"Vous portez toujours des vêtements aussi moulants ?" le difficile dépôt de plainte de victimes de violences sexuelles

Remarques sur la tenue ou le maquillage de la victime, sympathie pour l'agresseur présumé... En Corse comme partout en France, le dépôt de plainte est parfois une nouvelle épreuve pour les victimes de violences sexistes et sexuelles.

Rassemblement contre les violences sexistes et sexuelles le 25 novembre 2020.
Rassemblement contre les violences sexistes et sexuelles le 25 novembre 2020. © Thomas Padilla / MaxPPP

"Vous portez toujours des vêtements aussi moulants ?" Cette question, Adalina* s’en souviendra toujours. En 2016, elle se rend au commissariat de Bastia pour porter plainte à la suite d’un viol. Déjà "très secouée mentalement" par les évènements, elle raconte un "presque parcours du combattant" pour être prise au sérieux. "Le policier qui prenait ma déposation a commencé par commenter ma tenue, en me disant qu'elle lui semblait un peu osée".

Adalina explique ensuite que l’agression dont elle a été victime remonte à un mois. "Il s’est mis à soupirer et à rouler des yeux, et m’a dit que ça ne servait presque à rien d’être venue dans ce cas, avant d’impliquer que si cela avait été un "vrai" viol, je n’aurais pas attendu avant de témoigner."

Après plusieurs heures d’échange, Adalina sort finalement du commissariat en larmes, avec sa plainte enregistrée mais le sentiment "d’avoir été interrogée pour un crime que j’ai commis et pas l’inverse".

Culpabilisation de la victime et sympathie pour l’agresseur

Même détresse pour Livia*, née et résidant depuis sa naissance dans la même commune de Corse-du-Sud. Fin 2020, et après "plusieurs mois d’enfer" sous l’emprise de son ex-compagnon, qu’elle accuse de l’avoir physiquement et mentalement violentée, et d’avoir "profité d’elle" - selon ses mots – dans son sommeil, la trentenaire se décide à déposer plainte en gendarmerie. 

Mais dès son accueil en brigade, Livia se souvient de mots très durs à son encontre. "On m’a dit : pourquoi vous ne venez que maintenant ? C’était une femme, et elle me disait qu’à ma place, elle serait partie plus tôt, que c’était bizarre comme attitude."

Il a peut-être fait une erreur, mais tu ne vas quand même pas ruiner sa vie pour des disputes de couple ?

L’entretien se déroule malgré tout "plus ou moins normalement", jusqu’à ce qu’un des gendarmes de la brigade la reconnaisse. L’homme aurait alors pénétré dans la pièce où se déroulait son entretien, en dépit des mesures de confidentialité, et aurait insisté pour qu’elle ne porte pas plainte. "Il m’a dit, je le connais ton copain, c’est un type sympa. Il a peut-être fait une erreur, mais tu ne vas quand même pas ruiner sa vie pour des disputes de couple ?"

Deux des nombreux témoignages disponibles sur le #PrendsMaPlainte.
Deux des nombreux témoignages disponibles sur le #PrendsMaPlainte.

66% de mauvaises prises en charge selon une enquête #NousToutes

Banalisation des faits, culpabilisation du ou de la plaignant(e), propos sexistes, voire même découragement ou refus de prendre une plainte : partout en France, plusieurs victimes de violences sexistes ou sexuelles assurent, comme Adalina et Livia, avoir été mal reçues en commissariat et gendarmerie.

Le 23 mars dernier, le collectif féministe #NousToutes a ainsi lancé le #PrendsMaPlainte sur les réseaux sociaux, et rendu publique une enquête qui recense les témoignages de victimes. Près de 3500 personnes y ont répondu.

66% des répondants font état d’une mauvaise prise en charge par les forces de l’ordre lorsqu’elles ont voulu porter plainte. Parmi ceux-ci, 67,8% évoquent une banalisation des faits, 56,5% un refus ou découragement de porter plainte, 55,2% une culpabilisation de la victime, 29,8% des moqueries ou des propos discriminants, et pour 26,2% de la solidarité manifestée avec la personne mise en cause pour violences.

