Drogue en Corse : "Il y a une augmentation de la fréquentation, nous sommes complet et il y a même une liste d'attente"

Publié le Mis à jour le

C'est un fléau chaque année plus présent sur l'île. Mais dont on parle peu. Nous vous proposons toute cette semaine une série d'enquêtes, à la rencontre de ceux qui luttent contre ce phénomène, de ceux qui consomment, mais aussi de ceux qui en vivent. Épisode 5 au cœur d'un centre de réhabilitation addictologique.

Derrière une porte à double-battants, les basses d'un tube de l'été des années 1990 résonnent jusque dans le couloir. "C'est notre plateau technique, c'est ici que les patients font leur sport", sourit le docteur Étienne François, médecin psychiatre addictologue.

Dans la salle, deux femmes en t-shirt et leggings noirs. Manette de jeu à la main, elles sautent en rythme en enchaînant les mouvements de bras et de jambes. Les deux patientes, en hospitalisation de jour, terminent leur séance de sport quotidienne par quelques minutes de cardio. Ce jour-là, elles ont choisi le jeu vidéo "Just Dance". La règle : reproduire les pas de danse d'un personnage animé. "Ça crée une émulation intellectuelle, elles se mettent en mouvement et apprennent à gérer les signes de manque. Tout est fait de façon adaptée, en fonction des capacités du patient", précise Sébastien Alessandri, enseignant d'activité physique adapté.

Comme ces deux femmes, 18 autres personnes addictes à l'alcool, la cocaïne ou encore à l'héroïne sont suivies en hospitalisation de jour au centre hospitalier de réhabilitation addictologique du Finosello à Ajaccio. Dix autres sont en hospitalisation complète, internat, pour une durée de cinq à six semaines. "Il existe d'autres établissements de prise en charge d'urgence où est pratiqué un sevrage rapide. Malheureusement, s'il n'y a aucun travail derrière, les patients rechutent. Au Finosello, on pratique ce que l'on appelait avant une cure de désintoxication. L'avantage c'est que le service fonctionne au milieu des autres [orthopédie traumatologie ; neurologie ; cardiovasculaire ; la maison de l'autisme ndlr.] et propose un traitement global : médical, psychologique et physique adapté à chaque patient. C'est unique dans l'île", détaille le docteur Rémy François, médecin psychiatre addictologue et directeur du centre de réhabilitation fonctionnelle et motrice ajaccien.

Il y a 10 ans, lorsqu'il prend la tête de l'établissement, à la demande de l'Agence régionale de santé de Corse, il ouvre ce centre de réhabilitation addictologique. "Au fil des années, il y a eu une augmentation de la fréquentation, actuellement nous sommes plein et il y a même une liste d'attente. Mais dès l'ouverture, les places ont vite été occupées. Jusque-là, aucune structure ne proposait de cure de désintoxication et les gens partaient sur le continent", se rappelle le médecin psychiatre addictologue. Une hausse de fréquentation qui s'explique d'une part "parce que, dorénavant, il y a une offre pour répondre aux besoins" et d'autre part "parce qu'il y a une augmentation de la consommation de produits illicites."

"Je consommais six jours sur sept, j'ai fait la fête partout"

Dans le couloir, Anthony (*), la quarantaine, s'approche. En attendant le début de son cours de sport individuel, il accepte de raconter son histoire. Dans un grand bureau aux murs verts, il tire une chaise, pose sa banane, met son téléphone sur silencieux et rentre les mains dans les poches de son short noir. "Moi c'est la cocaïne. J'ai commencé doucement et puis de plus en plus. Toujours dans un cadre festif, avec de l'alcool. J'ai fait la fête partout, je n'ai pas travaillé pendant des années. Je consommais six jours sur sept", confie-t-il.

Anthony a déjà fait plusieurs cures. Après l'une d'elles, il a tenu huit mois. Et il a rechuté. "Cet été après un passage à Castellucciu [établissement hospitalier ajaccien proposant un sevrage rapide - ndlr].  J 'ai failli craquer. J'ai senti l'envie monter, j'ai envoyé un message à quelqu'un qui m'a tout de suite répondu qu'il pouvait me fournir. Mais je n'ai jamais rappelé, j'ai tenu et j'ai demandé à entrer ici. Même si on ne connaît personne, on arrive toujours à trouver. On connaît la gestuelle."

J'ai déjà fait des cures pour leur faire plaisir, faut pas faire ça. J'étais pas à 100 % et ça n'a pas marché.

