASTELLA
Le dessin était accompagné sur la photo d’un paquet de bonbons et d’un mot de sa maman. Il parlait de partage ce petit mot. De partage à distance et d’amitié. / © Céline Lerouxel /FTVIASTELLA

Merci pour ton dessin JD. Et, promis mon copain, nous allons prendre soin de toi en prenant soin de ton papa

#StateInCasa






 

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