© #Noustoutes

Des chiffres bien loin de ceux présentés début 2021 par le ministère de l’Intérieur. La place Beauvau indiquait alors que « 90% des femmes ayant porté plainte en 2020 pour des faits de violences conjugales étaient satisfaites de l’accueil en commissariats et gendarmeries”.

"Ces 9 femmes sur 10, j’aimerais bien les rencontrer, glisse Adalina, amère. Parce que toutes celles que je connais et qui se sont trouvées dans cette situation, elles n’ont pas beaucoup d’anecdotes joyeuses à raconter."

Le problème, estime la jeune femme, prend source dans "un manque flagrant" de formation des policiers et gendarmes sur la prise en charge et le conseil des victimes. "On sent bien qu’ils ne savent pas comment s’y prendre, qu’on ne leur a jamais vraiment expliqué quoi faire."

Formations dispensées aux forces de l'ordre insulaires

Faux, rétorque Catherine Pennequin, officier de communication en relations publiques en Corse pour la Gendarmerie nationale. À l’inverse, améliorer l’accueil et le suivi des victimes de violences sexistes et sexuelles serait même "l’une des priorités actuelles de l’action de la gendarmerie sur la Corse comme au niveau national".

Un travail de fond est ainsi engagé depuis "le moment de la prise de conscience générale, avec le grenelle des violences faites aux femmes" fin 2019 dans toutes les brigades insulaires.

Premier et principal objectif : "faire en sorte de mieux accueillir les victimes". Pour se faire, la gendarmerie de Corse s’est alliée à plusieurs partenaires associatifs spécialisés, tels que la CORSAVEM (Corse aide aux victimes et médiatisation), le CIDFF (centre d’information sur les droits des femmes et des familles) ou encore la FALEP (qui propose un hébergement aux femmes victimes de violences souhaitant être relogées).

Presque tous les agents ont reçu une formation, et ceux qui ne l’ont pas encore eu en recevront bientôt une.

Catherine Pennequin, officier de communication Corse de la Gendarmerie nationale

Des associations qui forment depuis plusieurs mois les gendarmes à l’écoute des victimes. "Presque tous les agents ont reçu une formation, et ceux qui ne l’ont pas encore eu en recevront bientôt une", assure Catherine Pennequin. En parallèle, les partenaires se déplacent également dans les brigades pour expliquer directement aux gendarmes les bonnes façons de recueillir une plainte, et les attitudes à adopter.

Des enquêteurs ont en complément suivi une formation spécifique au traitement des plaintes. "Il y en a un enquêteur formé par compagnie, qui a le rôle de référent, et est ensuite chargé de former les autres gendarmes".

"Et dans tous les cas, quand une victime de violence arrive pour témoigner, on lance une procédure de signalement auprès du parquet qu’il y ait dépôt de plainte ou non, de façon à ce qu’il reste toujours une trace."

Suivi et accompagnement des victimes

Mais le suivi ne s’arrête pas une fois la plainte déposée, précise Catherine Pennequin. "Grâce à nos partenaires, on peut orienter la victime pour qu’elle soit accompagnée dans ses démarches. On travaille aussi sur un projet de création d’une unité de maison de confiance de protection des familles à Porto-Vecchio, qui pourrait accueillir des victimes de violences."

La gendarmerie de Corse indique enfin mener des campagnes de prévention régulière pour alerter et avertir de potentielles victimes. Et il y a des résultats : Catherine Pennequin explique avoir eu "la connaissance du cas d’une dame qui, à la suite d’une campagne d’information, a envoyé un SMS au 114 pour signaler une situation de violence, et une procédure judiciaire a suivi." À ce jour, aucun chiffre précis n’est disponible pour mesurer l’impact de ces démarches.

* les prénoms ont été modifiés

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