Anthony, ancien consommateur de cocaïne

Cette fois, il n'a plus le même état d'esprit. "Je me recentre sur moi, je le fais pour moi. Je me remets en question, je me reprends en main, que ce soit au niveau de l'alimentation, du sport, j'ai même recommencé à lire. Ça faisait des années que je n'avais pas ouvert un livre", sourit Anthony. Mais il a surtout un moteur, un projet professionnel, reprendre l'entreprise familiale. "Même si je fais tout ça pour moi, ma famille est aussi très importante, ils ont toujours été là. Quand on est dans ce monde-là, on les fait souffrir. Plus que nous. J'ai déjà fait des cures pour leur faire plaisir, faut pas faire ça. J'étais pas à 100 % et ça n'a pas marché."

Trouver le déclic

C'est ici que réside tout l'enjeu pour l'équipe du centre de réhabilitation addictologique du Finosello. Accompagner ses patients à trouver ce qui les stimulera à 100 % … le déclic. "Avant leur admission, on fixe trois ou quatre consultations pour travailler la motivation. Parfois il y a déjà eu une prise de conscience, par exemple lors d'une condamnation. Si ce n'est pas le cas, c'est à nous de la faire naître. La motivation personnelle reste le plus important", souligne le docteur Rémy François.

La tâche s'avère souvent compliquée. Les pris en charge sont généralement suivis pour plusieurs addictions, un type de drogue cumulé avec l'alcool. "Pour l'héroïne, il y a des substituts comme le Subutex ou la méthadone que l'on utilise avec prudence pour éviter l'accoutumance. Mais pour la cocaïne, ça n'existe pas", reprend le docteur Rémy François. À l'évocation de la cocaïne, le docteur Étienne François se redresse. "Cette drogue a un pouvoir addictogène très élevé. C'est sournois, insidieux. Les consommateurs débutent toujours par des prises ponctuelles, pensent avoir le contrôle, mais les quantités augmentent et le temps entre les prises se réduit. Ce n'est qu'une illusion de contrôle, l'addiction est installée. Il est très important de retarder les consommations massives le plus possible."

Parfois, cette addiction est telle qu'elle a un retentissement dans toutes les sphères de la vie : médicale, psychologique, sociale, professionnelle et affective. "Ça touche tout le monde, des personnes comme vous et moi qui ont un travail stable, une vie de famille, des amis", note le docteur Rémy François. Certains, aussi, perdent tout. "C'est souvent à ce moment-là, quand ils n'ont plus rien, qu'ils trouvent leur motivation."

"On y pense tous les jours"

Si Anthony n’est pas dans cette situation, comme tous les patients du centre de réhabilitation addictologique, il bénéficie néanmoins de l’aide d’une assistante sociale. Son rôle : mobiliser les organismes et récupérer les droits aux indemnités des personnes prises en charge. "Nous intervenons au niveau de la sécurité sociale et aussi sur toutes les demandes d’allocations. Ça peut aller jusqu’à l’allocation handicap lorsque les consommateurs sont allés trop loin. Ce qui est vraiment compliqué c’est le logement, on est souvent coincé car il faut être sorti du soin pour être accompagné. Donc il faut parvenir à reconstituer les ressources", raconte Karolina Lundh, l’assistante sociale de l’équipe.

À Ajaccio, des structures associatives comme la Falep 2A (Fédération des associations laïques d’éducation permanente de Corse-du-Sud) disposent d’hébergements provisoires. Tous sont destinés aux personnes isolées et/ou en situation de difficulté. Les demandes sont donc nombreuses et les anciens consommateurs de drogues ne sont pas prioritaires.

La question de la sortie se pose lourdement. Et encore plus depuis la crise du Covid19 où le taux de rechute a augmenté de 20% selon les estimations des deux médecins psychiatres addictologues. Une augmentation qui allonge par conséquent les délais d’attente. Actuellement il faut compter 10 jours pour une consultation et 15 pour une hospitalisation en internat.

Car la fin d’un séjour au Finosello s’accompagne inéluctablement d’une nouvelle confrontation au quotidien et aux habitudes que les patients ont tout fait pour perdre durant leurs semaines de traitement. "Faut pas croire, même quand on est ici, la drogue, on y pense tous les jours. Je pense que j’y penserai souvent une fois sorti, c’est le combat de ma vie maintenant. Faut pas être faible", lâche Anthony. Il arrive à la fin de sa prise en charge mais n’a pas l’intention de partir tout de suite. "Je vais faire une demande pour une semaine ou deux de plus. Je suis pas prêt."

Au centre de réhabilitation addictologique, une patiente transférée en hospitalisation de jour après un mois d’internat vient d’être réintégrée au programme. Elle avait renoué avec ses addictions moins d’une semaine plus tôt.

(*) Le prénom a été modifié.