Réfugiés syriens à Porto-Vecchio : "Si c'était à refaire, je le referais", assure le skipper

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Écrit par Axelle Bouschon
Fritz Demmer, le skipper allemand qui a piloté la traversé des dix réfugiés.
Fritz Demmer, le skipper allemand qui a piloté la traversé des dix réfugiés. © FTV

Dix réfugiés syriens ont débarqué dans la nuit du mardi au mercredi à Porto-Vecchio. Fritz Demmer, le skipper allemand qui les accompagnait, a accordé un entretien à France 3 Corse ViaStella.

Reclu dans sa chambre d'hôtel à Ajaccio, Fritz Demmer compte les minutes passer. Le lit est défait, il s'en excuse, avant d'indiquer y avoir passé une très bonne nuit, après deux soirées en garde à vue à la gendarmerie de Porto-Vecchio. Ancien ingénieur en télécommunication et désormais à la retraite, Fritz Demmer n'est pas un habitué des journalistes et des caméras.

Le 3 novembre, le skipper allemand a pourtant fait la une de l'actualité, en débarquant dans la nuit au port de Porto-Vecchio à bord d'un voilier qu'il avait loué, et sur lequel il transportait dix réfugiés syriens. De nationalité allemande, le septuagénaire ne maîtrise "qu'un peu" le français, c'est donc en anglais qu'il raconte ce qu'il s'est passé. En commençant par remonter six ans plus tôt, quand il rencontre Ahmed, réfugié syrien installé en Allemagne, non loin de son village, dans la banlieue berlinoise.

C'est par l'intermédiaire de l'épouse de Fritz Demmer, traductrice travaillant notamment auprès du gouvernement, que les deux hommes font connaissance. Ahmed se confie, et lui raconte son départ forcé de la Syrie pour la Turquie avec sa famille, restée dans le pays du Moyent-Orient. "Je l'ai trouvé honnête, sympathique, et dans l'ensemble quelqu'un de très gentil et civilisé. Nous sommes rapidement devenus de très bons amis." Cela, malgré la barrière de la langue. "On se comprend quand même."

Les années passent, et Ahmed décide un jour bien malgré lui de retourner en Turquie, faute d'avoir vu ses demandes de regroupement familial acceptées. Durant deux ans, Fritz et Ahmed gardent un contact régulier. "Il me racontait leur situation en Turquie, les difficultés qu'ils rencontraient. Les enfants se faisaient attaquer dans la rue, lui travaillait pour gagner à peine 200 euros par mois, ils vivaient tous dans un appartement en très mauvais état..."

Sept jours de traversée

C'est finalement au terme de vacances passées à Istanbul que Fritz Demmer se décide à agir, "un peu sur un coup de tête". Faute de pouvoir rejoindre l'Allemagne par voie terrestre, le septuagénaire loue avec ses économies un voilier. Skipper depuis plus d'une vingtaine d'années, Fritz Demmer prévoit d'arriver en une semaine à Bormes-les-Mimosas (Var) où les réfugiés pourraient alors être récupérés en voiture pour faire le trajet jusqu'au petit village de l'agglomération berlinoise.

La traversée débute le 26 octobre. À bord du voilier, onze personnes : Fritz, aux commandes, Ahmed, un autre homme, six femmes, et deux enfants, tous Syriens. Mais rapidement, le groupe subit des conditions de navigation très défavorables : "Nous avons eu à faire à des vents contraires très violents, jusqu'à 100 kilomètres/heure et des vagues immenses". Le diesel vient également rapidement à manquer, sans possibilité de remplir le réservoir.

Je n'étais pas particulièrement inquiet, parce que je savais que je pouvais continuer le voyage.

"Je n'étais pas particulièrement inquiet, parce que je savais que je pouvais continuer le voyage." Mais à bord de l'embarcation, les passagers, peu habitués aux voyages maritimes, sont à la peine.

"Ils étaient tous très malades et pas du tout en capacité de m'aider. Alors quand je suis arrivé près de Porto-Vecchio, et que j'ai vu arriver les bateaux des gardes maritimes, je les ai contactés. J'aurais pu réussir seul à accoster au port, mais ça m'aurait demandé 6 ou 7 heures supplémentaires. Je ne voulais pas imposer ça aux passagers."

La famille et le skipper sont secourus et ramenés au port de la cité du sel aux petites heures du matin. "Je n'ai pas revu Ahmed et sa famille depuis." Les réfugiés sont amenés dans les locaux de la CCI. Fritz Demmer est lui conduit en garde à vue. "Au début, on m'a pris pour un passeur, détaille-t-il. Mais quand ils ont compris que c'était mon ami, et que j'avais tout dépensé de mes sous, la situation n'était plus la même." 

Libéré sans poursuite retenue

Libéré sans poursuite judiciaire de sa garde à vue, Fritz Demmer se plie désormais à un isolement de dix jours, imposé par arrêté préfectoral en raison de la situation sanitaire.

L'argent, je pourrais toujours en regagner. Mais pas des amis comme celui-là.

Une contrainte dont il se serait bien passé : "J'ai des choses à faire chez moi. Et puis surtout, on m'a dit que je devais payer moi-même le séjour, et j'ai déjà dépensé beaucoup d'argent..." Au total, l'aventure lui aura coûté entre 20 et 25.000 euros, estime-t-il. Mais Fritz Demmer ne regrette rien. "L'argent, je pourrais toujours en regagner. Mais pas des amis comme celui-là."

Si les choses étaient à refaire, il les referai de la même manière, assure-t-il. "Même s'ils avaient décidé de me poursuivre judiciairement, je m'y étais préparé. Il y avait des risques, mais le résultat en vaut la peine."

Fritz Demmer pas revu Ahmed depuis son arrivée en Corse. Mais il reçoit régulièrement des nouvelles grâce à son épouse par téléphone. "Elle m'a dit qu'ils étaient transférés à Marseille". Une bonne nouvelle pour le retraité, qui espère désormais pouvoir bientôt tous les retrouver autour d'un bon repas, dans son village en Allemagne : "Il faudra que j'en parle au maire une fois rentré."

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